Tome Xir. I/isl. Rom. n
gS HISTOIRE ROMAINE.
(f paraison avec celles de trois tribuns , tous attaches « à Virginie par les nœuds les plus saints , réduits à « implorer le secours de ce même peuple, auquel, par « leur place, ils étaient tenus de prêter secours ». Ces larmes paraissaient plus justes. Aussi Appius , ayant perdu toute espérance, se donna lui-même la mort avant que le jour de l'assignation fût arrivé.
Oppius son collègue , et qui était resté avec lui dans la ville lorsque cet infâme jugement fut rendu, eut le même sort, et périt aussi dans la prison avant le jour de l'assignation. Les biens de l'un et de l'autre furent confisqués au profit du public. Leurs autres collègues furent exilés, et leurs biens confisqués pareillement. Pour M. Claudius, qui avait prêté son ministère au décemvir, il fut condamné à mort; mais, à la prière de Virginius, cette peine fut commuée en celle de l'exil. Ainsi , dit Tite-Live, les mânes de Virginie % plus heureuse après sa mort que pendant sa vie, après avoir parcouru tant de maisons pour y exercer une juste vengeance, furent enfin satisfaits par la punition de tous les coupables.
Toutes ces exécutions jetèrent les sénateurs dans une grande inquiétude , et les alarmèrent extrêmement. Les tribuns s'étaient rendus presque aussi terribles que les décemvirs l'avaient été auparavant, et faisaient tout appréhender pour Tavenir. Un des tribuns, c'était Duilius, délivra les sénateurs de cette crainte, et leur mit parfaitement l'esprit en repos. Sentant bien qu'il était de la prudence de mettre des bornes à un pouvoir qui devenait excessif: « Nous avons poussé assez loin, dit-
' « Manesque Virginiœ , ftiortuae ad peteiidas pœnas vagati, nullo requàiii vivic felicioris , per tôt domos licto sonte tandem quieverunt. »
HISTOIHF RO.^IAINK. g,q
« il en pleine assemblée , et la défense de notre liberté , « et la punition de nos ennemis. C'est pourquoi je ne « souffrirai point qu'on appelle en jugement ni qu'on « conduise en prison qui que ce soit pendant le reste « de cette année. Par rapport au passé , il ne faut point « renouveler le souvenir des fautes anciennes qui doi- « vent être oubliées , après que les nouvelles ont été ex- « piées par le supplice des décemvirs : et quant à l'a- « venir, le zèle constant et luianime des deux consuls « à défendre votre liberté est pour vous un bon garant « qu'il n'arrivera rien qui demande le secours et l'in- « tervention des tribuns. «
Cette déclaration du tribun , si pleine de sagesse et de modération , commença à tranquilliser les sénateurs , mais en même temps elle excita des plaintes contre les consuls. On leur savait mauvais gré de s'être déclarés si ouvertement et si pleinement pour le peuple ; que ce fût un magistrat plébéien qui prît soin du salut et de la liberté des sénateurs , préférablement à un magistrat patricien ; et que les ennemis du sénat se fussent lassés eux-mêmes de faire plus long-temps usage de leur pouvoir pour se venger, avant qu'il parût que les consuls se missent en devoir de s'opposer à leur licence. Plusieurs se reprochaient à eux-mêmes leur propre mollesse, d'avoir consenti si facilement aux lois que ces consuls avaient portées en faveur du peuple : et en effet, il était clair que le blâme des décemvirs, qui retombait en partie sur les sénateurs , les avait obligés de céder au temps. Quoi qu'il en soit, la paix et l'union fut rétablie entre le sénat et le peuple.
Les Latins et les Ilerniques envoyèrent des ambassadeurs pour leur en faire des compliments; et voulant
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en même temps marquer leur reconnaissance au grand Jupiter, ils firent porter clans le Capitole une couronne d'or, mais d'un poids médiocre, proportionné à la modicité de leur pouvoir. Dans ce temps-là, on se picjuait plus de piété que de magnificence dans les actes de religion : colebantur religiones pie magis quam magiiijîce. Ces mêmes ambassadeurs donnèrent avis que les Eques et les Volsques faisaient de grands préparatifs de guerre. Les consuls eurent ordre de marcher contre les ennemis. Les Sabins échurent à Horace, les Eques et les Volsques à Valère. Les levées se firent avec une grande facilité : plusieurs même qui avaient fait leur temps donnèrent leurs noms pour servir en qualité lie volontaires.
Les Douze- Avaut quc Ics troupcs sortissent de la ville , on pro-
Tablcs sont i i- l ni* l
exposées eu posa cu public ics iiouvellcs lois connues sous le nom ^'" "^' (\e^ Douze-Tables y gravées sur des planches d'airain. J'ai réservé à cet endroit à rapporter les éloges magnifiques qu'on en trouve dans Cicéron , pour ne point interrompre par cette digression le fil de l'histoire. Il ne nous reste des Douze Tables que quelques fragments. Les unes contenaient le droit sacré, les autres le droit public, et le plus grand nombre le droit particulier. On verra dans la suite qu'Horace avait raison de les appeler des tables qui empêchaient de pécher , tabulas peccare vêtantes. On peut juger du cas infini qu'on faisait de cet ouvrage par le jugement qu'en porte Cicéron dans le premier livre de l'Orateur, où il ne craint point de le préférer, à cause de la profonde sagesse qui y régnait , à tout ce que les philosophes avaient écrit sur les mêmes matières. L'endroit me ])araît trop important pour ne point être ici rapporté presqu'en entier.
IflSTOniE noiMAINE. lOI
« Voulez-vous % dit Cicéron pur la houc-lie de Crassus, «connaître les principes de la société civile; vous les « trouverez conteiuis dans les Douze Tables, où est décrit « exactement ce qui regarde la police des villes , et tout rt ce ([ui peut contribuer à l'utilité publicjue. Aimez-vous « la pliilosopbie, cette science glorieuse, et qui dédaigne « tout en comparaison d'elle-même; j'ose le dire, elle n'a « point dans toutes les questions qu'elle traite d'autres « principes que ceux qui se trouvent dans nos lois et «dans le droit civil : car, à proprement parler, c'est « la science du droit civil qui nous apprend que l'hon- « nêteté et la vertu doivent être préférées à tout, en « nous montrant d'un coté le vrai et le solide mérite « bonoré par les récompenses, les dignités, la gloire; « de l'autre, les vices et les injustices punies par les « amendes , l'ignominie, les liens, les verges, les exils, « la mort. Et ce n'est point par de vaincs et sècbes dis- « eussions pleines de subtilité qu'elle ncHis donne toutes « ces leçons ; c'est d'un ton d'autorité qu'elle nous en- « seigne à dompter nos passions, à mettre un frein à « toutes nos cupidités , à nous contenter de ce qui nous
■ « Slve quis cîvilem scientiam libus , exlliis , morte malctauiui : et
oontempletur. ... totain hawc descri- docemui-, non inrinltis conceilatlo-
|)tis omnibus civitatum utilitatibus numque plenls dispiitationil)us, sed
ac partibus xii tabulls coutineri vi- auctoiitate nntiique legfum domitas
debitis. Sive quem ista piîepolenset habeie libidines, roercere oiunes
};loiiosa pliilosopln'a delectat (dicara cupiditates, nostia tueri , ab alienis
audaciùs) , hosce habet fontes om- mentes, oculos , manus abstinere.
niuui disputationiiuisuaium qui jure Fremant omnes licet , dicam quod
eivili et legibus eoatlneutur. Ex his sentio : biWiothecas nieherculè om-
eiiim et dignitatem maxime expeten- nium philosophorum unus mihi vi-
dam videnms , quum verus , justus , detur xir tabularum libellus , si quis
alque honestus labor bonoribus , legum fontes et capita viderit , et
pra;miis,atquesplendore decoratur, auctoritatis pondère, et utilitatis
vitia autem hominum atque fraudes ubertate superare. » (Cic. (fe Orat.
daiuuis , igaominiis , vinculis , verbe- lib. i , n. igS-njS. )
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« appartient, et à ne point porter nos mains , nos yeux, « nos désirs sur le lîien d'autrui. Quand je devrais avoir (c tout le monde contre moi , je ne puis dissimuler mes « sentiments : le seul livre des Douze-Tables me paraît « au-dessus de toutes les bibliothèques des philosophes cf et par la force de son autorité , et par la multitude « des avantages qu'on en peut tirer, w Ce jugement si favorable que Cicéron porte du corps des douze tables ne nous étonnera point, si nous faisons réflexion qu'elles étaient l'abrégé, l'extrait, et comme la fleur de tout ce qu'il y avait de plus excellentes lois dans la Grèce.
C'est ce corps de lois qui faisait à Rome la sûreté des citoyens en particulier, et le salut de l'état en général. Y donner atteinte % dit Cicéron , c'est non -seulement rompre le lien des jugements, mais renverser tout l'ordre de la société civile, et réduire les citoyens à ignorer ce qui leur appartient de droit , et à n'avoir plus de règle commune et uniforme qui assure leur état , et les mette en repos. Ce sont les lois ^, dit encore ailleurs le même Cicéron, qui nous assurent toutes les prérogatives dont nous jouissons, qui sont le fondement de notre liberté, et d'où, comme d'une source pure et abondante, découle toute équité et toute justice. Elles
' « Oui jus civile coiiteninendum fuudamentum libertatis , hic fons
putat, îs vincula resolvit non modo aequitatis. Mens, et auimus, et con-
jnflicioruni,sed etiam utilitatis vitre- siiium, et sententia civitatis, posita
que commuuis... Etenim hoc sublato, est iu legihus. Ut corpora nostra sine
nihil est quare explora tum cuiquam mente, sic civitas sine lege, suis par-
possit esse , quid suum , aut quid tibus, ut nervis ac sanguine et niem-
aliennm sit : niliil est quod aequabile bris , uti non potest. Legum ministri ,
inter omoes atque unum omnibus magistratus , legum interprètes , ju-
esse possit.» ( Cic. pro Cctcin. n. 70.) dices ; legum denique idcircù omnes
^ « Hoc vinculura est hujus digni. servi sumus, ut liberi essepossimus."
i.itis quâ fruimur in republica , hoc ( Cir./>/o Chiertt. n. 146. )
HisToiiir, rxOMAiivE. io3
sont l'amc et la vie de la réj)iibri({iie : elles l'animent, la {'oiuluisent, en forment les déeisions, en règlent les jugements. Comme nos eoips ne peuvent subsister sans l'ame, ni faire aucun usage des nerfs, du sang, des membres, une ville de même ne peut se soutenir sans les lois, ni tirer aucun avantage des citoyens, cpii sont comme ses membres. Dans une république, tout se rapporte aux lois. IjCs magistrats en sont les ministres, les juges en sont les interprêtes : nous en sommes tous les esclaves, et c'est par cette soumission que nous sommes libres et indépendants , ne reconnaissant d'autre maître que la loi.
Il faut avouer que ces idées sont grandes, nobles, magnifiques : et elles ne paraissent telles que parce (ju'elles sont fondées dans la nature même, et dans la vérité. Cicéron considérait les lois humaines % établies pour le gouvernement des peuples et pour l'administration de la justice, comme un écoulement de cette loi suprême qui ordonne le bien et défend le mal , la- (pielle, selon lui, n'est autre chose que Dieu même, dont la volonté pleine de sagesse est la règle primitive de tous nos devoirs. Aussi remarque-t-il que le magistrat (et il entend par ce mot tous ceux (|ui gouverneni)
• << Lex niliil aliud est nisi recta , « Ilouiinuin vita jiissis siipieiaaî
et a nuniliie deoium tracta ratio, legis obtempérât. »( Ibid. lib. i,
imperans honesta , probibens contra- n. 3.)
ria. » (Cic. de Orat. i in Anton. « Videtis luagistratùs banc esse
n. 28.) vim, ut prœsit ,prœscribatque recta ,
«Lex vera atque princeps, apta utilia , et conjiincta cum legibus. Ut
ad jubenduin et vetanduiu , ratic) est cnini magistratibus leges, ita populo
sumiiii Jovis. » (Id. de Lcg. lib. 2 , praesunt raagistratus; verèque dici
n. 10.) potest , raagistratum legem esse lo-
<• nia dtvina mens , suiuiua lex queutem , legem autem magistratum
est.» (Ibid. n. ic.) niutum. » (Ibid. lib. 3 , n. 2. )
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ne doit employer son autorité qu'à prescrire des choses honnêtes, utiles, conformes aiL\ lois: car, de même que le peuple est soumis au magistrat , le magistrat est soumis à la loi; et l'on peut dire, en un sens très- véritable, que le magistrat est une loi parlante, et que la loi est un magistrat muet.
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