‹ OEuvres complètes. Accompagnée d'observations et d'éclaircissements historiques (volume 3)Chapitre 20 sur 141 · Tome XI r. Hist. Rom. g · texte numérisé non relu

Tome XI r. Hist. Rom. g

ll/j HISTOIRE ROMAINE.

agitaient la république. En quoi il semble que le sénat était le moins excusable : parce que , comme le remarque Salluste, lorsqu'il y a dispute entre deux partis % l'un plus faible et l'autre plus fort, s'il s'y commet quelque injustice, il semble qu'on a lieu de présumer qu'elle vient de la part du plus puissant. En effet, sans vouloir excuser entièrement le peuple, on voit qu'en toute occasion le sénat était appliqué à l'humilier et à l'abaisser, comme si les plébéiens n'eussent pas fait, aussi bien que les sénateurs, une partie essentielle de l'état , et qu'ils eussent été incapables et indignes d'avoir part au gouvernement.

Aw. R. 309. T. QUINTIUS C.VPITOLINUS. IV.

AV.J.C.4/M AGRIPPA FURIIIS.

Les laques et Ccs consuls lie trouvèrcnt actuellement ni sédition 't'ala"ncenr au-dcdaus , ni guerre au-dehors ; mais Rome était mejusqu'aux j^Q.cée dc l'unc et de l'autre. La discorde des citoyens

portes *'

de Rome, j^g pouvait plus sc Contenir, les tribuns et le peuple

Liv. lib. 3 , ^ ^ . , ,

n. «6-70. étant extrêmement animes contre le sénat, et les assemblées ne retentissant tous les jours que d'accusations formées contre quelqu'un des patriciens.

Au premier bruit de ces mouvements domestiques, les Éques et les Yolsques , connne si c'eût été pour eux un signal de guerre , prirent les armes. Leurs chefs , poussés par le désir de faire du butin , leur représentaient a que tout était en combustion à Rome , qu'on « n'y gardait plus ni ordre ni discipline, qu'on n'y pouce vait plus faire de levées, que le peuple n'était atten- « tif qu'à contredire en tout le sénat , et que ce que les

I « la orani certaïuine , qui opu- tamen , qaia plus potest , faceie vilentior est , etiamsi accipit injuriam, detur. » ( Salldst. in Bcllo Jugurth.)

HJSÏOIIIE ROMAINE. Il5

« Romains avalent eu autrefois de feu et de vivacité u contre les ennemis du dehors , ils le tournaient mainte tenant contre eux-mêmes , se déchirant les uns les « autres comme des loups enragés : que c'était une helle « occasion de les surprendre et de les subjuguer ». Ayant joint leurs armées, ils ravagèrent d'abord le pays des Latins : et comme personne ne s'y présenta à leur rencontre, animés par les auteurs de la guerre, qui triomphaient de joie, ils s'avancèrent jusqu'aux murailles de Rome du côté de la porte Esquiline , ravageant toutes les terres sous les yeux des Romains, comme pour les insulter.

Quand chargés de butin, et sans avoir trouvé de ré- Beau sistance, ils s'en furent retournés en bon ordre vers deQu^utTui Corbion , le consul Quintius convoqua l'assemblée du peuple, et lui parla de la sorte : « Romains, quoique je « ne me sente coupable d'aucune faute, ce n'est qu'avec « une extrême honte que je parais ici dans votre as- « semblée. Quoi! vous savez, et la postérité l'appren- « dra , que les Eques et les Volsques, à peine capables « naguère de tenir tète aux Herniques, sont venus im- « punénient les armes à la main jusqu'aux murs de « Rome, sous le quatrième consulat de Quintius! Si « j'avais pu prévoir que cette année dût être marte quée par une telle ignominie, j'aurais évité le conte sulat ou par un exil volontaire , ou même par la « mort. Ah! j'avais reçu assez d'honneurs. J'avais assez « et trop vécu. Il fallait que je mourusse consul pour i< la troisième fois : car enfin sur qui donc tombe ce « mépris que nos ennemis témoignent en cette occasion? « Est-ce sur vos consuls ? Est-ce sur vous-mêmes, Ro- « mains? Si c'est à nous qu'on doit s'en prendre, otez

Ïl6 HISTOIRE ROMAINE.

« le consulat à des indignes : et , si cela ne suffît pas, K punissez-nous comme nous le méritons. Mais, si c'est « vous que cette faute regarde, que jamais aucun ni « des dieux ni des hommes ne vous en fasse porter la « peine : nous souhaitons seulement que vous vous en « repentiez. Non, Romains; ce n'est point qu'ils aient « méprisé votre lâcheté , ni compté sur leur courage : « ils se connaissent hien , et vous connaissent aussi. « Nos discordes, qui sont le poison de cette ville, font « toute leur force et toute leur confiance. Pendant que « nous ne savons point mettre des hornes , nous à l'es- « prit de domination , vous à l'amour excessif de la « liberté ; pendant que , patriciens et plébéiens , nous « ne pouvons nous souffrir les uns les autres, ils ont « ranimé leur audace, et conçu de hautes espérances. « Au nom des dieux , répondez-moi , que voulez- vous ? « que prétendez-vous ? Vous avez formé contre nous « projets sur projets, demandes sur demandes; et nous (jt vous avons tout accordé. Par une dernière entreprise , « sous prétexte d'établir dans l'état une sorte d'égalité « par de nouvelles lois , vous avez donné atteinte à tous « nos droits et à tous nos privilèges. Nous l'avons souf- « fert, et le souffrons encore. Quand finiront nos dis- (c cordes ? Quand nous regarderons - nous comme cite toyens d'une même ville, et comme n'ayant qu'une «patrie commune? Pouvez-vous voir d'un œil tranquille c( les campagnes ruinées par le fer et le feu , le butin '( enlevé impunément , les maisons fumantes et aban- « tlonnées aux flammes ? Que si l'intérêt public vous « touche peu, on vous annoncera, au premier jour, à « chacun de vous , les pertes que vous aurez faites dans « vos terres et dans vos métairies : avez-vous ici de quoi

HISTOIRE ROMAINE. lin

« VOUS en dédommager? Vos tribuns vous rendront-ils « ce que vous avez perdu? Ils vous donneront des pa- « rôles et des harangues tant que vous voudrez , des ac- « cusations de ce qu'il y a de principaux citoyens dans « la ville, des lois accumulées les unes sur les autres, « des assemblées sans nombre. Mais quelqu'un est-il ja- « mais sorti de ces assemblées plus riche et mieux dans « ses affaires qu'auparavant? qu'en rapportez - vous à « vos femmes et à vos enfants , sinon des ressentiments, « des haines, des inimitiés tant publiques que particu- « Hères, contre lesquelles ce n'est point votre vertu ni « votre innocence, mais un secours étranger qui vous « met en sûreté ? Il n'en était pas ainsi lorsque vous «combattiez en pleine campagne sous nos étendards, «non dans la place publique sous vos tribuns; que « vous faisiez trembler les ennemis par vos cris guer- « riers dans les batailles, et non les sénateurs par vos « clameurs séditieuses dans les assemblées. Alors , ayant « fait un butin considérable sur les ennemis, vous étant « rendus maîtres de leurs terres, vous retourniez triom- « phants dans vos maisons et à vos dieux pénates , « chargés de dépouilles et de gloire, tant pour vous que « pour la république : au lieu que maintenant vous lais- « sez aller d'ici l'ennemi enrichi de vos biens. Attendez- «vous, pour sortir de votre assoupissement, que les « Kques et les Volsques viennent jusque dans l'enceinte «de ces murs, et vous poursuivent jusque dans vos « propres maisons? Sera -t- il temps alors de vous ré- « veiller, et de prendre les armes ?

« Je sais bien qu'on pourrait vous dire des choses « plus agréables : mais, quand je n'y serais pas décidé par « mon inclination naturelle, la nécessité m'obligerait de

Il8 HISTOIRE ROMAINE,

a VOUS parler vrai plutôt que de vous flatter. Je souhai- « terais fort , Romains , vous plaire ; mais j'aime encore « beaucoup mieux vous sauver , de quelque manière que « vous deviez être disposés à mon égard.

« Si donc vous pouvez enfin vous détromper , et ouvrir « les yeux sur la manière dont vos tribuns vous conduite sent et dont ils abusent de votre crédulité ; si vous voûte lez reprendre les sentiments de vos ancêtres et rentrer « dans vos anciens principes, je me charge, au risque tt de ma vie , de mettre en fuite et en déroute ces inso- « lents ravageurs de nos terres , de les dépouiller de leur « camp , et de faire passer , de nos murs et de nos portes , « dans leurs villes cette terreur de la guerre qui vous a jette maintenant dans de si grandes alarmes. »

Rarement harangue populaire d'un tribun fut-elle reçue aussi favorablement du peuple que le fut le discours du consul , quelque ferme et sévère qu'il fût. La jeunesse plébéienne , pour qui , dans ces sortes de contestations , le refus de s'enrôler était une arme puissante contre les efforts du sénat, ne respirait que la guerre et les combats. La vue des paysans qui se réfugiaient dans la ville, nus et dépouillés , couverts de blessures , cette vue plus touchante encore que la peinture qu'en avait pu faire le consul, remplit tous les citoyens de compassion, et en même temps d'un vif désir de vengeance.

Lorsque , au sortir de cette assemblée ^, Quintius se

* «In senatntn nbi ventum est, meritornm. Alios consules , aut per

ibl verô in Quintium oinnes vers! , proditionem dignitatis patrum plebi

ut unum vindicem majestatis roma- adulatos, aut acerbe tuendo jura or-

nae iiitueri ; et priniores patrum di- dlnis asperioiem domando multitu-

gnara dicere conclonem imperio dinem fecisse. T. Quintium oratio-

consulari , dignam tôt consularibus nem memorem majestatis patrum ,

anteaclls , dignam vità omni plenâ concordiaique ordinum , et tempo-

honorum ssepè gestorum , SDcpiùs rum imprimis, habuisse. » (Liv. )

HISTOIRE I103IAINE. M()

présenta devant le sénat , tous les yeux fixés sur lui l'envisageaient avec admiration comme l'unique défenseur de la gloire de l'empire. On disait « que sa harangue était « véritablement digne de la majesté consulaire , digne de « tant de consulats dont on l'avait honoré, digne enfin « de toute sa vie illustrée par les premières charges de «l'état, qu'il avait souvent gérées, et plus souvent en- « core méritées]: que les autres consuls, ou avaient cher- « ché à faire bassement leur cour au peuple en trahissant « l'honneur de leur compagnie, ou l'avaient rendu encore V plus difficile et plus intraitable en soutenant les droits « du sénat avec trop de dureté et de hauteur : que Quin- « tins avait tenu un discours tel que le demandait la court joncture du temps, c'est-à-dire, également propre à « soutenir la majesté du sénat, et à cimenter la bonne « intelligence entre les deux ordres : qu'ils le priaient « tous , lui et son collègue , de pourvoir à la sûreté de « l'état : qu'ils priaient en même temps les tribuns de « vouloir bien travailler de concert avec les consuls à « écarter l'ennemi des murs et des portes de la ville , et à « rendre le peuple docile et soumis aux désirs du sénat : « que la patrie commune , dans un danger si pressant , « où l'ennemi, après avoir ravagé les terres voisines de « Rome , la tenait elle-même presque assiégée , s'adressait « avec confiance aux tribuns , et implorait leur secours ».

Les levées furent ordonnées par les consuls , et faites , Les enucmis

, ... sDUt défaits.

non -seulement sans aucune opposition, mais avec une j)romptitude incroyable. Les questeurs tirèrent du trésor les drapeaux, et les firent porter dans le Champde-Mars. Le même jour , les troupes en partirent à dix heures du matin, et s'avancèrent ce jour-là jusqu'à dix milles de Rome ( trois ou quatre lieues ). Le lendemain

elles arrivèrent à la vue de l'ennemi près de Corblon , et y campèrent. Le troisième jour , sans perdre de temps , on se détermina à donner la bataille. Du côté des Roihaïns, une juste colère allumée par la hardiesse qu'avaient eue les ennemis de venir leur insulter jusque sous les murs de Rome, et un vif désir de s'en venger, ne souffrait point de retardement. Pour les Eques et les Yolsques , qui voyaient bien, s'ils étaient vaincus, qu'il n'y avait point pour eux de quartier à attendre d'un ennemi contre lequel ils s'étaient révoltés tant de fois, le désespoir même animait leur courage , et les mettait dans la nécessité de combattre vaillamment.

Comme les deux consuls se trouvaient ensemble dans l'armée % ils avaient un pouvoir égal. Agrippa, qui savait que rien n'est plus contraire au succès des affaires que le partage du commandement, et qui connaissait la supériorité de Quintius pour le mérite guerrier, lui laissa l'autorité entière. Celui-ci, de son coté, répondit comme il le devait à l'honnêteté et à la déférence de son collègue, qui voulait bien se rendre presque son lieutenant, en lui communiquant tous ses desseins, en faisant tout de concert avec lui , en lui donnant part à la gloire de tous les succès , et en se l'égalant généralement en tout. Beau combat de générosité ! bel exemple pour les généraux d'année, mais rarement imité!

Quintius commandait l'aile droite. Agrippa la gauche, Sp. Postumius Albus, lieutenant - général , le corps de bataille. Serv. Sulpicius , autre lieutenant-général , avait

' «In exercitu roiuano quuni duo Icgam eiat. Etpra;laHis ille iacilitali

consules essent potestate pari , quod sumniittentis se comiter responde-

salubeiriinum in administratione bat, coiuinunicando consilia laudes-

iiiagnariim rerum est , suinma impe- que, et aequando impaiem sihi. »

rii , coiicedcnte Agiipj)à , pênes col- (Liv.)

le commandement de la cavalerie. L'infanterie de l'aile droite combattit avec un courage extraordinaire, et trouva aussi une vigoureuse résistance de la part des Yolsques. Sulpicius perça avec sa cavalerie à travers le corps de bataille des ennemis, et aurait pu revenir vers les sieïis , par le même chemin , avant que les ennemis eussent pu se former de nouveau et se rallier; mais il jugea plus à propos de les attaquer par derrière, ce qu'il fit dans le moment même; et il les aurait mis. en désordre en les pressant ainsi en queue pendant qu'ils avaient toujours en tête l'infanterie romaine , si la cavalerie des Yolsques et des Eques ne fût survenue et ne l'eût attaqué lui-même vivement. Sulpicius alors cria à ses troupes « qu'il n'y avait point de temps à perdre ; « qu'ils allaient être enveloppés , et mis hors d'état de «rejoindre leiu' armée, s'ils ne faisaient un effort exce traordinaire contre la cavalerie des ennemis : qu'il ne « suffisait pas de la mettre simplement en fuite ; qu'il « ftillait exterminer et cavaliers et chevaux , afin qu'ils a ne pussent point en venir encore aux mains , et recom- « mencer le combat : qu'après avoir percé le corps de « bataille comme ils avaient fait sans trouver de résiste tance , ils n'en trouveraient pas davantage du côté de « la cavalerie ». H ne leur parla pas en vain. Toute la cavalerie romaine fondit en même temps et d'un même effort contre celle de l'ennemi , et la mit en déroute. Ils en renversèrent une grande partie, les perçant de javelots eux et leurs chevaux. Attaquant pour-lors de nou veau l'infanterie, ils dépêchent un aide -de -camp aux consuls pour leur donner avis de ce qui s'était passé. Les Romains , de ce côté-là aussi , avaient pris quelque avantage. La nouvelle de la victoire de leur cavalerie

fut pour eux un puissant aiguillon , et causa au contraire une grande consternation parmi les Eques , qui commençaient déjà à plier. Ce fut le centre de l'armée ennemie qui , ayant d'abord été mis en désordre par la cavalerie romaine , fut enfoncé le premier. Ensuite le consul Quintius rompit et mit en fuite l'aile gauche. Il y eut plus de résistance et plus de peine à l'aile droite. Agrippa, fier et plein de feu , voyant que partout ailleurs les choses allaient mieux que de son coté, arracha une enseigne des mains de l'officier qui la portait , et la jeta au milieu des ennemis dans l'endroit où le combat était le plus vif Les soldats, animés par la crainte de perdre cette enseigne , ce qui était regardé comme la dernière ignominie, se jetèrent à corps perdu sur les ennemis, et les mirent en déroute. Ainsi la victoire devint égale de tous côtés. Alors Quintius fit savoir à son collègue qu'il était près d'attaquer le camp des ennemis; mais qu'il ne voulait point le faire avant qu'il sût si , de sa part , il avait tout terminé : que si cela était ainsi , il vînt le trouver avec ses troupes, afin que l'armée entière profitât également du butin. Agrippa, vainqueur, se rendit aussitôt auprès de son collègue, vainqueur comme lui. Après s'être félicités mutuellement, ils marchèrent conti^e le camp , où ils trouvèrent peu de résistance.

Les consuls ramenèrent à Rome leurs troupes chargées du butin qu'elles avaient fait sur les ennemis, sans compter qu'elles avaient repris tout ce qu'elles avaient perdu dans le ravage de leurs terres. On ne voit point, dit Tite-Live, ni que les consuls aient demandé le triomphe , ni qu'il ait été question dans le sénat de le leur accorder; et on n'apporte point de raison pourquoi ils méprisèrent cet honneur , ou désespe-

HISTOIKi: ROMAINE. 123

rèrent de pouvoir l'obtenir. Pour moi , continue le même historien , autant qu'on peut former des conjectures sur des temps si éloignés , je m'imagine que , comme peu d'années auparavant le sénat avait refusé le triomphe aux consuls Valère et Horace , lesquels, outre les Eques et les Volsques , avaient vaincu aussi les Sabins , peuple très-puissant , les consuls de cette année , qui n'avaient défait que la moitié moins d'ennemis , se firent un scrupule de demander le triomphe , de peur que , s'ils l'obtenaient , il ne parût qu'on l'avait plutôt accordé aux personnes qu'au mérite.

Quoi qu'il en soit , ils n'en furent ni moins estimés ni moins honorés du public ; et je me persuade que les lecteurs , de leur pleine autorité , et par un consentement général, leur décernent l'honneur du triomphe, surtout pour le rare exemple qu'ils donnèrent de part et d'autre d'une modération et d'une générosité qui me paraissent infiniment préférables à la victoire même , qui en fut l'effet et la suite : car la mésintelligence entre les deux consuls pouvait l'empêcher. Il n'est que trop ordinaire de voir les projets les plus importants et les mieux concertés avorter par la jalousie et la mauvaise volonté d'un collègue ou d'un commandant subalterne.

La victoire des Romains sur les Volsques et les Eques lc peuple fut déshonorée par un jugement intéressé qu'ils ren- d^°ho"ore dirent peu de temps après. Les Ariciens et les Ardéates i'"'^ "" J^'n*"

• I r ment rendu

se disputaient depuis long -temps un territoire pour contre les lequel ils s'étaient livré plusieurs combats. Lassés enfin Liv. lib. 3 , de se faire la guerre, ils prirent le peuple romain pour Dionys'.i.n, arbitre, et ils remirent à sa décision leur différend. La ^^^' '^*''' cause fut plaidée vivement de part et d'autre : on produisit des témoins; et comme on était près d'aller aux

voix , un Romain , de race plébéienne , âgé de quatrevingt-trois ans , nommé Scaptius , se leva brusquement , et déclara en présence de l'assemblée « que ce territoire a n'était ni aux Ariciens ni aux Ardéates , mais qu'il « appartenait aux Romains , comme une dépendance de « Corioles : qu'il pouvait en parler avec assurance , « parce qu'il avait assisté à la prise de cette ville , et « que , dans le temps qu'on s'en rendit maître , il avait « déjà vingt années de service : qu'il lui restait peu de « temps à vivre; mais qu'il n'avait pu gagner sur soi de « ne pas revendiquer par sa faible voix la possession « d'un territoire à l'acquisition duquel ses mains armées « avaient contribué : qu'il conseillait fort au peuple de « ne point se condamner lui-même par une honte mal « entendue et mal placée, malgré la justice de sa cause ». Les consuls , voyant que Scaptius était écouté , nonseulement avec silence , mais avec une sorte d'approbation , prennent à témoins les dieux et les hommes qu'ils ne consentent point à l'injustice criante qui va se commettre; et, se faisant accompagner des principaux du sénat , ils se présentent à toutes les tribus , et leur remontrent « que le peuple romain va se déshonorer « pour toujours, si, dans une contestation où on l'a « choisi pour arbitre, il s'adjuge à lui-même, au prête judice des intéressés, un territoire sur lequel il n'a «jamais formé de prétention : que, quand le fonds en <f question ne serait pas d'une valeur médiocre par rap- « port au peuple romain , et qu'on le supposerait d'un « revenu très-considérable, on ne gagnerait pas tant en « se l'appropriant qu'on perdrait en aliénant l'esprit « des alliés par une injustice si frappante; parce qu'en « fait de réputation et de bonne foi , les pertes sont

HISTOIRE KOMA.11VE. laS

« inestimables ^ Quoi! disaient-ils, les députés des deux «peuples porteront ce jugement chez eux! cette in- « famante nouvelle se répandra partout! les alliés, les « ennemis l'apprendront ! les premiers avec quelle dou- « leur, les autres avec quelle joie! S'imagine-t-on que « les peuples voisins attribueront un tel jugement, qui « est sans exemple, à un homme sans nom et sans crédit « tel que Scaptius , et , pour tout dire , à un homme «aussi dépourvu de jugement que de pudeur? Et ne « voit-on pas que toute la honte en retombera sur le « peuple romain , qui se décrie à jamais de sang-froid « et gratuitement? Car enfin, que lui en reviendra-t-il » ? Voilà ce que les consuls et les sénateurs , véritablement sensibles à l'honneur du peuple, représentaient aux tribuns et à la multitude, avec le plus de force qu'il leur était possible, mêlant les prières les plus touchantes à des remontrances si pleines de sagesse.

Les unes et les autres furent inutiles : les tribuns n'étaient plus maîtres de la populace; car, souvent il arrive que les flatteurs de la multitude en sont plutôt entraînés eux-mêmes qu'ils ne la conduisent^. Les tribus persistèrent opiniâtrement dans leur avis, et adjugèrent le territoire en question au peuple romain. On convient qu'il lui appartenait, et aurait dû lui être adjugé, si j'affaire eût été portée devant d'autres juges, et que les Romains fussent intervenus comme partie; mais le bon droit du fond ne diminue en rien l'infamie de ce jugement. Elle causa plus de douleur au sénat, et lui parut plus atroce qu'aux Anciens et aux Ardéates mêmes.

' « Nain famae quidem ac fîdei ' „ Trihunî ferè scmper rcgimtur

damna majora esse, qiiàm qiiœ œs- a inultitudine njagis.quàm regnnt.» timari possent. » ( Liv. ) ( Hv. )

Nous verrons dans la suite qu'il répara ce tort de la seule manière qui lui était possible.

§ IL Les tribuns proposent deux lois , qui excitent de grands tumultes: V une pour permettre les mariages entie les familles patriciennes et les plébéiennes; Vautie pour donner part aux plébéiens dans le consulat. On permet ces mariages, et Von coni^ient, au lieu de consuls , de nommer des tribuns militaires , et d'admettre les plébéiens à cette charge. Ejection de deux censeurs. Fonctions de cette magistrature. Effets et utilité de la censure. Le sénat envoie un prompt secoui^s aux Ardéates attaqués par les Volsques : puis il répare pleinement le tort qui leur avait été fait par le jugement du peuple. Grande famine à Rome. Elle donne lieu à Sp. Mélius de songer à se faire roi. Ll est tué par Servilius Ahala, généi^al de la cavalerie, sous le dictateur L. Quintius Cincinnatus.

M. GÉNUTIUS.

An. R. oio.

Av.J.C. 44» C. CURTIUS.

Les tribuns De violcuts oragcs s'élevèrent à Rome dès le com-

'drixlo^s mencement de cette année. Deux nouvelles lois impor-

''dè graudr tantes que proposèrent les tribuns du peuple y donnèrent

tumultes, ijg^j p^P jjj première , Canuléius , mii en était l'auteur ,

Liv. hb. 4 > * '

n. 1-6. ordonnait qu'il fût permis aux plébéiens et aux patri-

Dionys.l.ii, ^ ' . ^ . , . ^ ,

p. 730-736. ciens de s'allier par des mariages; ce qui était expressément défendu dans une des douze tables : par la seconde , les tribuns voulaient qu'on pût indifféremment

HISTOIRE ROMAINK. I27

tirer les consuls soit du sénat , soit du peuple ; au lieu que jusque-là les seuls patriciens avaient été admis à cette charge.

On peut juger combien ces deux demandes alarmèrent les sénateurs. C'est pourquoi ils apprirent avec joie que les Ardéates , irrités du jugement qu'on avait porté contre eux , avaient quitté le parti des Romains ; que les Véïens avaient ravagé des terres appartenant à Rome, que les Volsques et les Eques se préparaient à reprendre les armes , parce qu'on avait fortifié une place nommée Verrugo , qui semblait les brider ; tant ils préféraient une guerre malheureuse à une honteuse paix. Sur ces nouvelles , qu'on exagérait beaucoup , le sénat ordonna qu'on fît des levées , et qu'on travaillât à des préparatifs de guerre encore plus grands , s'il se pouvait, qu'on n'avait fait l'année précédente sous le consulat de Quintius. Le but du sénat était d'arrêter, par ces bruits de guerre , les entreprises des tribuns ; mais il n'y réussit pas. Canuléius déclara en plein sénat qu'en vain les consuls , par leur épouvantail ordinaire d'ennemis prêts à fondre sur les terres de R^ome , cherchaient à en imposer au peuple : qu'à moins qu'on ne lui arrachât la vie , il ne souffrirait point qu'on fît aucune levée de troupes avant que les deux lois en question eussent été acceptées. Voilà donc une nouvelle guerre ouverte entre les deux corps de l'état : guerre violente, et qui fut poussée de part et d'autre avec toute l'animosité possible. Aussi le sujet en était-il des plus intéressants.

Les consuls disaient « que les fureurs tribunitiennes La loi po..r

, . ^ . . , , , les mariages

« en étaient venues a un pouit qui n était plus sup- entre les pa-

.11 1 -iii ■> f • • trioietisetles

« portable : que les ennemis du dehors n étaient rien piébéicus est

laS HISTOIRE ROMAINE.

enfin acep- (c Cil Comparaison de ceux que Rome avait dans son

tée , après . , , , . . ^

bien des « sciu : qu au l'cste ce mal ne devait point tant être ( ispu es. ^^ iniputé au peuple ni aux tribuns qu'au sénat et aux , (c consuls : que ce qui était considéré et récompensé « dans une ville y prenait toujours de grands accrois- « sements ; que c'était ainsi que se formaient les citoyens « capables de servir la patrie , soit en paix , soit en « guerre : que les grandes récompenses à Rome étaient « accordées aux séditions , qui tournaient toujours à « l'avantage de ceux qui les avaient excitées : qu'ils se « ressouvinssent dans quel état de grandeur et de ma- « jesté ils avaient trouvé le sénat en y entrant , et qu'ils « vissent s'ils pouvaient dire de bonne foi qu'ils laisse- « raient à leurs enfants sa puissance augmentée, comme K le peuple pouvait se vanter à juste titre d'avoir in- « finiment accru la sienne : qu'on verrait toujours les « mêmes maux pendant que les séditions seraient tou- « jours terminées par d'heureux succès; et ceux qui « en étaient les auteurs toujours comblés de biens et « d'honneurs : que les tribuns , par les lois qu'ils pro- « posaient , donnaient atteinte aux plus anciens établis- « sements de la république, et aux usages les plus sacrés <( et les plus respectables : que , par celle qui regardait « les mariages , ils introduisaient le mélange des races «et la confusion des auspices, tant publics que par- « ticuliers, de sorte qu'un enfant qui serait le fruit de a ces mariages ^ , moitié patricien et moitié plébéien , « en guerre en quelque sorte avec lui - même par ce « double composé, ne connaîtrait point son état, et ne

' « Ut, qui natiis sit , îgnoret eu- bis, ne secum quidem ipse conjus sangninis , quorum saeronun sit : cors. » ( Liv. ) diniidius pati'uiu sit , diniidius pie-

II I s T O Jf II I ; H U .^1 A I N K. 1 2Q

M saurait de quel sang il est , de quelle famille il des- « ceiid , et quels sacrifices lui sont propres et personnels : « que , non contents de troiililer ainsi tous les droits « humains et divins, ces perturbateurs du repos public « portaient leurs prétentions jusqu'au consulat : que « d'abord on n'avait parlé que de tirer du peuple l'un « des deux consuls : que maintenant on demandait qu'il « fût permis de les choisir tous deux indifféremment, c< soit parmi les plébéiens , soit parmi les sénateurs , au- « quel cas le peuple ne manquerait pas de nommer les « plus séditieux de son corps ; (ju'ainsi l'on aurait pour « consuls des Canuléius et des Icilius : qu'ils espéraient « que le grand Juj)iter ne souffrirait pas que la majesté « consulaire fût jamais avilie à ce point : mais que , pour « eux , ils aimeraient mieux mourir mille fois que de « donner les mains à un déshonneur si infamant ».

«Est-il rien, disaient-ils, de plus déraisonnable et a de plus énorme que la conduite des tribuns? Ils cornet mencent par susciter contre nous la guerre de la part a des voisins en semant ici des discordes ; puis ils de- « fendent qu'on mette les armes entre les mains des « citoyens pour défendre la république. Ils appellent « en quelque sorte l'ennemi ; et ils empêchent qu'on ne « lève des troupes pour le rejiousser. Quoi ! un Canuléius ■ « vient nous déclarer en plein sénat que , si nous ne re- « cevons les lois qu'il nous impose comme un vainqueur, « il ne souffrira aucune levée ! Parler ainsi , n'est-ce pas « menacer qu'il trahira sa patrie et la livrera aux en- « nemis? En effet, que lui reste-t-il à faire, sinon de se « mettre à la tête des Volsques et des Eques , et de les « conduire contre la citadelle et le Capitole ? Qu'il « sache , cet auteur de discordes , ([ue les consuls sont

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