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IIISTOIKT, KOlMAINli;. l5
quatre mille cinq cents hommes, il sVmpara de nuil du Capitole. Il comptait faire soulever les esclaves, attirer à son parti tous les bannis, et même faire déclarer le petit peuple en sa faveur, en le flattant de le rendre arbitre des lois du gouvernement. Son dessein était, après avoir surpris Rome, de s'en faire le souverain, ou de livrer la ville aux Sabins, en cas qu'il ne pût pas, avec ses propres forces, se maintenir dans son usurpation. Dès qu'il eut pris la citadelle , il commença par égorger tous ceux qui s'y trouvèrent, et qui ne voulurent point prendre les armes avec lui ni entrer dans la conjuration. Le peu qui s'en sauva courut à la place publique, et y jeta la terreur. On entendit crier tantôt. Aux armes l aux armes \ tantôt, Les ennemis sont dans la ville. Les consuls , incertains si le péril venait du dedans ou du dehors, craignaient, et d'armer le peuple , et de le laisser sans armes. Ils se contentèrent de disposer des corps-de-garde dans les endroits qui en avaient le plus de besoin ; et passèrent dans une grande inquiétude le reste de la nuit, ne sachant ni à quels ennemis ils avaient affaire , ni quel en était le nombre. La lumière du jour les en éclaircit. Herdonius, du haut du Capitole, fit jeter des billets dans la ville, par lesquels il invitait les esclaves, sous promesse d'affranchissement, à se joindre «à lui. Il faisait entendre « qu'il avait pris en main la défense des « miséra])les pour rétablir dans leur patrie les exilés « qu'on en avait chassés injustement, et pour délivrer « les esclaves du dur joug de la servitude : qu'il aimerait a nn'eux que le peuple romain exécutât de lui-même ces « deux projets : que, s'il n'y voyait point de jour de ce «côté-là, il s'adresserait aux Éques et aux Volsques,
»v) HISTOIRE ROMAINE.
« et mettrait tous les peuples voisins en mouvement, « pour venir à bout de son dessein ».
Les sénateurs et les consuls commencèrent à voir plus clair. Mais outre le danger qui se montrait, ils craignaient encore que les Vcïens et les Sabins ne fussent entrés dans ce complot : qu'ayant tant d'ennemis dans la ville, on ne vît bientôt arriver les légions sabines et étrusques, puis les Volsques et les Éques , ennemis perpétuels de Rome, non plus pour ravager les terres comme auparavant , mais pour s'emparer d'une ville déjà prise à moitié. Parmi tant de sujets de crainte, ils redoutaient surtout leurs esclaves , à qui ils n'osaient ni se fier, n'étant pas sûrs de leur fidélité , ni marquer de la défiance, de peur d'en faire des ennemis.
Une cbose les consolait , c'est qu'ils ne pensaient pas (|u'il V eut rien à appréhender de la part du peuj)le ni des tribuns. Us regardaient ces dissensions domestiques comme un mal qui éclatait ordinairement dans un temps de calme et de tranquillité, et auquel il semblait que le trouble général où était la ville ne pouvait donner aucun lieu. Cependant c'est ce qui pensa achever de tout perdre. Les tribuns en vinrent à ce jjoint de fureur, ou plutôt de frénésie, de vouloir faire croire au peuple que tout ce tumulte n'était qu'une iiisc des patriciens pour fiire diversion et empêcher (ju'on ne songeât <à la loi ; (jue c'étaient leurs clients et leurs amis qui s'étaient emparés du Capilole; et que dès qu'ils verraient leur dessein échoué par la publicalion de cetli' loi, ils se retireraient aussi tran([uil- IciMciil <|u ils claicnt venus. Ils assemblent donc le peuple puur cet eflel , et le fletournent de prendre les armes.
HISTOIHL ROM AlNi:. ] 'J
Les consuls, de leur coté, convoquent le sénat, et, ayant appris que les citoyens mettaient bas les armes et quittaient leurs postes, ils sont saisis d'étonnement et de frayeur, et ont peine à croire une telle manie. Valère, laissant son collègue dans le sénat, court à l'assemblée du peuple. « Qu'est-ce donc que ceci! s'écrie- « t-il en s'adressant aux tribuns. Voulez-vous renverser «la république sous la conduite et les auspices d'Her- « donius? A-t-il donc réussi à vous corrompre, lui qui «n'a pu remuer vos esclaves? Quoi! pendant que les «ennemis sont sur nos têtes, vous faites quitter les « armes aux citoyens , et vous songez à fliire des lois !» Puis, s'adressant à la multitude, il lui parla de la sorte: « Romains, si vous n'êtes touchés nlPdu danger de la « ville, ni de vos propres maux, respectez au moins les « dieux de la patrie qui sont entre les mains des enne- « mis. Le grand Jupiter, la reine Junon, Minerve, tous « les dieux et toutes les déesses sont actuellement assié- « gés. Des esclaves ont placé leur camp dans vos temples. « La manière dont nous agissons vous paraît-elle mar- « quer un peuple sensé ? Pendant que les ennemis non- « seulement sont dans l'enceinte des murs, mais qu'ils «sont maîtres de la citadelle, nous tenons tranquillo- « ment nos assemblées, et délibérons de sang-froid, « comme dans un temps de loisir et de paix ! Ne de- « vions-nous pas, tous tant que nous sommes ici d'iia- « bitants, sénateurs, plébéiens, consuls, tribuns, pren- « dre les armes, courir au Capitole, et délivrer l'auguste « demeure du grand Jupiter? O vous, que nous recon- « naissons pour notre père, divin Romulus! inspirez à « vos descendants ce courage qui vous fît autrefois re-
Tomi' XIF. Hist. Rnm. 2
l8 HISTOIRE ROMAINE.
« couvrer siii les mêmes Sahins cette même citadelle « dont ils s'étaient rendus maîtres à prix d'argent. Fai- « tes-y marcher vos Romains sur les traces encore mar- « quées de vos pas , et de ceux de votre armée victo- « rieuse. Je suis prêt, comme consul, à vous suivre le « premier, autant qu'un mortel peut suivre un dieu. »
Après avoir ainsi parlé, il ordonna d'un ton d'autorité à tous les citoyens de prendre les armes, et déclara «que, sans avoir égard aux lois sacrées, il traile- « rait comme ennemi de l'état quiconque s'y oppose- (( rait : que les tribuns, qui défendaient aux citoyens « de prendre les armes contre lierdonius, les leur mis- « sent donc en main contre le consul Valère : qu'il « oserait contre Us tribuns ce que son père avait osé « contre les rois^). Tout paraissait se préparer aux dernières violences, et devoir donner en spectacle aux ennemis la sédition romaine. Cependant ni la loi ne put être portée, ni le consul faire marcher les troupes au Capitole : la nuit suspendit les disputes.
Les tribuns, qui soufflaient l'esprit de discorde, s'étant retirés, les sénateurs se mêlent j)anni le j)euple, ft tiennent dans les cercles, chacun de leur côté, des discours propres à la conjoncture ))résenle. « Ils prient « les citoyens de voir à quel danger ils exposaient la « répubrK[ue, et de se souvenir que la dispute n'était « plus entre le sénat et \v |)i'uple, mais (pic tous en- «send)le, plébéiens connue j)atricicns, la citadelle de « la ville, les tenqdes des dieux, leurs pénates publics « et particuliers, sont livrés aux ennemis. »
PcndanI ([n'on |)rcnaiL ces mesiues dans la |)lace pour apaiser la discorde, les consuls posaient des corps de garde aux portes de la ville et à d'autres endroits.
HlSrOlJil. HOMAIINE. IQ
contre les Sabins et les Véïens, en cas qu'ils vinssent attaquer Rome.
La même nuit, les habitants de ïuscuje apprirent la triste nouvelle de la prise du Capitole et de la citadelle, et du trouble qui régnait dans la ville, L. Maniilius, pour -lors dictateur de Tuscule, ayant aussitôt assemblé le sénat , représente «qu'il ne faut pas attendre « que Rome leur envoie demander du secours : que « jamais les dieux ne leur offriraient une pareille occa- « sion de marquer à une ville si voisine et si puissante « leur attachement et leur zèle «. Sur-le-champ on fait des levées, les soldats partent, et arrivent près de Rome à la pointe du jour. On crut d'abord que c'étaient des ennemis. On fut bientôt détrompé. Ils furent reçus avec joie, et marchèrent en bataille rangée vers la place, où Valère , qui avait laissé son collègue pour la garde des portes , rangeait aussi ses troupes : car les citoyens n'avaient pu résister à ses vives exhortations et à ses promesses. Il les avait assurés « qu'après que « le Capitole aurait été recouvré , et la tranquillité ré- (( tablie dans la ville , s'ils voulaient bien l'écouter et « souffrir qu'il les instruisît des desseins artificieux et « intéressés que les tribuns cachaient sous la loi en « question, il n'apporterait aucun obstacle à leurassem- « blée ; que la mémoire de son père et le surnom ^ qu'il « portait étaient pour lui conime un engagement héré- « ditaire de soutenir les intérêts du peuple, et qu'il y « serait fidèle ».
L'ayant donc suivi, malgré l'opposition des tribuns, ils s'avancent sur la pente du mont Capitolin, accompagnés des troupes tusculanes. Une noble émulation
' Publicola.
20 HISTOIRE IlOM AINE.
anime les Romains et les alliés, qui se disputent l'honneur d'avoir forcé les premiers la résistance de l'ennemi. Leurs chefs les encouragent de part et d'autre. Les assiégés, dont toute l'espérance était fondée sur la situation avantageuse du lieu, connnencent à trembler et à se mettre en désordre. On les pousse vivement. Déjà on les avait forcés et poursuivis jusqu'au vestibule du Capitule, lorsque Valère , qui combattait à la tête de ses troupes , est malheureusement tué. Volumnius, personnage consulaire, qui l'avait vu tomber, fait couvrir son corps et prend sa place. Le feu, l'ardeur avec lacpjelle combattait le soldat fil (}u 11 ne s'aperçut point d'un si triste événement. Il vainquit avant que de savoir qu'il combattait sans chef. Un grand nombre d'exilés souillèrent le tenq)le par leur sang : beaucoup furent faits prisonniers. Herdonius fut tué. C'est ainsi qu'on recouvra le Capitule, le troisième jour après (ju'il avait été surpris.
Les prisonniers, libres et esclaves, furent punis, chacun selon leur condition , j)ar la hache du licteur, ou par la croix. On lendit de grandes actions de grâces aux Tusculans, dont le courage n'éclata pas moins dans le conibat que leur affection avait paru en accourant d'eux-mêmes au secours de leurs alliés. On se prépara à purifier le Capitole, selon le rit prescrit en pareil cas. Le peuple, pour honorer la mémoire du consul, et rendre ses funérailles jilus magnincjues, contribua j)ar tête d'une certaine sonune.
Les tribuns Ccltc afiaiic hcuicuseiiK'iit terminée, les tribuns rent leurs aussitôt rccomuiencerent leurs mouvements, et som- Dionys.i.io, nièrent Claudms de la parole que \ alere leur avait ''■ ''* ^ ■ donnée au sujet de la loi. Le consul les amusa d'abord,
HISTOIRIi KOMAIJVi:. 2[
et traîna l'affaire en longueur, sous prétexte des saeri- Liv. liii. 3 , Hces d'expiation et d'action de grâces qui demandaient "" '^ '' tous ses soins, et des spectacles et des jeux dont il donnait au peuple le divertissement. Quand toutes ces fêtes furent finies, et qu'il ne put éluder leurs instances et leurs poursuites, il déclara qu'il fallait, avant toute chose, substituer un consul à la place deValère. Ayant, par cet artifice, évité leurs importunités, il indiqua l'assemblée dans laquelle on devait lui donner un collègue.
Cependant les principaux du sénat délibérèrent se- Quintius
V 11- 1-1 1 • r • • Cincinuatus,
cretement sur le choix qu ils devaient taire, et prirent père de céleur résolution. Le jour de l'élection étant arrivé , toute dclàciiarrue la première classe, composée des plus riches et des ''""usurn"^ premiers de la ville, qui formaient dix -huit centuries ^p^'^j de cavalerie et quatre-vingts de gens de p«ied, nomma pour consul L. Quintius Cincinuatus , père de Céson Quintius, dont nous avons vu la condamnation et l'exil. Les autres classes ne furent pas même appelées pour donner leur suffrage , parce que , comme nous l'avons déjà remarqué, la première seule étant d'accord faisait la pluralité.
Ce choix causa un chagrin inexprimable au peuple 7 qui allait avoir un consul justement irrité, puissant d'ailleurs et considérable par la faveur du sénat , par son mérite personnel , et par trois enfants , dont aucun ne cédait en grandeur d'ame h Céson, mais qui avaient par-dessus lui un caractère de prudence et de modération qui les rendait maîtres d'eux-mêmes dans les disputes les plus vives, et leur laissait la liberté de prendre toutes les mesures et d'apporter tous les tempéraments propres à faire réussir les affaires.
Dès que ce choix fut fait, le sénat dépêcha vers Quintius pour l'inviter à venir prendre possession de la magistrature. Il était alors occupé à labourer son champ. Il conduisait lui-même la charrue, n'étant vêtu que depuis les reins jusqu'aux genoux, avec un bonnet qui lui couvrait la tête. Lorsqu'il vit venir les députés qu'on lui avait envoyés, il arrêta ses bœufs, fort surpris de cette foule de monde, et ne sachant ce qu'on lui voulait. Un de la troupe s'avança , et l'avertit de se mettre dans un état plus convenable. Il entra dans sa cabane , où il prit ses habits , et se présenta ensuite devant ceux qui l'attendaient. Il fut aussitôt salué consul. On le revêtit de la pourpre; les licteurs se rangèrent devant lui avec leurs faisceaux, et on le pria de se rendre à Rome. Quintius, troublé et affligé, se tut quelque temps, et répandit des larmes. Puis, rompant le silence , il ne dit que ces paroles : Mon champ ne sera donc point ensemence cette année. Il prit congé de sa femme, et, l'ayant chargée du soin du ménage, il s'achemina vers la ville.
Heureux temps! simplicité admirable! La pauvreté pour-lors n'était pas pratiquée généralement, mais elle était estimée, elle était en honneur, et ne paraissait point un obstacle aux premières dignités de l'état. La conduite que Quintius gardera pendant son consulat nous fera bicnt(k voir quelle noblesse, (juelle fermeté, quelle grandeur d'ame étaient cachées dans une vile et pauvre cabane.
Quintius, étant entré en charge, se fit instruire de tout ce (jui s'était passé dans l'invasion (rilerdonius. l*renant de là occasion de convoquer l'assemblée du p('Uj)l(', il monta à la tribune» aux liarangues, et il n'at-
II 1 ST O r R i: R O M A I N K. 2 J
tiuiua pas moins, (laiis son discouis, la nonchalance et la lancrueur du sénat, que la licence et les einportemenls du peuple. Il reprocha aux sénateurs w que c'était « par lertr facilité continuelle h se relâcher toujours sur « toutes les prétentions des tribuns ([u'ils avaient ence tretenu l'insolence et la rébellion du peuple : qu'on « ne voyait plus dans la ville ni règle, ni discipline, ni « subordination : qu'on dirait que toute vertu, toute «constance, et toutes ces belles ([ualités qui rendent « la jeunesse recoininandable tant en paix qu'en guerre, « avaient été chassées de Rome avec Céson son fds : que « des hommes, dont tout le mérite était de faire des « harangues séditieuses et de semer la discorde entre « les deux ordres de l'état, venaient à bout par leurs « intrigues de se faire continuer des deux et trois ans « dans le tribunal, et d'y vivre avec une licence tyranu nique. Quoi donc, s'écriait - il , animé d'une juste «indignation, est-ce que cet Aulus Virginius, parce « qu'il n'a point été dans le Capitole, a moins mérité M le supplice qu'Appius Herdonius? Je prétends, qu'.à « en bien juger, il l'a mérité <à plus juste titre. Her- « donius au moins , en se donnant pour ennemi , nous « a avertis en quelque sorte de prendre les armes : mais « le tribun , soutenant d'un ton hardi qu'il n'y avait « ni guerre ni ennemis, vous a ôté les armes des mains, « et vous a livrés sans défense à vos esclaves et aux « bannis. Et vous (qu'il me soit permis de le dire, sans « offenser ni Claudius mon collègue ici présent , ni la « mémoire de Valère), vous avez fait marcher vos dra- « peaux vers le Capitole avant que de vous délivrer des « ennemis qui occupaient la place! Quelle honte pour «nous, et devant les dieux et devant les hommes!
a4 HISTOIRE ROM A t NE.
« Pendant que les ennemis étaient maîtres du Capitule « et de la citadelle , et qu'un chef d'esclaves et de ban- « nis, ayant tout profané, avait établi sa demeure dans a le temple du grand Jupiter, on a pris les armes à « Tuscule avant que de les prendre à Rome! Tl y a eu « lieu de douter si ce serait L. Mamilius, général des « Tusculans, ou les consuls Valérius et Claudius qui « délivreraient la citadelle de Rome. Et nous, qui au- « paravant ne permettions pas aux I^atins de prendre « les armes pour leur propre défense, lors même qu'ils «avaient l'ennemi dans leur pays, maintenant, si les « Latins, par un effet de leur bonne volonté, n'avaient «pris les armes d'eux-mêmes, nous étions perdus. « Appelez - vous donc, tribuns, porter secours aux «plébéiens que de les livrer sans armes à l'ennemi? « Si quelqu'un de la lie de votre peuple où vous vous « cantonnez, et dont vous vous faites une patrie par- « ticulière et séparée du corps de l'état , venait vous « apprendre que des esclaves armés donnent l'assaut à « sa maison, vous croiriez devoir courir à son secours. « Et le grand Jupiter, assiégé d'esclaves et de bannis « armés, n'a pas paru digne aux tribuns d'être secouru! « Ils demandent après cela qu'on les regarde comme des « personnes sacrées, eux pour qui les dieux mêmes ne « le sont point. Couverts de crimes, et devant les dieux « et devant les hommes, vous vous faites fort de publier « la loi cette année. Je vous jure qu'il n'en sera rien, « et que j'y perdrai plutôt la vie. Notre parti est pris ; « mon collègue et moi nous sommes résolus de mener « les légions contre les Volsques et contre les Éques : « je ne sais par quel destin les dieux nous sont plus « favorables dans la guerre que pendant la paix ».
HISTOIRE nOMAINi:. 2.3
Un discours si vigoureux étonna le peuple. Les sénateurs commencèrent à respirer et à repreniire courage. L'autre consul, tro|) faible pour agir en premier, voyait avec joie son collègue mettre l'alfaire en mouvement, et remplissait dans l'exécution les devoirs de sa charge.
Les tribuns du peuple, traitant ces menaces de rodomontades, demandaient avec un air de mépris et d'insulte comment les consuls mèneraient les troupes en campagne , puisqu'on ne leur permettrait point de faire aucune levée. « Nous n'avons pas besoin d'en faire , « reprit Quintius; les citoyens, en. prenant les armes « pour recouvrer le Capitole, ont tous juré entre les « mains de Valère de ne les point quitter que par l'or- « dre du consul. En conséquence de ce serment , nous « vous ordonnons à tous tant que vous êtes qui l'avez « prêté, de vous trouver demain armés au lac Régille. » Les tribuns incidentent, cherchent des faux-fuyants, et tâchent d'éluder la force du serment , et de délivrer le peuple de tout scrupule , en répondant que Quintius n'était qu'un simple |)articulier quand on avait fait jurer les soldats. INIais , dit Tite-Live, le mépris des dieux , qui de nos jours est devenu commun et dominant, n'était point encore connu pour-lors. Le serment et la loi étaient des règles inflexibles , auxquelles on conformait sa conduite : et l'on ne savait ce que c'était que de les accommoder et de les plier à ses inclinations par des interprétations frauduleuses. Sed nondum liœc , quœ mine tenet seculum , iiegligeniia deûm vénérât ; nec interpretando sibi quisque jiLsjuraîidum et leges aptas faciebat^ sed suos potiiis mores ad ea accommodabat.
Quintius alla plus loin. Après avoir fait tirer les dra-
20 HrSTOIRE ROMAINE.
peaux des temples : « Afin, dit-il, que personne de vous « ne puisse compter sur les intrigues des tribuns tandis « que je serai consul , tenez pour certain que je ne i( ramènerai point les troupes du pays ennemi que le « temps de ma magistrature ne soit expiré. Ainsi , pour- « voyez -vous de tous vos besoins, et disposez -vous à « camper pendant tout Thiver. » Cette déclaration jeta répouvante dans les esprits, d'autant plus qu'on savait <[ue le consul était ferme dans ses résolutions.
Il se répandit aussi un bruit sourd d'un autre dessein qu'avait Quintius : c'était de convoquer une assemblée du peuple à quelques lieues de la ville, et d'y faire casser tout ce qui aurait été statué à Rome par la violence tribunitienne. On disait même que les augures avaient reçu ordre de se trouver au lac Régille pour y préparer le lieu de l'assemblée par les cérémonies requises pour cela. Or , en ce cas , nul obstacle ne pouvait s'opposer aux volontés du consul. Le pouvoir des tribuns était renfermé dans l'enceinte de la ville , et le droit d'appel au peuple ne s'étendait pas plus loin qu'à un mille de Rome.
Mais ce qui alarmait encore plus le peuple , c'est que Quintius répétait souvent qu'en sortant de cbarge il ne convoquerait point l'assemblée pour élire des consuls: «que, dans l'extrémité des maux oii se trouvait la « ville, les remèdes ordinaires ne suffisaient pas : que « îa république avait besoin d'un dictateur , dont l'au- « torilé suprême et sans appel pût arrêter sans délai « la mauvaise volonté de quiconque entreprendrait le « troubler la paix de l'état ».
Les tribuns, voyant que l'alarme était générale, vont au sénat assemblé dans le Capitolc , et mènent
iiisToiuF. no.MAiiXi:. uy
avec eux un grand nombre, de personnes du peuple. Tous, désolés à la vue des maux qui les menacent, implorent à grands cris la bonté, tantôt des consuls, tantôt des sénateurs. Qulntius demeure ferme et inllexible, jusqu'à ce que les tribuns eussent promis qu'ils se soumettraient à ce que le consul exigerait d'eux. Alors, sur sa requête, le sénat donne un décret énoncé en ces termes : « que ni les tribuns ne porteraient la loi « cette année, ni les consuls ne feraient sortir l'armée « de la ville : qu'au reste, le sénat jugeait qu'il était « contre le bien de la république de continuer les ma- « gistrats dans leur cbarge , et de remettre toujours en « place les mômes tribuns. »
Le tumulte apaisé, Quintius rétablit l'exercice des jugements, interrompu depuis un temps très-considérable. Il rendait la justice à tous ceux qui se présentaient ; il terminait lui-même à l'amiable la plupart des contestations. Assidu tout le jour à son tribunal , on le trouvait toujours d'un accès facile , et , quel([ue affaire qu'on eût à démêler, il avait pour cbacun beaucoup de douceur et de bonté. Par une conduite si sage, il rendit le gouvernement des grands si agréable, que les pauvres , le menu peuple , et les citoyens les plus faibles par leur état n'avaient plus besoin ni d'avoir recours aux tribuns contre l'oppression des puissants, ni de demander de nouvelles lois pour établir l'égalité dans les jugements; tant on se trouvait content de celle (jue l'équité du consul mettait entre tous , et de l'impartialité ([u'd montrait dans toutes les affaires.
Un ijouvernement si paisible ne pouvait manciucr ciminnatus. ^ ^ r ri rofiiM> <1 <ki'6
d'être applaudi : aussi le peuple en témoigna-t-il en coutiimc toutes manières sa satisfaction. Mais ce qui le cliarma ic cousuiat.
aS HISTOIRE ROMAINE.
davantage, fut que Quintius, ayant fait son temps , refusa aussi constannnent d'être continué dans sa charse qu'il avait eu de peine à l'accepter d'abord. En effet , le sénat n'oublia rien pour l'engager à consentir qu'on le continuât dans le consulat; et il l'en pressa d'autant plus vivement, que, les tribuns s'étant fait continuer eux-mêmes pour la troisième fois, il était bien aise . d'avoir à leur opposer un homme capable de leur im- 1 primer du respect et de la crainte , et de les empêcher de poursuivre leurs tentatives au sujet des nouvelles lois. Quintius n'avait point encore parlé avec tant de force et de véhémence qu'il le fit en cette occasion. « Est-il « étonnant, dit -il, en s'adressant aux sénateurs, que « votre autorité soit méprisée par le peuple? C'est vous- « mêmes qui la rendez méprisable. Quoi ! parce qu'il a viole votre décret en continuant ses magistrats , vous « voulez en faire autant, pour ne point céder au peuple « en témérité? comme si c'était avoir plus de pouvoir « dans la ville que de montrer plus de légèreté et de « licence : car il y en a plus certainement à violer ses « propres décrets qu'à enfreindre ceux des autres. «Imitez, j'y consens, pères conscrits, cette populace « indiscrète ; et vous , qui devez servir d'exemple aux «autres, faites mal en suivant le leur, plutôt que de « leur apprendre à bien faire en se conformant au vôtre. « Pour moi , je suis bien résolu de ne point imiter les « tribuns, et je vous déclare que je ne souffrirai point « qu'au mépris de votre ordonnance , on me nommcj « consul. » Adressant ensuite la parole à son collègue : « Je vous conjure, Claudius, lui dit-il, d'empêcher le « peuple romain de se porter à cette licence; et, pour « ce qui me concerne, d'être bien persuadé que, loin
IIISTOIKE ROM Al ni:. 2()
« d'être choqué de votre opposition, comme si elle me «privait d'un surcroît d'honneur, je la regarderai « comme une marque d'amitié de votre part, connue « un rehaussement de gloire pour moi par la manifesta- « tion de mon désintéressement, et comme un hienfait « singulier qui me déchargera de l'envie et de la lionte « que m'aurait attirées la continuation du consulat. » Il fallut céder li une résolution si marquée. Il fut puhlié au nom des deux consuls une défense à tout citoyen de nommer Quintius pour consul, avec déclaration que tout suffrage qui tomberait sur lui serait tenu pour caduc. 11 ne fut point nommé.
Condjlé de louanges et de bénédictions , devenu l'objet de l'estime, de l'adnuralion, de l'amour de tous ses citoyens, Quintius dépouilla avec joie la pourpre, se hâta de retourner à ses bœufs , à sa charrue , à sa cabane, et y vécut, comme auparavant, du travail de ses mains.
Manque-t-il quelque chose à la gloire de Quintius? Les plus grandes richesses, les plus superbes palais, les plus somptueux équipages oseraient - ils entrer en lice avec la pauvre chaumine et l'attirail rustique de notre illustre laboureur? Laissent-ils dans l'esprit de ceux qui en sont témoins les mêmes sentiments que cause au lecteur le simple récit de ce qui regarde Quintius? Est-on maître de lui refuser son estime et son admiration , quelque prévenu que l'on soit d'ailleurs pour la vanité et pour le faste? Il y a donc quelque chose en effet de grand, de noble, et de véritablement estimable dans les dispositions de ce Romain.
Quel bonheur pour un état, pour une province, pour une ville, quand ceux qui y sont chargés du gou-
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vernement approclient, même de loin, des sentiments qu'on admire dans Quintius ! une ferme constance pour maintenir l'ordre et la discipline, tempérée par une douceur propre à gagner les peuples; im art et une habileté merveilleuse à connaître et à manier les esprits; uue conduite uniforme, toujours réglée par la raison, jamais par l'humeur ni par le caprice; un amour du bien public supérieur à toutes les passions; un désintéressement général , et qui ne se dément en rien; une application infatigable au travail et à ses devoirs; une fermeté à toute épreuve dans l'administration de la justice, et surtout un zèle tendre et vif pour la défense des pauvres et des faibles injustement opprimés. Quintius, par ces excellentes et rares qualités, apaisa le tumulte et arrêta la licence pendant son consulat; ce que d'autres n'avaient pu foire. Les peuples seront toujours tranquilles quand ils seront gouvernés par des hommes prudents, modérés , équitables.
Cette année on fit le dénqmbrement; mais il ne fut pas clos par les cérémonies ordinaires , à cause de la prise du Capitole et de la mort du consul.
As. R. 295, Q. FABIUS. III.
Av.j.c.457.