Tome XIV. HUi. Rom. I
ajoutant de nouveaux : ce qui fait la beauté et la commodité d'une ville, et contribue beaucoup à y entretenir la propreté et un air pur, avantages qui ne sont pas indifférents pour la santé des habitants , surtout à Home. Agrippa donna donc tous ses soins à cette partie de la police, qui était une des principales fonctions de l'édilité. Il fit cent trente réservoirs pour contenir les eaux, cent cinq fontaines pour l'usage des citoyens, sept cents abreuvoirs pour les chevaux et les autres bêtes de somme. Et , pour décorer tous ces ouvrages ,, il y répandit trois cents statues d'airain ou de marbre, et quatre cents colonnes de marbre : magnificence véritablement estimable quand elle est jointe et mariée avec l'utilité. Ces statues, ces colonnes faisaient bien plus d'honneur à Agrippa, placées ainsi en public dans les rues et dans les places de Rome , que si , par un amour-propre mal entendu , il les eût renfermées et tenues comme en prison dans son palais et dans ses jardins. Tout cela fut achevé dans l'année de son édilité, et il ne la borna pas à ces glorieux travaux; il en entreprit un autre, qu'on peut regarder, ce me semble, comme plus important encore que les premiers. Il eu sera parlé dans le paragraphe suivant.
On n'entreprend rien aujourd'hui de pareil à ces anciens ouvrages, dont la beauté et la grandeur nous paraissent, par les précieux restes qui s'en sont conservés ius(|u'à nous, au-dessus même de ce qu'on en trouve dans les livres. On voit encore en divers endroits de la campagne de Rome de grands restes de ces aqueducs, des arcades continuées pendant un long espace, au-dessus desquelles étaient les canaux (pii portaient l'i!au à la vdie. C^cs arcades sont quelquefois basses,
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<|uelqu('fois d'une grande liaiilciir, selon que l'inégalité du torrain l'exigeait. Il y a (|Ucl(|uefois des aqueducs à rieuv arcades l'une siu" l'autre, et cela de crainte ([ue la troj) grande hauteiu' ne rendît la structure moins solide. Ils sont ordinairement de l)ri([ue si bien cimentée, qu'on a peine à en détacher des morceaux. Tout le inonde a entendu parler du pont du Gard , qui est à trois rangs d'arcades les unes sur les autres, et qu'on croit ' avoir été bâti par les Romains pour conduire un a(piéduc à la ville de Nîmes, dont il n'est éloigné (|ue de trois lieues. Depuis dix-sept siècles, il fait encore l'admiration de tous ceux qui le voient. Quand le terrain était si haut, qu'on ne pouvait trouver la pente nécessaire, on faisait des canaux souterrains bien solides (jui portaient l'eau dans les acjuéducs élevés sur la terre et construits dans les fonds et dans les pentes des montagnes. Si l'eau ne pouvait trouver sa pente <pi'au travers d'une roche, on perçait cette roche à la hauteur de ra([uéduc supérieur pour porter l'eau dans l'aquéduc inférieur. On voit encore au-dessus de Tibur i^Tiwoli) un canal semblable dans la roche vive, percée pendant l'espace de plus d'un mille. Ce canal a environ cinq pieds de haut et quatre de large.
11 n'est pas possible de refuser son admiration à des ouvrages tels (pie les aqueducs, (pii contribuaient nonseulement aux besoins et aux commodités des habitants de Rome, mais encore à l'embellissement de la \ die en général et des maisons et des jardins des particuliers, par des fontaines et de grandes pièces d'eau (|ni en faisaii'nt la principale beauté. Mais nous en al-
' Il n'est pris douteux que les Rumaius n'en soient les autcnrs. — L.
uS.
Ions voir un autre usage , qui doit paraître encore plus estimable, quoiqu'il ait moins d'apparence et d'éclat.
§ iïl. Des cloaques , des égouts.
Je prie les lecteurs de ne se pas laisser prévenir et rel)iiter par le nom, par le titre de l'ouvrage dont j'entreprends de les entretenir, qui n'annonce rien que de bas et de dégoûtant, mais dont néanmoins Tite-Live ■ * dit, en le joignant au grand Cirque construit à peu près dans le même temps, que, sous Auguste même, Rome, parvenue alors à son plus haut degré d'élévation, pouvait à peine rien montrer qui pût entrer en comparaison avec la grandeur et la magnificence de ces Liv. lib. I, ouvrages. Qiiibus duobus operibus vix nova hœc niaf^apj»- gnifieentia quiequam adœquare potuit. id iLid ^^ ^^^^ Tarquin -l'Ancien qui forma le projet de l'ou-
cap. 38. vrage dont il s'agit ici, et qui, en un certain sens, l'acheva. Rome, comme tout le monde le sait , avait dans son enceinte plusieurs montagnes. Les eaux des pluies et des fontaines inondaient les rues et les places situées dans les bas lieux, et incommodaient fort les habitants par les boues et la fange qu'elles y formaient, et encore plus j)ar les mares d'eaux croupissantes d'où il sortait des exhalaisons qui infectaient l'air et causaient de fréquentes maladies. Tarquin, en grand roi qui a de nobles .vues , et (pii ne se croit placé siu' le trône que p©ur tiavaillei' au bonheur tie ses sujets, forma le dessein de délivrer Rome de toutes ces incommodités et de la rendre plus habitable et plus saine.
i^our cela, il fit bâtir des voûtes souterraines d'une solidité incroyable, comme la suite le fera connaître.
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Elles se divisaient en plusieurs hrauciies qui , après avoir parcouru tous les quartiers de la ville , aboutissaient toutes à la plae(^ publique dans le grand égout , appeir cloaca niaxiina , lequel ensuite, par un unique canal, allait se décharger dans le ïibre. Ces voiites avaient seize pieds de large et treize de haut , en sorte qu'une charrette chargée de foin pouvait y passer aisément. On avait laissé en haut d'espace en espace des ouvertures par où les habitants y jetaient leiu s immondices ; ce qui conservait toujours la ville nette et propre. La quantité incroyable d'eaux qu'apj)ortait à Rome le grand nombre d'aquéducs qui y voituraient des fleuves entiers et qui se déchargeaient dans ces cloaques, jointe à d'autres ruisseaux qu'on y faisait passer exprès, et surtout la pente qu'on avait eu grand soin de ménager dans ces voûtes souterraines , faisaient que les immondices n'y pouvaient pas séjourner long-temps, et que tout était emporté promptement dans la rivière.
Tarquin-Ie-Superbe mit la dernière main au grand Liv. i.ij. i égout, et fut peut-être obligé tle l'agrandir, parce que, la ville s'étant agrandie elle-même par l'adjonction de plusieurs montagnes, il fallut sans doute construire dans les nouveaux (piartiers des égouts particuliers qui allaient se décharger dans K; grand.
L'incendie de Rome par les Gaulois, suivi de près id. lib. 5, du rétablissement de la ville, dérangea beaucoup l'ordre '^i'-^^de cet admirable ouvrage. Comme tout s'y fit à la hâte, et qu'on ne songeait ([u'à se j)rocurer au plus tôt un logement, chacun bâtit où il lui plut, sans prendre d'alignement, et sans s'astreindre à un plan général. De là vint que, la plupart des rues étant fort étroites et obliques, les voûtes souterraines, qui auparavant
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allaient directement le long des rues et des places pii- ])liqiies, se trouvèrent la plupart sous les maisons particulières ; ce ([ui paraissait y devoir causer un dommage considérable. Cependant l'ouvrage demeura toujours dans son entier, sans que tous les accidents qui purent arriver dans l'espace de plusieurs siècles y donnassent atteinte. C'est ce que Pline nous fait remarquer, en parlant du soin que prit Agrippa des égouts pendant son édilité. Ayant ouvert les écluses qui retenaient dans sept grands réservoirs les eaux apportées à Rome par autant d'aquéducs % il lâcha dans les voûtes souterraines comme sept rivières, qui, s'y précipitant avec une rapidité incroyable , entraînèrent avec elles toutes les ordures qui s'y étaient amassées insensiblement, malgré l'attention des censeurs et des édiles, comme cela est inévitable, et peut-être aussi par la négligence de quel- ({ues-uns de ces magistrats. Agrippa réussit si parfaitement à nettoyer les égouts , que de ces voûtes souterraines il en fit, pour ainsi dire, ses galeries , et qu'il eut le plaisir de s'y promener en bateau depuis l'entrée du grand égout jusqu'à sa sortie dans le Tibre. Il fallait que ces voûtes fussent d'une solidité à l'épreuve de tout, pour être en état de soutenir le poids des maisons bâties dessus , et à qui elles tenaient lieu de fondement ; le poids du pavé des rues, qui de la manière dont nous avons vu qu'il était préparé, devait être fort pesant;
' «A Marco Agrippa in aedilitiite divers! aquaruin inipelus intùs : cl
post consulalnm per iiiealus corri- tamen obuixa ilriiiitas lesistit... Ptil
vali seplem amnes , cursuque piœ- saut ruina; , spoute praecipites, aiii
cipiti lorrentiuni modo rapere alque impactae incendiis : qualilur soluui
aufcrre omnia coacti, iusuper mole lerra' motibus. Durant tamen a ïar-
iuibrium concitati , vada ac latera (luinio prisco annis ncr propè in-
Huatlunt : aliquandù Tibcris relrù t'xpuf;nabiles. « (Plin. lib.36, c. l5.) infiisi recipiuiu (lu( tiis, piii^nanlrpn;
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enfin, lo poids dos voitures sans nombre qui traversaieni oonliniiflleinent les rues de Uonie. Ajoutez à tout cela, avec Pline, la ehute des maisons ruinées par caducité ou par les incendies, les tremblements de terre qui se faisaient sentir de temps en temps, l'impétuosité de ces eaux qui tombaient eommedes torrents dans les égouts, et qui souvent étaient repoussées violemment par les flots du Tibre, lorsqu'il se débordait. Cependant , dit Pline, ces voûtes subsistent depuis Tarquin-l'Ancien jus([u'à nous, c'est-à-dire, depuis plus de six cent cinquante ans, aussi solides presque qu'au commencement.
Voilà des ouvrages véritablement dignes de la grandeur romaine; et je ne crains point de dire qu'à juger sainement du prix des choses, les égouts de Rome, ((uoique enfoncés et ensevelis dans la terre, doivent l'emporter sur les masses énormes des pyramides d'Egypte qui s'élèvent presque jusqu'aux nues, et que le même Pline a raison de définir «une folle ostentation ^, , .„.
l'iiu. 1. i(l,
« de la richesse des rois , qui ne se termine à rien d'utile : ' ^r ^^^■ t( Regiim pecuniœ otiosa ac stulla os tentât io ».
11 semble que la ville de Paris, animée par le zèle et le bon goût de son prévôt des marchands ^ , se propose d'imiter l'ancienne Rome. Les dépenses considérables qu'elle fait poiu^ des ouvrages qui n'ont pour but que la conmiodité ou l'embellissement de la capitale du royaume , sont des dépenses bien placées , et qui feront beaucoup d'honneur au sage magistrat qui y préside, et à ceux qui forment son conseil.
' M. Turgot.
Sè8o HISTOIRE ROMAINE.