Tome XI F. llisi. Rom
en qualité de médiateurs, conférer avec les magistrats de Clusium, ils demandèrent à entrer dans la place. Mais ils ne furent pas plus tôt dans la ville, qu'au lieu d'agir suivant le caractère d'ambassadeurs et de faire la fonction de ministres de la paix, ces Romains, trop jeunes pour un emploi qui exige une extrême prudence, s'abandonnant à leur courage et à l'impétuosité de l'âge, exhortèrent les habitants à une vigoureuse défense. Pour leur en donner l'exemple, ils se mirent à leur tête dans une sortie, les destins', dit Tite-Live, hâtant la ruine de Rome; et Q. Fabius, chef de l'ambassade, s'avançant sur son cheval à la tête de l'armée , perça de sa lance un des chefs des Gaulois remarquable par sa taille et sa bonne uîine, et fut reconnu généralement des ennemis pendant qu'il ramassait les dépouilles de celui qu'il venait de vaincre. Les Gaulois Lc bruit s'cu répandit aussitôt dans toute l'armée. "contre' Sur-le-champ on so nne la retraite; on laisse le siège LwTb 5 ^^ Clusium, et l'on ne songe plus qu'à tirer vengeance 0.36,3;. jgg Romains. Plusieurs voulaient qu'on marchât droit
Plut. ^
iii Camiiio, >^ Rome, mais l'avis des anciens l'emporta, et il était Diod. 1. /, , bien le plus sage. Ils crurent qu'il fallait commencer par envoyer des députés à Rome se plaindre de ce qui venait d'arriver, et demander que les Fabius leur fussent livrés pour avoir violé le droit des gens. Après que les 'députés eurent fait leurs plaintes et exposé leur demande, le sénat se trouva fort embarrassé. Il n'approuvait pas l'action des Fabius, et la defnande des barbares lui paraissait juste; mais une mauvaise complaisance pour des jeunes gens d'une si grande nais-
■ « Jam urgentiljus urhi'iu Romain fatls. »
Il I s roi II K noiM A I \ !.. Mjb
s;ni('C eiiipOt'Iialt les sôiiatciu's do prononcer connne ils sentaient bien qu'il aurait lallu le faire. Pour se tirer d'embarras, et ne se j)oint rendre responsables des suites que pourrait avoir la guerre contre les Gaulois, ils renvoient TatTaire devant le peuple. Loin de satisfaire les Gaulois en punissant les ambassadeurs comme ils le méritaient, le peuple alla jusqu'à cet excès d'imj)rudenre et de folie que de les récompenser en les nommant tribuns militaires pour l'année suivante, comme s'il eût eu dessein d'insulter aux barbares. Les députés, pleins d'indignation, comme on peut bien le juger, et ne parla'-it que de guerre et de vengeance, s'en retournent à Tannée. On nomme pour collègues aux Fabius Q. Sulpicius Longus, Q. Servilius iv, Ser. Cornélius Maluginensis.
TROIS FABIUS. An. R. 3(05.
Q. STÎLPICIUS LONGUS. Av-J-CSS;.
g. SERVILIUS. IV.
SER. CORNÉLIUS MALUGINENSIS.
Aux approches d'un aussi grand danger qu'était celui dont la république se trouvait actuellement menacée, Rome, qui dans les guerres contre les Fidénates, contre les Yéïens, et contre d'autres peuples du voisinage, avait souvent eu recours aux dernières ressources, et avait nommé un dictateur; dans la conjoncture présente, où un peuple inconnu et terrible vient l'attaquer, cette ville, comme assoupie d'un sommeil léthargique, ne prend aucune mesure extraordin?iire : tant', dit encore Tite-T^ive, la fortune aveugle
• • Ailcù occaîcat aiiiino:. torliiua , ubi vim suaiii iiiuiucnlein ieriii){.'l uoii vult. n ( Liv. )
356 ïtlSTOIRE ROMAINE.
les hommes quand elle ne veut pas qu'ils détournent de dessus leurs têtes les désastres qu'elle leur prépare. Quand les Gaulois eurent appris que les violateurs du droit des gens, au lieu de la punition qu'ils méritaient, avaient été élevés aux premières charges de l'état, ils entrèrent en fureur ( car cette nation , remarque riiistorien, n'est pas patiente), et sur-le-champ ils se mirent en marche. Leur nombre, leur appareil, leur force prodigieuse, et la fureur qui paraissait sur leur visage, jetèrent l'épouvante et l'effroi dans tous les lieux qui étaient sur leur passage. Il ne commirent néanmoins aucune hostilité, et ne firent aucune violence. Seulement partout où ils passaient, ils criaient à haute voix «qu'ils allaient à Rome, qu'ils n'en vou- (c laient qu'aux Romains , et qu'ils étaient amis de tous u les autres peuples ».
Les La nouvelle de la marche impétueuse des barbares,
quiétaicut quc la rcnommcc et les courriers depeclies par les ClucoQtredes sicns ct par d autres peuples eurent bientôt portée a ^"""dl^fai'ts Rome, y jeta l'alarme et la consternation. On leva
sont à 1' Liv. lib. 5,
a l'Aiha. ^|çg troupcs à la hdte et sans choix, qui montaient
c. 38. >| quarante mille hommes. Elles s'avancèrent jusqu'à quatre lieues ^ au-delà de Rome pour aller à la rencontre de l'ennemi, qu'elles joignirent à la rivière d'Allia, près de l'endroit où elle va se jeter dans le Tibre. L'armée des Gaulois , composée de plus de soixante et dix mille hommes , couvrait toute la campagne. Les cris affreux , ou plutôt les hurlements qu'ils jetaient selon leur coutume ordinaire, faisaient retentir au loin les montagnes, et causaient une horrible confusion.
' Onze milles
iiisTONii. KO M Al NI-:. SSy
Ta'S trihims militaires ne songèrent ni à choisir un lieu avantayi'ux pour y dresser le camp, ni à le ("ortilîer (K' fossés et de palissades afin de pouvoir s'y retirer en cas de malheur, ni à consulter les tlieux par les auspices, ni à se les rendre favorables par les sacrifices, cérémonies essentielles parmi un peuple rempli de superstition, et qui lirait son courage et sa confiance des signes propices (jue les augures lui annonçaient. Pleins d'une téméraire hardiesse, ils rangent leur armée en bataille, la gauche appuyée à la rivière, la droite à une montagne qui était assez proche. Ils donnèrent peu de profondeur aux troupes, et beaucoup plus de front , pour éviter d'être enveloppés par l'ennemi, bien plus nombreux que les Romains. Mais en allongeant ainsi leurs ailes, ils affaiblirent extrêmement le corps de bataille. Il y avait sur la droite, une petite hauteur, où ils placèrent des troupes de réserve. Brennus, général des Gaulois, craignit que cène fût une ruse , et qu'ils n'eussent dessein , lorsque le combat serait engagé, de les en faire descendre pour attaquer son armée par les flancs et par les derrières. Il crut donc devoir commencer par l'attaque de ce corps de réserve, persuadé que, s'il pouvait le débusquer de ce poste, supérieur comme il était en nombre, il aurait bientôt renversé les ennemis en pleine campagne : car il songeait à tout, et se conduisait en grand capitaine. Au contraire , dans l'autre armée, ni chefs ni soldats ne firent rien paraître du caractère romain. La frayeur les saisit tout d'un coup; et, sans avoir essayé de combattre, ils prirent la fuite avec précipitation. L'aih; gauche, au lieu de gagner Home, prit le chemin de Véies, quoique pour y arriver il fallût passer le Tibre,
Il n'y eut ([ue le corps de réserve qui fit quelque résistance, à cause de l'avantage du lieu; mais il céda bientôt comme le reste. Le carnage ne fut point dans le combat, mais dans la fuite, parce que les fuyards s'embarrassaient les uns les autres. Le srrand nombre périt vers les rives du Tibre, oii toute l'aile gauclie s'était retirée après avoir jeté bas ses armes. Plusieurs, qui ne savaient pas nager ,' ou qui , chargés de leur cuirasse, ne pouvaient faire d'efforts, furent engloutis dans les eaux. Le reste se sauva à Yéïes, d'où ils ne songèrent pas même à envoyer un courrier à Rome pour y apprendre la triste nouvelle de leur défaite, loin d'avoir la pensée d'y porter du secours. Une partie de l'aile droite, arrivée à Rome, y répandit le bruit que toute l'armée avait été taillée en pièces, et ils le croyaient ainsi. Ce jour fut mis dans la suite, sous knom àe Journée d' AlUci, au nombre de ces jours malheureux où l'on ne vaquait à aucune affaire considérable.
Les Gaulois Après uuc vietoirc si complète, si les Gaulois eus-
s'av-iueeut
vers Rome. Sent vivcmeut poursuvi les fuyards, rien ne pouvait ,. ;s"' empêcher Rome d'être entièrement détruite, et ceux qui étaient dedans d'être tous passés au fil de l'épée. Mais, étourdis et comme enivrés par la joie d'un succès si prompt et si inopiné, ils perdirent trois jours à ramasser les dépouilles qu'ils trouvèrent dans le camp Uu petit des Romains, et cà faire bonne chère. Ce délai sauva
corps de ,j -^ . . , . , - , ^
troupes se Rouie. Lcs citoyciis qui y étaient restes ne ressemble-
îeCaytoie ''^'"^ eu ricu à ceux que la frayeur avait fait fuir si
plrHcTu l-'^^'Iit^ment à la bataille de l'Allia, et ils prirent toutes
sénat. \^,^ mcsurcs de prudence possibles dans un tel embarras
et dans une telle confusion. Voyant qu'il n'y avait au-
nmo espérance de sauver Rome avee une si pçtite poignée dé soldats, ils résolurent de laisser les vieillards dans la ville, de faire passer dans la citadelle et dans le Capilole toute la fleur de la jeunesse, et toute rélite du sénat, et d'y faire porter, outre tout l'or et l'argent qui était dans la ville, des armes et des vivres pour les mettre en état de défendre du haut de cette forteresse les dieux , les hommes et le nom romain. Us chargèrent le prêtre de Quirinus et les vestales d'emporter les choses sacrées, et de les mettre Les Vestales
^ . et les prêtres
à l'écart en sûreté', voiiknt que Ion n abandonnât le se ci.ar^eni
1 VI • I ^'^^ choses
culte des dieux que lorsqu il ne resterait plus personne sacrées.
pour l'entretenir. Us disaient « que, si la citadelle et le '^ Jj / '
« Capitole, l'auguste demeure des dieux, si le sénat,
« qui formait le conseil public de l'état, si la jeunesse
« en âge de porter les armes, survivaient à la ruine
« dont la ville était menacée , la perte des vieillards ,
« troupe inutile qui restait dans la place pour y mourir,
« intéressait moins la république, et coûterait moins de
a regrets ». Et afin qu'une telle résolution devînt plus courage des
supportable à ceux du petit peuple, ces hommes véné-
vieillards.
nui
rables par leur âge, par les consulats qu'ils avaient rem- /a„"i"7iUc. plis, par les triomphes dont ils avaient été honorés, déclaraient « qu'ils voulaient mourir avec les autres ci- « toyens inutiles à la république; et qu'incapables de « porter les armes et de défendre la patrie, ils necon- « sumeraient pas en vain les vivres de ceux que leur <( âge et leur force mettaient en état de la soutenir »• C'est ainsi que se consolaient et que se fortifiaient ces vieillards déterminés à mourir.
' " Nfc aulc deseii culluiu Jcoiuui, qiiàiu non suj)crcs.scut qui co!creiit. » ( Liv.)
3Go HISTOITxE ROMAINE.
Ensuite ils adressèrent leurs discours à cette troupe de braves guerriers qu'ils accompagnaient jusqu'au Capitole et à la citadelle, en recommandant à leur force et à leur courage les faibles et tristes débris de la fortune d'une ville qui, pendant trois cent soixante ans , était toujours sortie victorieuse de toute$ les guerres qu'elle avait entreprises. C'était un spectacle des plus touchants de voir, d'un coté, ceux qui portaient avec eux toute l'espérance et toute la ressource de la patrie, et de l'autre ceux qui étaient résolus de ne point survivre à sa ruine, se séparer pour toujours avec une tendresse et en même temps avec un courage inexprimables. On entendait les cris pitoyables des femmes, lesquelles ne sachant à qui elles devaient s'attacher , courant tantôt d'un côté , tantôt de l'autre , demandaient à leurs maris et à leurs enfants, avec une voix entrecoupée de sanglots , à quelle destinée ils les abandonnaient. Le reste de la populace surtout, que la citadelle ne pouvait point contenir dans une enceinte si étroite, et encore moins nourrir dans une si grande disette de blé, sortant de la ville par troupes, marcha vers le Janicule. De là ils se répandirent, les uns dans les campagnes, d'autres dans les villes voisines, sans chefs qui les conduisissent ou les conseillassent, suivant chacun leurs vues particulières, ou s'abandonnant au hasard, sans qu'il leur fût possible de prendre des mesures et des résolutions en commun.
Cependant le prêtre de Quirinus et les vestales, uniqu(rment occupés du soin des choses saintes confiées à leur garde, consultaient ensemble sur ce qu'on devait emporter, ce qu'il fallait laisser, puisqu'on ne pouvait sauver le tout, et en quel lieu on placerait
IllSTOlUK ROMAINE. 3G I
plus sûrement un si précieux dépôt. Ce cjui ne put être emporté lut mis dans deux tonneaux qu'on enterra sous une chapelle voisine de. la maison du prêtre de Quirinus. Les vestales partagèrent le reste entre elles, et j)rirent le chemin du Janicule par le pont de bois.
Parmi ceux qui prenaient la fuite , il y avait un piété d'AiLipléhéien appelé Lucius Albinius, qui emmenait sur "garaV-s" un chariot sa fénune , ses enfants, et ce qu'il avait de v*^'''»)^^'*''!"'
0 ' " T se reiuyieiit
meubles plus nécessaires. Dès que cet homme eut ^ ^"^■ aperçu les vestales, qui portaient entre leurs bras les choses sacrées, marchant sans aucune aide, et ayant beaucoup de peine à se traîner , pendant que lui et les siens étaient fort à leur aise, il ne put souffrir ce contraste, qui lui parut irréligieux, fit descendre sa femme et ses enfants, jeta à terre tous ses meubles , et donna son chariot à ces vierges , qui les conduisit jus([u'à Géré, terme de leur voyage : tant on conservait encore à Rome , dans un désastre si général , de respect pour la religion , et tant ^ on savait maintenir aux choses divines la préférence qui leur est due sur tout ce qui ne touche que les hommes.
Pendant que tout cela se passait, et après qu'on Les vieux
. I . , ,, , . , sénateui's ,
eut garni la citadelle, autant que la conjoncture du revêtus <ic