Tome XXI F. Hisl. Rom
aux fortifications et aux maisons voisines, en sorte qu'en un instant l'incendie devint très -considérable. Les Xanthiens avaient été repoussés , et les Romains les poursuivaient. Mais Brutus, au lieu de profiter de cette occasion pour emporter la place, ne fut occupé que du soin de la conserver, et il ordonna aux siens de travailler à éteindre le feu. C'est une chose inconcevable que la rage qui saisit alors les Xanthiens! Loin de se tenir obligés envers leur généreux ennemi des efforts qu'il faisait pour les sauver, ils veulent périr malgré lui. Tous , libres et esclaves , femmes et enfants , ils montent sur les murailles , et lancent des traits contre les Romains, qui cherchaient à les secourir. Au contraire ils allument le feu, et l'attirent de plus en plus vers la ville en y jetant du bois , des roseaux secs, et tout ce qui peut lui servir d'aliment.
Lorsque Brutus vit que la flamme croissait sans cesse, et formait une ceinture autour de la ville, il fut pénétré de douleur. Il courait à cheval en dehors pour donner ses ordres partout, et essayer toutes les voies de secours: et, tendant les mains aux Xanthiens, il les conjurait d'avoir pitié d'eux-mêmes , et de souffrir qu'on les sauvât avec leur patrie ; mais personne ne lécoutait. Furieux et désespérés , il n'est point de manières de se donner la mort qu'ils ne missent en usage : et ce n'était pas seulement les hommes faits et les femmes que transportait cette aveugle manie : les enfants, poussant des cris de forcenés , sautaient au milieu des flammes ou se précipitaient du haut des murs sur le pavé ; d'autres présentaient la gorge nue aux épées de leurs pères, les priant de frapper. On trouva, en parcourant les ruines de cette malheureuse ville, une femme suspendue à
une corde avec laquelle elle s'était étranglée, ayant un petit enfant mort à son cou , et tenant encore dans la main une torche allumée pour mettre le feu à sa maison. Ce spectacle d'horreur fit frémir ceux qui en furent les témoins. Ils en parlèrent à Brutus , qui ne voulut point aller voir un si triste objet; mais, attendri jusqu'aux larmes , il promit une récompense à tout soldat qui lui amènerait un Lycien vivant; et l'on dit que le nombre de ceux qu'il fut possible de sauver de leur propre rage ne se monta qu'à cent cinquante.
C'est la seconde fois que la ville de Xanthe périt Herodot.i.i, ainsi par la fureur de ses habitants. Du temps de Cyrus, les Xanthiens , attaqués par Harpage, lieutenant de ce prince, avaient mieux aimé brûler leurs femmes et leurs enfants enfermés dans la citadelle , et se faire tous tuer dans une sortie générale, que de se soumettre à un conquérant dont tout l'Orient subissait la loi.
Il paraît que les Lyciens étaient une nation féroce : car le désastre de ceux de Xanthe et la douceur de leur , vainqueur ne firent d'abord aucune impression sur ceux dePatare leurs voisins. Ils se préparaient à se défendre, - et Brutus ne se déterminait qu'avec peine à les attaquer, dans la crainte de renouveler une scène tragique. Il s'approcha néanmoins de la ville, mais sans en faire battre les murailles. Besoin de tout tenter pour les gagner, il leur détacha quelques prisonniers xanthiens, chez qui l'éblouissement et le vertige avaient enfin fait place à la raison. Il leur renvoya quelques dames, leurs concitoyennes , qui avaient été prises dans Xanthe , et dont les pères et les maris tenaient un rang distingué dans leur patrie. Ces dames surtout, par leurs douces
j8o histoire romaine.
insinuations, par les éloges qu'elles faisaient de la sagesse et de la générosité de Brutus , vainquirent enfin l'opiniâtreté des Patariens , et ils se rendirent à discrétion.
Brutus accorda à tous la vie et la liberté; mais 11 s'empara de tout l'or et de tout l'argent du public, et publia, par rapport aux particuliers, une ordonnance semblable à celle de Cassius, menaçant de mort ceux qui cacberaient leurs ricbesses, et invitant les dénonciateurs par la promesse d'un salaire. Une telle rigueur était trop contraire au caractère de Brutus pour qu'il eût dessein ou même qu'il fût capable de la soutenir : c'est ce qui parut dans une occasion très-remarquable. Un esclave accusait son maître d'avoir caclié de l'or, et il disait vrai. Ils furent tous deux menés à Brutus; et pendant qu'ils marcbaient , la mère de l'accusé , tremblante pour son fils, les suivait en criant à baute voix qu'elle était seule coupable de la désobéissance aux ordres du proconsul, et que son fils n'y avait aucune part. L'esclave crut bien faire sa cour à Brutus, et assurer sa récompense , en insistant fortement pour détruire le mensonge de la mère, et pour convaincre pleinement son maître, qui, pendant toute cette dispute, gardait un profond silence. Brutus, aussi cboqué de l'insolence du dénonciateur qu'il admirait la patience du fils et le bon cœur de la mère, les traita tous selon leurs mérites. Il renvoya les maîtres avec leur or, et fit mettre en croix l'esclave.
La ville de Myi'c s'étant aussi volontairement sou- 4nise, Brutus, devenu maître de toute la Lycie, se contenta de taxer la nation à cent cinquante talents ; après quoi il retourna du coté de l'Ionie, signalant sa mar-
HISTOIRE ROMAIÎVE. l8r
elle par divers traits d'une justice toujours égale dans la distribution des récompenses et des peines. Celui dont il s'applaudit le plus , et qui lui fit le plus d'honneur auprès de tout ce qu'il y avait d'honnêtes gens parmi les Romains , ce fut la vengeance qu'il tira de ce misérable rhéteur Théodofe , qui avait proscrit la tête de Pompée. J'en ai parlé ailleurs.
Brutus et Cassius se rejoignirent à Sardes en Lydie; Bmtus et
1 / ' ■ 1 1 V V !■> ^ 15 Cassius se
et leurs armées reunies leur donnèrent a 1 un et a I au- rendent en-
d, 1, i ^- ^ T • semble à
amation solennelle, le titre aimpe- smJes.
ratovy ou général vainqueur. Dès leur première entre- n,e.i^t',7ès!viT vue, en hommes supérieurs et francs, ils voulurent euire eux.
' r ' Petite scène
avoir un éclaircissement téte-à-téte sur des sujets de que leur
•' donne Favo-
plaintes réciproques. Il y en avait beaucoup entre eux; "'"s. et la chose ne pouvait pas être autrement , vu l'importance et la multiplicité des affaires qu'ils gouvernaient, ' et le grand nombre d'amis et de commandants qui agissaient sous leurs ordres. Ils s'enfermèrent donc dans la première maison commode, et firent garder la porte par leurs esclaves, avec défenses expresses de laisser entrer qui que ce pût être.
La contestation fut des plus vives. Après avoir exposé leurs griefs, ils entrèrent en preuve, ils se firent des reproches; les larmes coulèrent, le ton de voix devenait plus haut et plus rude; en sorte que leurs amis, qui se tenaient <à la porte, entendaient le bruit, et commencèrent à s'alarmer, ne sachant à quoi tout cela se terminerait. Cependant personne n'osait aller se mettre en tiers avec eux , <à cause de la défense qu'ils en avaient faite. Favonius seul, cet extravagant imitateur de Caton , de qui j'ai déjà fait mention plus d'une fois, prétendit entrer. Les esclaves lui fermèrent d'a-
bord le passage. Mais ce n'était pas une opération aisée que crarrêter la fougue de Favonius dans ce qu'il avait résolu. Il se piquait d'une hardiesse cynique qui ne connaissait aucun ménagement; et ses saillies, tout importunes qu'elles étaient, n'étaient pas toujours mal reçues, parce qu'elles faisaient rire. Il força donc les barrières, et, d'un ton de voix théâtral, il adressa à Brutus et à Cassius ces paroles qu'Homère met dans la bouche de Nestor, exhortant à la paix Agamenmon et Achille , « Déférez à mes conseils % vous êtes tous « deux plus jeunes que moi », Cassius , dont le caractère était assez gai , se mit à rire. Brutus , plus sérieux , se fâcha, et chassa Favonius en le traitant d'impudent cynique. Cependant cette aventure mit fin à l'entretien de Brutus et de Cassius , et ils se séparèrent en bonne intelligence.
Cassius donna, ce soir-là même, un grand souper, et Brutus y invita ses amis. Lorsque l'on était déjà à table, arrive Favonius sortant du bain. La colère de Brutus n'était pas encore passée ; il déclare , et prend toute la compagnie à témoin , que Favonius venait sans être prié, et il voulait qu'on le reculât à l'extrémité du dernier lit. Mais le cynique sénateur vint de force se placer sur le lit du milieu, qui était le plus honorable. Le repas fut accompagné de beaucoup de gaîté; la liberté et l'enjouement de la conversation fircjit l'assaisonnement des mets , sans préjudice des réflexions philosophiques, pour lesquelles ces seigneurs romains avaient un goût décidé.
La conduite Brutus douna le lendemain une mortification à Cas-
* AXXàTTtôîaÔ' • àu,^w 3'ï vetorepci» èç&v è[/.£Ï&.
i^lliad. 1, 1 , V. aSg. )
sius par la condamnation qu'il prononça contre un etipsvues homme distingué, qui avait été préteur à Rome, et '^-ufe.a"^ ensuite chargé par Brutus lui-même de divers emplois ™**ùe'(èli'eT^ de confiance. Plutarque le nomme L. Pella, et dit que, '^^ R^utus. ayant été accusé et convaincu de concussions par ceux de Sardes, il fut condamné sans miséricorde. Cassius, peu de jours auparavant, n'avait pas tenu une pareille i conduite à l'égard de deux de ses amis, qui, étant poursuivis devant lui pour de semblables malversations, • en avaient été quittes pour une réprimande qu'il leur fit en particulier, pendant qu'en public il les renvovait absous et les gardait auprès de sa personne. C'était par principe qu'il agissait ainsi; et il reprocha même à Erutus son trop grand attachement aux règles dans un temps qui demandait des ménagements, des considéra- '
tions, de l'indulgence. Mais Brutu,s % toujours rempli des grandes maximes, le rappelait aux ides de Mars, à ce jour fameux où ils avaient tué César, qui pourtant ne pillait pas le genre humain par lui-même, mais qui était l'appui et le soutien des voleurs publics. « S'il est, « disait-il , quelque prétexte légitime de négliger l'exacte «justice, il nous valait mieux supporter les amis de « César que de fermer les yeux sur les vexations comte mises par les nôtres. Dans le premier cas on n'aurait « pu nous accuser que de lâcheté : ici , par mille tract vaux et mille périls, nous achetons le reproche d'in- « justice. « '
' O ^£ TÔJv H^ô)^ Twv MapTÎwv irpo'^affiç xotXy) j^eô' ■r; àixeXeTroti to
êxÉXeuEV aÙTGv avfljj.ovsûctv sxeîvwv, ^îxatov, (Xiaeivov rv tcu? Kaîaapoç
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TaÙT* TvpaijaovTwv • wç s't ti; £çl £çtv.
i84 Histoire romaijve.
Ce trait, joint à tout ce que nous venons de raj3porter précédemment, fait voir que la vertu de Brutus était bien plus pure que celle de Cassius. Celui-ci méritait sans doute l'estime par de grandes qualités: mais sa colère était redoutable; il avait le commandement dur : au contraire, envers ses amis il se montrait facile, indulgent, jusqu'à sacrifier en leur faveur les droits de la justice; il n'était pas même ennemi du plaisir, et dans le conunerce particulier il égayait un peu sa morale. La conduite de Brutus se soutenait parfaitement. Une douceur inaltérable, une grande élévation de sentiments, une force d'ame sur laquelle ne pouvaient rien, ni la colère, ni la volupté, ni fenvie d'avoir; une fermeté inflexible pour la défense du juste et de l'honnête, voilà ce qui composait son caractère. En conséquence, aimé des peuples et des troupes, chéri de ses amis jusqu'à la tendresse, admiré des gens de bien, il n'était pas même haï de ceux qui lui faisaient la guerre.
La confiance parfliite que l'on avait en la droiture de ses vues était surtout ce qui lui attirait cette affection et cette vénération universelle. C'est une gloire qui lui est propre, et qui le distingue de tous les autres chefs de parti dans les guerres civiles etitre les Romains. Car Pompée ne passe pas pour avoir été dans la disposition, s'il eût vaincu César, de rendre aux lois la souveraine puissance : on croit qu'il se serait maintenu à la tête du gouvernement sous le nom de consul ou de dictateur, ou sous quelque autre titre de magistrature, qui aurait masqué son andjition el amusé le vulgaire. Plusieurs atlribuaient un dessein à [)eu près pareil à Cassius; et quoiqu'on ne j)ûl pas douler de son
HISTOIRE ROMAIlVi:. l85
aversion pour la tyrannie, on avait peine à se persuader que, fier comme il était, piein d'un courage altier, et préférant souvent l'utile à l'honnête, il fut détaché de tout désir de la domination, et qu'il fît la guerre, menât une vie errante, s'exposât à mille dangers, uniquement pour étahlir ses concitoyens dans la jouissance de leur liberté. Si l'on remonte plus haut, les Marins, les Cinna, les Carbon, ne défendaient pas assurément la patrie : ils la regardaient plutôt comme un prix et comme une proie qu'iis prétendaient envahir; et peu s'en fallait qu'ils n'avouassent eux-mêmes que la tyrannie était l'objet de leurs vœux. Brutus est à couvert d'un tel soupçon. Ses ennemis même lui rendaient justice en ce point : et l'on entendit plus d'une fois dire à Antoine qu'il pensait que Brutus était le seul qui, en conspirant contre César, n'eût envisagé que la glou'e d'une entreprise qui lui paraissait belle et louable; mais que les autres avaient eu pour motifs la haine et l'envie,
La conduite de Brutus étant si nette et si haute, il n'est pas étonnant que son langage fût magnanime. Lorsqu'il se voyait déjà près du péril qui devait décider de son sort, il écrivait à Atticus que sa fortune était aussi heureuse qu'il le pût souhaiter. « Car, di- '( sait-il, ou, en remportant la victoire, je rendrai la li- « berté aux Romains, ou, en mourant , je serai délivré « de la servitude. Ainsi nul risque important pour nous : « je vois notre état assuré, et l'unique incertitude qui « nous reste est de savoir si nous vivrons libres, ou si « nous emporterons notre liberté dans le tombeau. C'est « Marc-Antoine , ajoutait-il , qui paie dès <à présent la « peine de sa folie. Il pouvait être compté parmi les « Brutus, les Cassius et les Catons : et il a mieux aimé
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« se mettre en second à la suite d'Octave, avec lequel, « s'il n'est pas incessamment vaincu par nous, il aura «bientôt lui-même à combattre.». Ces dernières paroles sont comme un reproche doux que Brutus fait à Atticus de ses liaisons et de son amitié avec Antoine; et elles contiennent une prédiction que l'événement ne tarda pas à vérifier. Sur la première partie de ce fragment de lettre, Plutarque observe qu'il est aisé d'y voir que Brutus faisait consister sa principale ressource dans sa vertu , et non dans ses forces de terre et de mer , quelque grandes qu'elles fussent. Mais à sa mort il paraîtra, comme j'en ai déjà averti, que l'espérance du succès entrait pour beaucoup dans sa fermeté. Prétendue Brutus et Cassius , avant terminé heureusement et
apparition •'
d'un lau- promptemcut tout ce qu'ils avaient à faire en Asie, ne
t.ôme à Bru- v i »^ -r-' '
tus. songèrent plus qua passer en Lurope pour épargner la moitié du chemin aux triumvirs, qui se préparaient à venir les attaquer. C'est au temps où ils étaient près de faire le trajet que Plutarque rapporte une prétendue apparition d'un fantôme, qui se montra, dit-on, à Brutus. Le conte en est débité si sérieusement par ce grave historien, et est devenu si célèbre, que je ne crois pas qu'il me soit permis de le passer sous silence.
J'ai déjà parlé des veilles de Brutus. Naturellement il dormait très-peu, et il avait augmenté par l'habitude cette disposition de la nature, aidé beaucoup en cela par son exacte sobriété. Il ne se laissait jamais aller au sommeil pendant le jour, et il n'y donnait que la partie de la luiit qui ne permet plus d'agir ni de traiter avec .personne, parce que tout le inonde repose. Mais, surtout dans le temps dont nous parlons, où une multi- Jude de soins si importants l'occupait tout entier, et
HISTOIRE UOMAINE. J87
où l'inquiétude inévitable dans une telle crise bandait tous les ressorts de son cerveau, lorsqu'il s'était assoupi pendant quelques moments après son repas du soir, qui était le seul de la journée, il travaillait ensuite à régler les affaires courantes ; et , s'il lui restait du temps, il l'employait à la lecture jusqu'à la troisième veille de la nuit , qui était l'heure où les officiers-généraux entraient dans sa tente pour recevoir ses ordres. Plutarque raconte donc que, dans le silence d'une nuit profonde, pendant que tout le camp était parfaitement tranquille, Brutus travaillait, selon sa coutume, seul dans sa tente médiocrement éclairée. Tout d\m coup il croit entendre du bruit, comme si quelqu'un entrait. Il regarde du côté de la porte, et il aperçoit un grand corps d'une taille démesurée, dont l'aspect était effrayant, et qui se tenait devant lui sans prononcer un seul mot : il eut le courage de l'interroger, ce Qui des hommes ou des dieux es-lii? lui dit -il; «et qui t'amèn€ ici? Brutus, répondit le fantôme, je « suis ton mauvais génie. Tu me reverras près de Phi- « lippes. Eh bien ! reprit Brutus sans se troubler, nous « nous reverrons. » Le fantôme disparut; et Brutus appela ses gens, qui lui dirent n'avoir rien vu ni rien ouï. Il se remit à son travail. Mais frappé pourtant d'une vision si étrange , il en parla le lendemain matin à Cassius. Celui-ci, qui était épicurien, et qui par conséquent ne croyait ni esprit distingué de la matière, ni Providence, attribua tout ce qui était arrivé au jeu d'une imagination échauffée par l'application continuelle et par les inquiétudes : « Car, lui disait- il, il u n'est nullement probable qu'il y ait des génies, ni, « en supposant leur existence, qu'ils aient la forme ou
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« la voix humaine , ou une puissance qui agisse sur nous. « Et certes, je souhaiterais qu'ils existasseut, ahn que «nous pussions compter, non -seulement sur nos ar- « mées et sur nos flottes, mais encore sur le secours « (les dieux , qui ne pourrait manquer à une entre- (c prise aussi juste, aussi helle, aussi sainte que celle, a dont nous sommes les chefs. »
C'est ainsi que Plutarque détaille ce fait; et afin qu'il n'y manque rien, le spectre est fidèle à se trouver au rendez-vous, et il se remontre à Brutus, mais sans rien dire, la nuit qui précéda If dernier jour de sa vie. Appien est conforme à Plutarque, et Florus les avait précédés. Mais ces autorités, sans doute suffisantes pour accréditer un événement qui serait dans l'ordre de la nature, ne me paraissent pas suffire pour rendre croyahlc une merveille ahsurde. Aucun de ces écrivains ne cite un seul témoin contemporain; aucun ne parle d'après Brutus ou d'après quelqu'un h qui Brutus se soit ouvert. D'ailleurs je trouve la même aventure répétée, à peu de choses près , et mise par Valère Maxime sur le compte de Cassius de Parme. Enfin ce qui m'ote tout scrupule de récuser ici le témoignage des auteurs du fait dont il s'agit, c'est la crédulité qui leur est commune avec la plupart des anciens pour tout ce qui s'annonce sur le pied de prodige. Ils racontent, par exemple, avec une parfaite sécurité, que deux aigles vinrent se poster sur les princ^ipalcs enseignes de deux légions de Brutus et de Cassius; qu'elles accompagnèrent l'armée dans sa marche jusqu'à la veille de la hataille de Philippcs, et qu'alors elles s'envolèrent. Ce fait assurément n'est pas vraiscinblahle. Mais quand il serait vrai, quelle induction [)ourrait-on en tirer? et
par où mérite- t-il d'être consigné dans l'histoire? Ils donnent encore pour présages miracLdeux les choses du monde les plus simples , telles que le défaut d'adresse ou d'attention dans celui qui présenta une couroiuie renversée à Cassius, au lieu de la lui mettre droite sur la tête. Des écrivains aussi superstitieux peuvent bien être soupçonnés d'avoir reçu sans examen un bruit étrange, qui n'avait nul fondement que des traditions populaires.
Brutus et Cassius passèrent d'Asie en Europe sans octavien et aucun empêchement. Octavien et Antoine étaient en- f^^^\l'^^^^' core en Italie; et deux de leurs lieutenants, Norbanus et se rendent
avec leurs
et Décidius Saxa, qu'ils avaient fait partir devant eux troupes en
, ^ . ■>■>'• Macédoine.
avec huit légions, traversaient actuellement 1 Epu-e et la Macédoine. Ces deux officiers des triumvirs s'avancèrent avec leurs troupes jusqu'au-delà de Philippes, et vinrent se camper à l'entrée d'une gorge formée par deux montagnes, qui ne laissent entre elles qu'un espace assez étroit , seul passage commode pour venir de la Chersonèse de Thrace en Macédoine. Ils avaient donc derrière eux Philippes, et à leur droite, du côté de la mer, Néapolis, ville maritime située vis-à-vis de l'île de Thasos. Ce fut là qu'ils attendirent leurs généraux, qui n'étaient pas peu embarrassés à, faire le trajet de Brindes en Epire.
Car, comme les chefs du parti républicain avaient de puissantes forces navales, Statius Murcus, détaché par Cassius à la tête de soixante voiles, après s'être tenu quelque temps auprès du promontoire de Ténare ' pour arrêter et combattre au passage la flotte égyp-
' Cap Mafypau , au midi de la ÎMorée.
tienne que Cléopatre envoyait au secours des triumvirs, lorsqu'il sut que cette flotte avait été dissipée et détruite par la tempête, était venu se poster à l'entrée du port de Brindes pour empêcher que rien n'en sortît. De plus, Sex. Pompée, maître en grande partie de la Sicile, comme je l'ai dit, était une épine qu'ils auraient été bien aises de s'arracher avant que de s'embarquer dans leur grande entreprise. Il matait Rome et l'Italie par la disette, enlevant les provisions qui venaient par mer; et il se trouvait en état d'empêcher pareillement ([u'il ne leur arrivât à eux-mêmes des vivres et autres munitions lorsqu'ils seraient en Macédoine. Par ces raisons, et comme d'ailleurs il ne leur paraissait pas bien difficile de réduire un ennemi qui , à proprement parler, n'était qu'un corsaire , pendant qu'Antoine s'occupait dans Brindes des moyens de fairejDasser les troupes en Épire, Octavien envoya Salvidiénus avec ce qu'il avait de vaisseaux contre Sex. Pompée, et il se transporta lui-même à Rhége pour animer cette guerre par sa présence.
Elle ne fut pas aussi facile que les triumvirs se l'étaient imaginé. Sextus avait profité du temps oîi il avait été laissé tranquille pour acquérir des forces maritimes considérables. Seulement , à l'approche de Salvidiénus , il cessa d'infester les côtes de l'Italie , et il se borna à défendre la Sicile. Octavien était si mal pourvu de vaisseaux, que son lieutenant tenta de fabriquer, à l'imitation de ce quil avait vu pratiquer en Gaule, de petites barques d'un bois léger recouvert de cuirs crus. De tels bâtiments n'étaient pas propres à soutenir l'agitation et la violence des vagues dans le détroit de Sicile, et ils ne firent qu'apprêtera rire aux ennemis. Oc-
HISTOIllE ROMMNE. IQI
tavien amena pourtant avec lui une flotte; et il se donna près (lu rocher de Scylla ' un combat naval dans lequel Sextus eut l'avantage. La force n'ayant point réussi, Octavien essaya de la ruse, et il voulut dérober l'occasion de faire furtivement le trajet, ne doutant point que, s'il pouvait une fois mettre à terre ses légions en Sicile, leur valeur et leur expérience ne lui assurassent la victoire. Mais tout fut inutile : les cotes étaient trop bien gardées; et comme Antoine, qui se trouvait pendant ce temps - là fort incommodé par Murcus dans Brindes, demandait avec des instances réitérées le secours et la jonction de son collègue, il fallut renoncer au dessein de pousser Sextus; et Octavien, laissant seulement autant de troupes qu'il en était besoin pour défendre la côte d'Italie, alla trouver x\ntoine à Brindes avec tout le reste de ses forces de terre et de mer. En partant, il promit à ceux de Rbége et de Vibo, qu'il tirerait leurs villes du nombre de celles qui devaient être données avec .leurs territoires en récompense à ses soldats. Le motif de cette promesse fut la crainte qu'il avait que ces deux villes, si voisines delà Sicile, ne se livrassent à Sextus pour prévlmr le malheur dont elles étaient menacées.
L'arrivée de la flotte d'Octavien à Brindes changea la situation des choses. Murcus se crut obligé de prendre le large, et même de s'approcher des cotes d'Epire, continuant toujours néanmoins à épier les troupes des triumvirs au passage. Mais, soit défaut de capacité ou d'attention de sa part, soit circonstances singulières de vents ou de courants favorables aux triumvirs, toutes
' Maintenant Sci«;lio.
leurs troupes et eux-mêmes firent le trajet heureusement en divers voyages. Oclavien était malade; et il fut obligé de rester à Dyrracliium, pendant qu'Antoine, en grande diligence, s'avançait pour joindre Norbanus et Saxa. Murons, confus et désespéré du mauvais succès de ses soins, ne laissa pas de croiser toujours sur ces mêmes mers, pour empêcher les convois que l'on entreprendrait d'envoyer d'Italie en Macédoine; et il fut aidé dans cette importante opération par Domitius Ahénobarbus, que Cassius lui envoya avec une flotte de cinquante vaisseaux.
Antoine ne trouva plus Norbanus et Saxa occupant la gorge dont j'ai parlé au-delà de Philippes. Ils avaient été obligés de l'abandonner, et de reculer jusqu'à Amphipolis : car Brutus et Cassius n'avaient pas perdu lirutu^et de temps. Arrivés à Seste, lorsqu'ils eurent traversé la nvélTsestr, Chersonèse, ils firent la revue de leur armée, qui se ^"dekurl"^ trouva forte de vingt et une légions, non pas complètroupes. ^pg^ jj^^jg formant néanmoins le nombre de quatrevingt mille combattants. Us avaient encore plus de vingt mille hommes de cavalerie auxiliaire de toutes nations , Gaulois, Espagnols, Mecles, Parthes, Arabes, Gallo- Grecs, et enfin Thraces. Ces derniers avaient pour chef Rhescuporis, dont le frère Rhascus suivait le parti contraire. C'était de concert, et par une politique souvent pratiquée depuis en pareil cas, que ces deux princes s'étaient ainsi partagés entre deux puissances formidables qui venaient se choquer dans leur pays. Leur intention avait été que celui qui aurait la fortune fa- ■ ' vorable devînt, comme il arriva, la ressource du malheureux.
-Mas.H(i- La revue présenta le plus beau spectacle qu'il soit
HISTOIRE ROMAINE. igS
possible d'imaginer; car Brutus, zélateur de la simpli- cencedc
• / 1 .1 . . • .1 11. cette arni<i«.
Cite dans tout le reste, et exigeant de ses subalternes la même modestie dont il donnait lui-même l'exemple, aimait la richesse dans les armures, et se plaisait à y prodiguer l'or et l'argent. Il croyait que cette magnificence était propre à rehausser le courage de ceux qui sont susceptibles de sentiments élevés, et que le prix de la matière , intéressant les autres à la conservation de leurs armes, serait un motif pour eux de combattre plus vaillamment. Il avait pour garant et pour auteur de cette façon de penser le grand César % qui suivait la même pratique par les mêmes principes.
Brutus et Cassius accompagnèrent d'un discours aux soldats la cérémonie de la revue. Comme une {grande partie de ces troupes avaient autrefois combattu pour César, ils crurent nécessaire de leur remettre sous les yeux dans une harangue les grands et justes motifs qui devaient les attacher à la cause dont ils prenaient la défense.
On dressa pour cet effet un tribunal, au haut duquel se placèrent les deux généraux, ayant autour d'eux tous les sénateurs de leur parti. Ce fut Cassius qui fit la harangue, Brutus s'étant imposé la loi, comme je l'ai dit, de lui céder en tout les distinctions d'honneur et de prééminence. • / ^
Aux discours ils joignirent un autre genre d'exhor- Distribudou tation plus efficace sur les esprits des soldats. Ce fut /'.fS<'°'
A * raite aux
une distribution d'argent très- abondante. Comme ils ^o^^'^^^-
' D'autres grands hommes ont prétendre décider la question, je repensé autrement. Voyez sur ce sujet marquerai seulement que les cenles exemples et les autorités pour seurs de cette magnificence des aret contre qu'a ramassés M. Rollin , mures ont été communément ceux (Hist. Ancienne, liv. i8,§5.) Sans qui ne pouvaient y atteindre. Tome XXIV. Hist. Rom. T 3
IC)4 HrSTOIRE ROMA^INE.
avaient amassé de grandes richesses dans les opulentes contrées de l'Asie, ils se trouvèrent en état de donner à chaque soldat quinze cents deniers (sept cent cinquante livres), cinq fois autant aux capitaines, et aux tribuns à proportion. Ils ajoutèrent même des gratifications particulières pour ceux qui se distinguaient par leur bravoure. On observa un grand ordre dans cette distribution. Dès que chacun avait reçu son présent, il se mettait en marche pour avancer du côté de l'Hèbre, et faisait place à ceux qui devaient suivre. Le rendezvous général où l'armée devait se rassembler était la • plaine de Dorisque, lieu célèbre dans l'histoire par la
revue que Xerxès y avait faite autrefois de ses troupes Briitus et innombrables. De Dorisque Brutus et Cassius contivanc'ént j^uT- nuèrcnt d'aller en avant vers l'occident, côtoyant le dePhiii'^^j'es rivage, et accompagnés d'une flotte commandée par Tillius Cimber, qui descendait souvent à terre, et marquait les lieux les plus propres pour les campements. Norbanus et Saxa n'avaient pas des forces suffisantes pour résister à une armée si formidable. Saxa, qui était plus avancé du côté d'où venaient les ennemis, se replia sur Norbanus, et, réunis ensemble, ils espérèrent que l'avantage du lieu supplérait à leur faiblesse, et qu'ils pourraient se maintenir dans ces gorges étroites où ils s'étaient postés. Brutus et Cassius auraient été réellement très-embarrassés à forcer les passages sans le secours de Bhescuporis. Ce prince, qui était du pays, leur indiqua une route par les montagnes, mais une route sans eau, et tellement couverte de buissons, de halliers et de bois épais, qu'il fallait presque à chaque pas se frayer le chemin avec la coignée, en abattant les arbres qui faisaient obstacle. On lui donna un corps de
gens d'élite, à la tête desquels fut mis Bibulus, heaufils de Brutus ^. Ils prirent des vivres et de l'eau pour trois jours; et, après des fatigues incroyables, lorsqu'ils commençaient déjà à murmurer contre Rhescuporis et à le soupçonner de trahison, enfin le quatrième jour ils aperçurent la plaine et la rivière. Ils poussèrent un cri de joie; et ce fut là ce qui sauva Norbanus et Saxa , qui allaient être enveloppés. Rhascus, qui était dans leur camp, comme je l'ai dit, devina ce que signifiait ce cri ; et surpris à l'excès que des troupes eussent pu passer par un chemin qu'il croyait à peine praticable pour des bêtes fauves, il avertit promptement les lieu- ,,
tenants des triumvirs, qui se retirèrent en hâte à Amphipolis. Les chefs républicains trouvèrent ainsi les passages libres, et se portèrent au-delà de Philippes , où ils rencontrèrent un terrain très-avantageux pour s'y camper et pour y attendre leurs adversaires. Appien nous fournit une description des lieux qui jettera un grand jour sur tout ce que nous avons à raconter.
La ville de Philippes, autrefois Datus, et plus an- Description
/-•, r • -i • I ? II • des environs
ciennement Lrenides, tire le nom quelle portait, au deiaviiiede temps dont je parle, de Philippe, premier auteur de la "'PP**grandeur des Macédoniens, qui avait fortifié cette place comme propre à tenir les Thraces en bride. Elle était située sur une montagne, dont elle occupait toute la largeur, presque au sortir des gorges par où avait débouché l'armée de Brutus et de Cassius. Du coté de l'occident elle dominait sur une plaine qui s'étend en pente douce à près de quinze lieues jusqu'au fleuve Strymon. Dans cette plaine, à deux mille pas seulement
■ Il était fils de Porcia , qui , avant riée au fils du célèbre Bibulus, colque d'épouser Brutus , avait été ma- lègue et ennemi de César.
de la ville, s'élèvent deux collines, distantes de l'espace d'un mille , et défendues d'un coté par les montagnes que le détachement romain, sous la conduite de Rliescuporis, avait eu tant de peine à franchir, et de l'autre Campement par uu Hiarais qui communiquait avec la mer. Ce fut
de Brutus et 1 n. ^^ yi'/ii-
deCassius. sur ccs dcux coluncs que iJrutus et Lassius établirent leurs camps, le premier sur la plus septentrionale, l'autre sur celle qui est au midi; et dans cet intervalle de mille pas qui les séparait ils tirèrent des lignes et un parapet d'une colline à l'autre. Ils assuraient ainsi la communication des deux camps, qui se soutenaient et se défendaient mutuellement, comme s'ils n'en eussent fait qu'un seul. Ils étaient pourtant réellement distingués; et cette distinction procurait à chacun des deux chefs plus de facilité pour contenir les siens et pour faire observer parmi eux une bonne discipline.
Ce campement leur était infiniment commode par toutes sortes d'endroits. Les hauteurs qu'ils occupaient les mettaient hors d'insulte, et en état de se tenir sur la défensive, s'ils le jugeaient à propos. S'ils voulaient combattre, ils avaient devant eux une belle plaine pour étendre leurs nombreuses armées. Une petite rivière, appelée Ganga ou Gcuigites , coulait au pied de leurs camps. Derrière était la mer, qui leur fournissait toutes les provisions dont ils pouvaient avoir besoin. L'île de Thasos, à douze milles, leur servait de magasin général; et à neuf mille pas la ville de Néapolis ouvrait son port à leur flotte, et l'y tenait en sûreté. Une position si avantageuse les détermina à ne pas aller plus loin; et quand ils l'eussent voulu, la chose leur aurait été difficile. Car Antoine, sur la nouvelle du mouvement que Norbanus et Saxa avaient été obligés de faire en
arrière, craiVnant encore de perdre Amphipolis, força Antoine, et
' " ^ . I » ensuite Oc-
tellenient sa marche, qu'il arriva beaucoup plus tôt tavien, arri-
, . , . ^ vent vis-à-vis
qu'il n était attendu. d'eux, et se
11 eut la satisfaction de trouver , non-seulement ses peTariislieutenants maîtres d' Amphipolis, mais la ville fortifiée *^°'^^et mise en état de défense. Il y déposa tous les bagages, laissant une légion pour les garder; et avec tout le reste de ses troupes il s'avança vers les ennemis, et vint se camper à un mille seulement de distance.
Cette hardiesse ne laissa pas d'étonner Brutus et Cas- D^ésavantage
1 de leur po-
sius; d'autant plus que dans la disposition des camps sition. tout le désavantage était pour Antoine. Il campait dans la plaine, et ses adversaires sur des hauteurs. Ils tiraient leur bois de vastes forêts qu'ils avaient à leur portée, et lui de marécages qui lui fournissaient plus de roseaux que de bois propre à former des palissades. Une rivière donnait aux uns de l'eau abondamment et commodément, et l'autre était obligé de creuser des puits. Enfin les vivres venaient aux unsdeThasos, île peu éloignée, et l'autre les faisait amener d'Amphipolis, à près de quinze lieues de distance; et, ce qui est bien plus considérable, les chefs républicains avaient leur subsistance assurée par l'Asie et tout l'Orient, qui étaient dans leur dépendance; au lieu que les triumvirs n'avaient pour ressource que la Macédoine et la Thessalie, parce que les flottes de Murcus et deDomitius, d'une part, et de l'autre Sex. Pompée, empêchaient qu'on ne leur apportât aucune provision, ni d'Italie, ni d'Espagne, ni d'Afrique. L'argent leur manquait aussi; et, dans la revue de leurs armées, au lieu de pouvoir imiter la magnificence de leurs ennemis, ils furent ré- ,^,t^
duils à distribuer à chaque soldat pour toute largesse vingt-cinq deniers.
Faibles à tant d'égards, ils ne l'emportaient que par un seul endroit, c'est-à-dire par la valeur expérimentée et par le nombre des troupes. Lorsque Octavien fut venu joindre Antoine, leurs armées combinées se trouvèrent fortes de dix.-neuf légions % composées en grande partie des vieux soldats de César, et non -seulement complètes pour le nombre, mais même augmentées et grossies de beaucoup de surnuméraires. Ainsi leur infanterie se montait au moins à cent mille hommes. Leur cavalerie était moins nombreuse que celle des ennemis. Ils n'avaient que treize mille chevaux contre vingt mille. Si l'on se rappelle ce que nous avons dit des forces du parti républicain, on verra que jamais deux si puissantes armées romaines n'avaient combattu l'une contre l'autre.
Octavien ne s'était pas fait attendre long-temps ; au contraire, il avait eu grand soin de se hâter, ne voulant pas que la querelle se décidât en son absence , et ne craignant guère moins une victoire remportée sans lui par son collègue que celle de ses ennemis. Par ce motif il ne resta à Dyrrachium qu'autant que la violence de la maladie l'y força par une absolue nécessité. Au bout de dix jours, quoiqu'il fût très-éloigné d'un
« J'ai dit, d'après Appien, que avait laissée à Amphipolis pour {cardans la conférence de l'île du Réno der les bagages. On peut supposer il avait été réglé qu'Octavien et An- que, les quarante légions dont il a toine passeraient la mer chacun à la été fait mention d'abord n'étant rien tète de vingt légions. Ici le même moins que conqilètes, les triumvirs Appien ne leur en donne à eux deux les réduisirent à un beaucoup moin- (|ue dix-neuf, auxquelles il faut seu- dre nombre, lemcnt en ajouter une, qu'Antoine
HISTOIIIE ROMAINE. I 99
parfait rétablissement, il se mit en marche avec son armée. Les deux triumvirs réunis s'arrangèrent de façon qu'Octavien se trouva opposé à Brutus, et Antoine à Cassius.
Leur plan et leur intérêt était d'engager prompte- Première ba-
/ / I Ti ' V 1 1 i taille de PUi-
ment une action générale. Ils présentèrent donc la ba- lippes. taille aux ennemis, qui, par la raison contraire, ne voulurent point l'accepter, et se contentèrent de ranger leurs troupes en ordre à la tête de leurs camps, mais sans abandonner les hauteurs ni descendre dans la plaine. Cassius surtout , qui entendait très-bien la guerre, était fortement attaché au système de laisser l'armée des triumvirs se miner elle-même par la disette, qui ne pouvait manquer de s'y mettre incessamment. Dans cette vue, à l'arrivée d'Antoine, connaissant le caractère hardi et entreprenant du général qu'il avait en tête, il s'était appliqué à fortifier de plus en plus ses retranchements; et, comme entre le flanc gauche de son camp et le marais dont j'ai parlé restait un petit espace de terrain, il avait tiré de son camp au marais une bonne ligne bien palissadée, pour éviter toute surprise et assurer ses derrières.
Appien fait honneur à Antoine d'avoir, par son audace et par son habileté, contraint Cassius à combattre. Il dit que, pendant qu'il amusait l'ennemi en se présentant tous les jours en ordre de bataille, il détacha quelques cohortes pour travailler sans relâche à rendre le marais praticable, et établir ensuite des logements entre le camp de Cassius et l'île de Thasos. On abattait les roseaux qui se trouvaient sur la ligne de l'ouvrage commencé; on formait une chaussée que l'on soutenait des deux côtés par un mur de pierres sèches; si l'on trou-
vait quelque endroit où le marais eût trop de profondeur, on y jetait un pont. Enfin , au bout de dix jours et de dix nuits, l'ouvrage se trouva achevé, sans que les travailleurs eussent été aperçus des ennemis , parce qu'ils étaient couverts d'une forêt de roseaux qui était entre eux et le camp de Cassius. Ce général ne fut averti d'un travail si long et si important que par les forts que dressèrent derrière lui plusieurs cohortes d'Antoine, et oii elles se logèrent. Etrangement étonné de la hardiesse et du succès de l'entreprise, il résolut de faire lui-même un ouvrage tout pareil dans le marais, et d'y construire une chaussée qui allât de son camp à celle d'Antoine , qui la coupât , et qui rompît ainsi la communication entre le camp d'Antoine et les forts élevés derrière le sien. Pour empêcher cet ouvrage, Antoine, pendant que toutes les armées étaient en présence, alla sur le midi attaquer avec furie les lignes que Cassius avait tirées depuis son camp jusqu'au marais. La suite de la narration d'Appien me paraît peu facile à comprendre. Selon cet auteur, les troupes de Brutus,se croyant insultées par l'audace d'Antoine, se jetèrent d'abord sur lui, sans attendre l'ordre de leur général , et ensuite se tournèrent contre l'armée d'Octavien, qui leur était opposée. Ces mouvements me semblent assez irréguliers. Mais, quoi qu'il en soit, c'est ainsi que l'assaut donné par Antoine aux lignes de Cassius devint, au rapport d'Appien, une bataille générale.
Plutarque raconte la chose tout autrement, et veut que la bataille ait été l'effet, non d'un cas fortuit, mais d'une délibération qu'il prétend avoir été prise dans le conseil entre Brutus et -Cassius, et dont il rapporte
tout le détail. Cassius était opposé à ce plan, comme je l'ai dit : Brutiis vainquit sa répugnance. Il souhaitait parvenir à une décision par la voie la plus prompte, pour finir incessamment ou l'esclavage de sa patrie, ou les misères et les vexations que le genre humain souffrait de la guerre. 11 fut fortifié dans cette résolution par les avantages que remporta sa cavalerie en différentes escarmouches sur celle des e. :emis. Enfin quelques désertions , et des soupçons sur la fidélité de plusieurs officiers, déterminèrent un nombre des amis même de Cassius à se ranger à l'avis deBrutus. Un seul des amis de celui-ci, nommé Atilius, opinait pour différer, et pour gagner l'hiver en temporisant. Brutus lui ayant demandé en plein conseil quel motif le portait à penser ainsi : « Au moins, répondit Atilius, il m'en « reviendra de vivre plus long-temps. » Ce mot, qui annonçait le désespoir, déplut beaucoup à tout le monde; et Cassius, se voyant si mal appuyé, et presque seul de son avis, consentit à la bataille, uniquement par déférence et contre ses lumières. Ce qu'il dit à Messala en est la preuve. Après le souper, qui se passa tristement, et pendant lequel Cassius, qui était naturellement gai, parut extrêmement pensif; lorsque Messala se retirait, ce général le prit par la main, et lui dit en grec : « Je vous prends à témoin, Messala, que je «me trouve dans le cas de Pompée, forcé malgré moi « de risquer le sort de la patrie au hasard d'une seule « action. Ayons néanmoins bon courage , et mettons « nos espérances en la fortune, qui peut rectifier, par « un de ses caprices qui ne lui sont pas extraordinaires, « le mauvais parti que nous prenons, » Telles furent les dernières paroles de Cassius à Messala. Il l'embrassa
ensuite, en l'invitant à souper pour le lendemain, qui était le jour de sa naissance. Brutus au contraire était plein de confiance, et les grandes maximes de la philosophie, par lesquelles il s'encourageait encore luimême et ses convives, firent tout l'entretien de son repas.
Le lendemain, de grand matin, le signal de la bataille, c'est-à-dire la cotte d'armes de pourpre, parut sur la tente de chacun des deux généraux. Avant que leurs troupes sortissent, ils s'abouchèrent un moment dans l'intervalle qui séparait les deux camps, et Cassius dit à Brutus : «Puissions-nous réussir et jouir longce temps ensemble du fruit de notre victoire! Mais vous « le savez, les plus grands événements sont ceux dont « le sort est le plus incertain. Comme donc, en superposant un fâcheux succès, il ne nous serait peut-être (c pas aisé de nous revoir, dites-moi ce que vous pensez « touchant le choix entre la fuite ou la mort. » Brutus lui répondit : « Étant encore jeune, j'ai hasardé, je ne (c sais comment, une maxime hardie en morale, et j'ai u osé blâmer Caton de s'être donné la mort à lui-même, « soutenant qu'il n'est ni conforme au respect dû à la « Divinité, ni digne d'un homme de courage, de céder « à la fortune, et de fuir la disgrâce, au lieu de la sou- « tenir avec fermeté. Maintenant que je me trouve dans « une conjoncture critique, je pense tout différemment. « Si Dieu ne favorise point nos armes, ce n'est point « du tout ma pensée de courir après de nouvelles espèce rances et de tenter de nouveaux efforts. Je quitterai « la vie en rendant grâces au destin. J'en ai fait le sa- « crifice à ma patrie le jour des ides de mars. Depuis « ce temps je n'ai vécu que pour elle, mais, toujours,
HISTOIRE HUMAINE. ao3
« sauf les droits de ma liberté et de ma gloire. » Cassius sourit; et, embrassant Brutus, « Allons , dit-il, au c( combat avec ces dispositions. Nous sommes sûrs ou « de vaincre, ou de ne pas craindre les vainqueurs. » Il peut paraître étonnant que Brutus traite de sentiment bardi celui qui condamne la mort volontaire. C'est qu'il était imbu des maximes des stoïciens, qui regardaient le suicide comme le plus baut degré de l'héroïsme. Mais on sait que d'autres philosophes % plus modérés et plus judicieux, ont établi la maxime que Brutus rétracte ici, et ont pensé, comme il est vrai, qu'il n'est permis à aucun homme d'abandonner de son propre mouvement le poste où son général, c'est-àdire où Dieu même l'a placé.
Les triumvirs ne s'attendaient point a une bataille. Antoine, à la tête de ses troupes, se proposait de forcer les lignes de Cassius du côté du marais (c'est de quoiPlutarque convient avec Appien); et l'armée d'Octavien était rangée en ordre pour soutenir Antoine, s'il arrivait qu'elle eût besoin de secours. 11 est encore constant que ce fut par l'assaut brusque et imprévu livré aux lignes de Cassius que commença l'action. Pour ce qui est du plan, de la suite et du détad de cette grande journée, je trouve tant d'incertitude et d'embarras dans ce qu'en ont écrit les auteurs que nous avons, que je me contenterai d'en rapporter sans liaison les circonstances les plus remarquables, et celles sur lesquelles il ne reste aucun doute.
L'armée de Brutus fit des merveilles, et trop bien.
. . , iiriitus est
Sans apporter beaucoup d attention aux cris tuinul- vainqueur:
' « Vetat Pytbagoras injussu imperatoiîs , id est Dei, de stalione decedere. » (Cic de Senect, n. 73.)
Criitus est
2o4 HISTOIRE ROMAINE.
Cassius est tucux quï Venaient du coté des marais , sans attendre même l'ordre de son général , elle se jeta avec furie sur les troupes d'Octavien , qu'elle avait en tête, et les rompit dès la première charge. Les légions qui formaient la droite de Brutus débordèrent la gauche de l'ennemi , et , l'ayant tournée , pénétrèrent jusqu'au camp, dont elles s'emparèrent, après avoir taillé en pièces ceux qui étaient restés pour le garder, et elles ne s'occupèrent plus que du pillage. Brutus lui-même fut emporté par l'ardeur des siens; et, ayant écrasé le centre de l'armée d'Octavien , il perça pareillement jusqu'au camp. Là , par une faute impardonnable , il ne songea qu'à pousser son avantage, se persuadant que le sort des armes était semblable du coté de Cassius.
Il s'en fallait beaucoup. Les lignes de cet infortuné général furent forcées, et tout d'un coup sa cavalerie prit honteusement la fuite. Il n'est point d'effort qu'il ne fît pour retenir son infanterie, jusqu'à arrêter par le bras les fuyards, jusqu'à saisir lui-même les drapeaux, et les faire planter en terre pour être un signal de ralliement. Sa valeur ne put ranimer celle de ses soldats éperdus. Son armée fut entièrement mise en déroute, et son camp pris par Antoine : en sorte que, très-mal accompagné, il se vit contraint de se retirer sur une colline à quelque distance.
Brutus avait remporté une victoire complète. Il voyait . avec satisfaction le champ de bataille abandonné par les ennemis et couvert de leurs morts, leur camp pris . et pillé, trois de leurs aigles enlevées avec plusieurs drapeaux, et portées par les siens en triomphe. Mais, en se retirant vers son camp, il fut surpris et consterné de ne plus apercevoir la lente de Cassius debout, et
tue lui-
HISTOIRE ROMAINE. 2o5
visible , comme de coutume, au-dessus de tout le reste. Il remarqua avec le même étonnement que les remparts étaient détruits et renversés en plusieurs endroits. Alors il commença à craindre un malheur, et il envoya ordre à ceux qui couraient encore la campagne d'abandonner la poursuite des vaincus et de se rassembler autour de lui. Il se disposait ainsi à réparer le désastre de son collègue : mais il n'était plus temps ; et les mouvements tardifs qu'il se donna ne servirent qu'à hâter la mort de Cassius.
Brutus détacha un corps de cavalerie pour aller à Cassius.p^r
,, , . un désespoir
la découverte et lui rapporter des nouvelles précises, précipité, se Ce détachement , ayant ete aperçu de lom par ceux qui étaient avec Cassius (car pour lui il avait la vue basse), il crut que c'étaient des ennemis qui le cherchaient. Cependant, afin de s'en assurer plus positivement, il ordonna à un officier nommé Titinius de s'avancer pour les reconnaître. Titinius fut joint par les cavaliers, qui, voyant un ami, un homme attaché à Cassius, et ayant su de lui que son général vivait, jetèrent un cri d'alégresse. Ceux qui le connaissaient plus particulièrement sautent à bas de cheval, lui donnent la main et l'embrassent ; les autres font un cercle autour de lui , avec tout le mouvement et le fracas d'une joie immodérée, qui fut la cause du plus grand des malheurs; car, c'est ce qui trompa Cassius et lui persuada que Titinius était pris par les ennemis. «Il fallait donc, « dit-il avec une amère douleur, que, par amour pour « la vie, j'attendisse jusqu'au moment de voir un ami « fait prisonnier sous mes yeux ! » Il n'en dit pas davantage, et il se retira dans une tente abandonnée, suivi d'un de ses affranchis nommé Pindare , qu'il gardait
2o6 HISTOIRE ROMAINE.
auprès de sa personne depuis le temps des malheurs de Crassus dans la guerre contre les Parthes, afin que dans le besoin il devînt, en lui otant la vie, sa dernière ressource. Cet affranchi lui coupa la tête ; car on ht trouva séparée du corps. Pindare lui-même ne parut plus depuis ce moment ; ce qui fit soupçonner à quelques-uns, mais contre toute vraisemblance, qu'il avait agi sans ordre.
Titinius arriva peu de temps après, portant une couronne que lui avaient mise sur la tête les cavaliers de Brutus. Frappé des gémissements et des plaintes douloureuses que poussèrent les amis de Cassius, il apprit par là le désastre dont sa lenteur était cause, et il s'en punit sur-le-champ en se passant son épée au travers du corps.
Brutus savait déjà la défaite de Cassius; il fut instruit de sa mort lorsqu'il approchait du camp. 11 accourut, il versa des larmes sur son ami, il l'appela le dernier des Romcdns y n'espérant plus que Rome produisît jamais une ame aussi haute que celle de ce fier ciuiemi de la tyrannie. Ensuite, ayant fait envelopper décemment le corps , il ordonna qu'on le portât dans l'île de Thasos pour y recevoir les derniers honneurs, de peur que cette lugubre cérémonie, si elle se célébrait dans le camp , rj'attendrît et n'affaiblît le courage des soldats.
La mort de Ce fut Uniquement le désespoir précipité et le faux dounrirsu- héroïsme de Cassius qui donnèrent l'avantage de cette périontéaux f^fgjg iouméc au parti des triumvirs. Du reste, tout
tnumvirs. J I
était égal , ou même les républicains pouvaient s'attribuer avec fondement la supériorité. Des deux parts les ailes gauches avaient été battues; des deux parts il y
HISTOIRE ROMAIIVE. lO^J
avait eu un camp pris et forcé. Mais le nombre des morts , du coté des défenseurs de la liberté , était de la moitié moindre que du coté de leurs ennemis, liuit mille au lieu de seize; et le camp que Brutus avait pris é'tait commun aux deux armées d'Octavien et d'Antoine, au lieu que celui où Antoine avait pénétré n'était le camp que du seul Cassius; et, quoique détruit, il laissait subsister en entier celui de Brutus, qui offrait une retraite assurée aux troupes vaincues. La mort de Cassius fit pencher la balance en faveur de ceux dont le sort était d'ailleurs le plus désavantageux. Elle privait les républicains de celui de leurs deux généraux qui savait le mieux la guerre. Elle privait Brutus d'un compagnon qui lui était infiniment utile pour diriger les opérations militaires et pour contenir les troupes. Aussi rendit-elle le cœur aux adversaires, qui, avant que d'en apprendre la nouvelle, étaient fort abattus. Mais lorsqu'un esclave de Cassius fut venu les en informer, leur apportant pour preuves la cotte d'armes et l'épée de son maître , ils reprirent courage et se crurent plus en état que jamais d'espérer la victoire.
Dans le récit de l'action, je n'ai point parlé d'Oc- octavien, tavien , parce qu'il n'y joua pas un grand rôle. Il était liX 'n'-lvak encore malade; et néanmoins il se fit porter en litière ^*!' '^""'^
' ' très - petit
au milieu de ses troupes rangées en bataille, non par personnage
, <ftns l'iic-
bravoure, mais en conséquence d'un songe d'Artorius, t'on-
Flor. tv, T.
son médecin , qui disait avoir reçu ordre de Minerve Veii. n, 70.
d'emmener Octavien hors du camp. La précaution ne "0.91"^
fut pas inutile : car, si Octavien fût resté dans le camp, "^^p/utin"'
il ne pouvait éviter d'être tué ou pris. Sa litière, où ^•""^-^t^'^'l'on crut qu'il était couché, fut percée de coups : il eut même beaucoup de peine à se sauver du champ de ba-
2o8 HISTOIRE ROMAINE.
Suet. Aug. taille. Il se jeta précipitamment vers les marais, trou il gagna l'aile qu'Antoine commandait.
piin. vii,45. Pline dit plus, il avance qu'Octavien demeura pendant trois jours caché dans les marais. Ce fait a si peu de vraisemblance, et il est si naturel de penser que le général vaincu chercha et trouva promptement ini asyle dans l'armée victorieuse de son collègue , que je ne puis m'empêcher de regarder ce que Pline rapporte, comme un faux bruit accrédité par Antoine ^. Dans les dissensions qui bientôt survinrent entre eux ils ne se ménageaient pas ; et Antoine, dont la bravoure était audessus de tout soupçon , se faisait un plaisir de jeter
Fior.iv,7. sur Octavien un reproche de lâcheté. Je ne suis pas plus frappé des discours répandus au désavantage d'Antoine lui-même, à qui l'on a imputé de ne s'être point trouvé à l'action. Octavien lui rendait le change; et, décrié injustement par lui , il tâchait de lui ravir une gloire justement méritée. Les passions des hommes altèrent si étrangement les objets, que ce n'est pas une petite affaire que de démêler le vrai, ou du moins le vraisemblable , à travers les nuages dont elles couvrent quelquefois les faits les plus célèbres.
Le premier soin de Brutus, devenu seul général, fut
nimeiecou- ^ rassembler les soldats de Cassius et de ranimer leur
rage des
d* cTs'* courage. Comme ils avaient tout perdu dans le pillage de leur camp, il leur promit deux mille deniers par tête, pour les dédommager de ce qui leur avait été en-
lirufus ra-
' Pline semble s'autoriser de l'aveu près termes de ses deux témoins, il
d' Agrippa et de Mécène, dont le té- nous est permis de soupçonner qu'il
moignage serait sans réplique dans n'a pas bien pris leur pensée. Toute
le cas présent. Mais il y a quelque supposition me parait plus vraiseni-
obscurité dans son texte; et d'ail- blable que le fait que je réfute ici. leurs , comme il ne cite pas les pro-
levé par les ennemis. Rien n'était plus capable de leur rendre la joie et la confiance : ils admirèrent la magnificence d'une telle largesse, et, au milieu de mille cris d'applaudissement, ils proclamèrent Brutus seul invincible , seul victorieux entre tous les généraux qui avaient prispart à la bataille. Antoine pouvait néanmoins partager cette gloire avec lui. Brutus Ait charmé de l'alégresse qu'il voyait renaître dans le cœur de ces troupes battues ; mais il ne crut pas devoir encore compter assez sur elles pour accepter le défi que lui portèrent dès le lendemain les triumvirs. Quoiqu'il les vît se ranger en ordre pour lui offrir la bataille , il se tint à la tête de son camp sur les hauteurs ; et lorsque , las d'attendre, ils se retirèrent, il en fit autant.
Sa situation était très-embarrassante, et il trouvait Embarras de dans chacune de ses deux armées des difficultés parti- *^ "'"^tiou culières qui le gênaient beaucoup. L'armée victorieuse était surchargée d'une multitude de prisonniers dont la garde devenait très-incommode. Surtout on comptait parmi eux un très-grand nombre d'esclaves, qu'il ne paraissait nullement sûr de laisser au milieu des armes, à portée peut-être de s'en saisir, et de causer ensuite bien du désordre. Brutus prit le parti de les faire tuer tous : résolution bien opposée à la douceur de son caractère, mais qui lui sembla justifiée tant par la nécessité que par l'exemple de ses ennemis qui avaient égorgé leurs prisonniers. Pour ce qui est des hommes Dio. de condition libre pris dans le combat, il en renvova plusieurs, disant que ce n'était pas par lui que l'on devait supposer qu'ils eussent été pris , mais bien plus véritablement par les adversaires; et que dans le camp des triumvirs ils étaient prisonniers et esclaves, mais