Tome XXIF. Hist. Rom. f
2JO in STOIRJ. ROMAINE.
libres et citoyens dans celui de Brutus. Il ne lui fut pas possible de suivre en plein une façon si généreuse de penser. Le zèle amer de ses amis et des principaux officiers de son armée s'en trouvant aigri, il fallut, pour sauver ces malbeureux prisonniers , qu'il leur procurât les moyens de se cacber et de se dérober par la fuite.
Ses amis furent surtout intraitables à l'égard de deux bouffons, dont Plutarque nomme l'un Volumnius, et l'autre Saculion. Ils lui amenèrent ces deux bommes, les accusant de continuer encore leurs mauvaises plaisanteries aux dépens même de leurs vainqueurs. Brutus, occupé d'affaires plus importantes, garda le silence; et Messala , qui était présent, dit que, si on l'en croyait, on commencerait par les bien fouetter, et qu'ensuite on les renverrait aux triumvirs, pour leur faire bonté des compagnies dans lesquelles ils se plaisaient, même en temps de guerre. Cette idée de Messala en fit rire plusieurs. Mais Casca , celui qui avait porté le premier coup à César, prit la cbose au criminel : « Ce « n'est pas , dit-il, par des ris indécents et par des plai- « sauteries que nous devons exprimer nos regrets de la « mort de Cassius. » Et, adressant la parole à Brutus, il ajouta : « Vous témoignerez quels sentiments vous « conservez à l'égard de votre collègue, selon que vous « punirez ou épargnerez ceux qui insultent à sa mé- « moire. » Brutus fut piqué d'un discours si offensant : « Pourquoi donc , répondit-il , me fatiguer par vos ques- « lions? que ne faites-vous ce que vous voulez! » Cette réponse fut prise pour un consentement. Ou emmena ces deux misérables bouffons, et on leur fit payer de leur vie l'intempérance de leurs langues.
L'armée de Cassius donnait encore plus d'affaires à Brutus. Ces troupes, vaincues dans le combat, destituées du chef qui avait coutume de les commander, étaient tremblantes devant l'ennemi, et audacieuses à l'égard de leur nouveau général. Brutus, homme doux, et plus porté à employer la raison et les bons procédés que la rigueur du commandement, avait peine à contenir des soldats toujours prêts à se mutiner. Il craignit même qu'ils ne prêtassent l'oreille aux sollicitations des triumvirs, qui répandaient parmi eux des billets pour les inviter à la désertion sous de grandes promesses. Ces difficultés ébranlèrent sa constance, et le disposèrent à s'écarter en quelque chose des principes d'humanité et de clémence qui jusque-là avaient été l'ame de sa conduite. Pour fixer ces esprits inquiets, qui pouvaient à tout instant leur échapper , il promit à son armée après la victoire le pillage de deux des plus florissantes villes de la Grèce, Thessalonique et Lacédémone , qui étaient dans le parti des ennemis. -
Plutarque pense, que dans la vie de Brutus % c'est là le seul reproche qui ne souffre point d'apologie. Il est vrai, ajoute ce grave écrivain, qu'Octavien et An-
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toine accordèrent à leurs soldats des récompenses bien plus odieuses, puisqu'ils chassèrent presque de toute l'Italie les anciens habitants pour en distribuer aux gens de guerre les terres et les maisons. Mais entre les triumvirs et Brutus la différence était grande. Les premiers n'avaient pour but que de satisfaire leur ambition , et ils ne tendaient par la guerre qu'à se rendre maîtres de l'empire. Brutus au contraire, faisant profession de la plus haute vertu , il ne lui était permis ni de vaincre , ni même de se sauver du péril qu'en, conservant inviolables les droits de l'honneur et de la justice; surtout depuis la mort de Cassius , à qui l'on attribuait d'avoir quelquefois inspiré à son collègue des partis violents. Mais telle est la fatalité des conjonctures. Dans une navigation, si le gouvernail du vaisseau vient h se briser, on se hâte d'y ajuster le moins mal qu'il est possible d'autres pièces de bois qui ne font pas sans doute tout l'effet désiré, mais dont le service est nécessaire pour le moment: de même Brutus, se trouvant dans une position très-fâcheuse, ne songeait qu'à pourvoir au besoin le plus pressant. 11 ne pouvait plus garder l'équilibre, parce que celui qui lui avait servi de contrepoids lui manquait: et il se laissait entraîner presque malgré lui aux conseils de ceux qui l'approchaient, et à qui tout était bon pour parvenir à calmer les soldats de Cassius.
Les triumvirs avaient l'avantage de pouvoir compter sur la fidélité de leurs troupes. A tout autre égard ils étaient beaucoup plus mal que leur ennemi. Ils commençaient à souffrir de la disette: leur camp était dans des lieux bas, voisins des marais, et par conséquent malsain et incommode; et les pluies d'automne étant
HISTOIRE ROMAINj:. 2l3
survenues depuis la bataille, leurs tentes se remplissaient de boue et d'une quantité d'eau qui se glaçait sur-le-champ. Pour comble d'infortune , ils apprirent Laflotte
^ ' * i qu il avait
qu'un puissant renfort qui leur arrivait d'Italie par ^^^^ i» mer
1 ^ ... Ionienne dé-
mer avait été battu , dissipé, détruit par les flottes com- tmituupuis-
,., inT l'ii'ii r^ o **°' renfort
bmees de Murcus et d Anenobarbus. Ce renrort com- que Ton eu-
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prenait deux légions , dont 1 une était la légion Mar- triumvirs. tiale, si renommée pour sa bravoure; déplus la cohorte prétorienne de l'un des triumvirs, se montant à deux mille hommmes; enfin mille à douze cents chevaux, ' ^
et quelques nouvelles levées , dont le nombre n'est pas marqué. Toutes ces troupes ayant été embarquées sur des bâtiments de transport , sous l'escorte de quelques vaisseaux de guerre, les amiraux républicains qui gardaient les côtes de l'Epire et de Tlllyrie vinrent à leur rencontre avec une flotte de cent trente galères à trois rangs de rames. Le combat fut rude ; et si la valeur eût pu décider du succès, l'avantage serait resté aux troupes triumvirales. Mais l'inégalité était trop grande entre des bâtiments de charge et des galères armées en guerre, et le petit nombre de celles qui servaient d'escorte au convoi fut accablé par la multitude des vaisseaux ennemis. Tout périt par le fer et par le feu, ou se vit forcé de se rendre aux vainqueurs et de prendre parti avec eux. Il y eut quelques pelotons qui se jetèrent sur des rochers ou dans des îles désertes ; et là , manquant de tout , la faim les contraignit de ronger les voiles et les cordages, et ils tâchaient de tromper leur soif en léchant la poix et le goudron.
Octavien et Antoine furent avertis à point nommé de ce désastre; et ce fut pour eux un nouveau motif
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de tâcher par toutes sortes de voies, et à quelque prix Il n'est poiut que ce pût être, d'amener Brutus à une action. Mais
informé de i • • i / / . i • i i »
cet inipor- cclui-ci, par un de ces événements inexplicables, n en '''me'uT"*^ entendit point parler, quoique le combat de mer se soit Réflexion de donné le même iour que les armées de terre en vinrent
Flutarque a j i
ce sujet, aux mains , et que depuis ce jour il s'en soit écoulé vingt jusqu'à la seconde bataille de Philippes. Si Brutus eût été informé de la victoire de sa flotte, il est très-certain qu'il n'aurait point hasardé cette seconde bataille. Muni abondamment de toutes sortes de provisions , avantageusement posté, et par-dessus cela maître de la mer, il réduisait ses adversaires à périr de faim et de misère dans leur camp, que l'hiver même qui approchait les eût bientôt obligés d'abandonner; et s'ils eussent voulu retourner en Italie , la flotte républicaine leur rendait le passage ou impossible, ou du moins trèsdifficile et très-périlleux.
Plutarque reconnaît ici une attention spéciale, un ordre exprès de la Providence. L'empire ', dit-il, ne pouvait plus être gouverné par une autorité partagée entre plusieurs, et il avait besoin d'un chef unique. Ainsi Dieu, voulant écarter le seul homme qui pût faire obstacle à celui qu'il destinait pour maître à l'univers, empêcha que Brutus ne pût profiter d'un événement qui lui assurait la victoire. Il s'en fallut même très-peu qu'il ne reçût cet avis, qui, s'il fût parvenu jusqu'à lui, aurait totalement changé la face des choses: car la veille du jour où il devait donner la bataille,
' T5)v irpayiAOCTtov , wç é'oiJCêv , y.où [Aeraç-YÎffai tov |j.Ci'vov e^itto^ùv CiùxeTtTToXXoTi; ci'vTwv )4aO£)4Twv, àXXà i'vra tw xparelv (J'uvapLEvu 6ouXo|ae-
HISTOIRE RO!\I AINE. 2 I i)
sur le soir arriva clans son camp un transfuge nommé Clodius, qui débita cette nouvelle comme publique dans l'armée triumvirale. Mais on méprisa son rapport, ou même on le prit pour une flatterie par laquelle ce transfuge voulait faire sa cour à ses nouveaux amis: en un mot, on ne daigna pas en rendre compte à Brutus.
Le lendemain, les armées s'étant rangées en ordre Seconde i.r.-
' *-' ^ taille de Plii-
de bataille, demeurèrent long-temps en présence sans lippes. s'ébranler. Brutus ne voyait pas parmi ses troupes un air de joie et d'ardeur qui lui inspirât la confiance de vaincre. Sa cavalerie n'avait point d'empressement pour commencer le combat , et elle attendait que l'infanterie lui montrât l'exemple. D'ailleurs, pendant qu'il parcourait les rangs, il reçut divers avis qui lui donnèrent des soupçons sur la fidélité de plusieurs officiers et de plusieurs corps : et ses soupçons entraient d'autant plus aisément dans son esprit, que d'anciens soldats de César, comme étaient presque tous ceux qui composaient son armée, pouvaient bien conserver de l'attachement pour le parti qu'ils avaient autrefois suivi. Enfin, un brave officier , nommé Camulatus , qui avait été honoré de récompenses distinguées pour sa valeur, tout d'un coup passant sous les yeux de Brutus, se jeta du coté des ennemis. Ce fut pour Brutus un vrai sujet de douleur: et, moitié par indignation, moitié par crainte d'une désertion plus grande, sur-le-champ il donna le signal et livra l'attaque vers la neuvième heure du jour, c'est-à-dire lorsqu'il ne restait plus que trois heures de soleil.
Il eut encore l'avantage du côté oîi il commandait en personne. A la tête de son infanterie il enfonça les ennemis, et, soutenu de sa cavalerie, il en fit un grand
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carnage et les poursuivit assez loin. Mais son aile gauche, craignant d'être prise en flanc, s'étendit beaucoup pour offrir un plus grand front, moyennant quoi le milieu devint trop faible pour résister à l'effort violent que firent les troupes triumvirales. Ce fut donc par cet endroit que commença la déroute de l'armée de Brutus. Le centre ayant été mis en désordre et rompu, les triumvirs, attentifs à profiter de ce premier succès, au lieu de s'amuser à poursuivre, à tuer, et à faire des prisonniers, ne songèrent qu'à empêcher que ceux qui avaient commencé à se débander ne se ralliassent. Dans ce dessein ils se partagèrent; et pendant qu'Octavien pénétrait jusqu'au camp des ennemis, et s'emparait des portes pour couper la retraite aux fuyards, Antoine prit Brutus par ses derrières et l'enveloppa.
Dans une si pressante extrémité, Brutus fit des prodiges. Agissant et de la tête et de la main, il se montra également soldat et capitaine. Mais il ne fut pas secondé. Les troupes de Cassius, partni lesquelles, dans la première action, il y avait plus de déroute que de carnage , avaient conservé une impression de terreur qui s'était communiquée à tout le reste de l'armée , au lieu que du côté des triumvirs les vaincus avaient été dans le moment taillés en pièces, et avaient ainsi emporté avec eux l'effroi dont sont frappées naturellement des troupes vis-à-vis de leurs vainqueurs. Ainsi û paraissait que c'avait été un grand avantage pour Brutus d'avoir perdu beaucoup moins de monde que les ennemis dans le premier combat ; et c'est pourtant ce qui fut la cause de sa défaite dans celui-ci.
Brutus combattit long-temps, environné de tout ce de Caton. qu'il avait de plus vaillants officiers. Ce fut là que le
fils de Caton effaça par une mort glorieuse la honte piut. iu Cat.
,, . •! 5 -1 • V' 1 min. et Brut.
cl une jeunesse peu sage : car il n avait pas imite la retenue et la modestie de son père, et ses liaisons avec une femme cappadocienne lui avaient attiré bien des railleries et bien des brocards. INIais, dans l'occasion dont je parle, il parut digne du sang d'où il sortait, faisant voir qu'il est plus aisé d'avoir du courage contre les dangers et contre la inort même que contre les plaisirs. Il fut toujours dans le plus chaud de la mêlée; et, accablé par le nombre, il ne prit point la fuite ni ne recula; au contraire, appelant les ennemis, et se nommant par son nom et par le nom de son père, il tomba enfin sur un tas de corps morts dont la terre était jonchée autour de lui.
Plusieurs braves, et entre autres le neveu deCassius, B^utu, co^rt périrent ainsi en combattant aux cotés de Brutus. Mais '"'^'^i"^ '^'^l'',^
• pris, et n e-
après de ^rands et généreux efforts, il fallut céder à la ""^^ ce mai-
, heur que par
nécessité; et ce général, voyant que tout était perdu, lagéuérosité
prit le parti de la luite, qui n était pas sans difficulté
pour lui : car Antoine avait recommandé expressément
qu'on ne laissât point échapper les chefs , de peur qu'ils
ne renouvelassent la guerre. Brutus courut très-grand
risque d'être pris ; et ce fut la générosité admirable d'un
ami qui lui épargna ce malheur.
Une troupe de Thraces s'était acharnée sur lui , et le poursuivait de fort près. Lucilius, qui l'accompagnait dans sa fuite, voulant lui donner le temps de s'éloigner, s'arrêta, et se laissa prendre par ces barbares, à qui il dit qu'il était Brutus; et pour les confirmer dans leur erreur, il les pria de le mener à Antoine, comme à un ancien ami, au lieu qu'Octavien était pour Brutus un ennemi implacable. Les Thraces, joyeux et triomphants
a»8 HISTOIRE romaine.
d'une si bonne capture, revinrent vers Antoine, à qui ils dépêchèrent quelques-uns de leurs camarades pour lui annoncer qu'ils lui amenaient Brutus. Antoine marcha à leur rencontre, suivi d'un grand nombre d'officiers et de soldats que cette nouvelle avait rassemblés, et dont les uns plaignaient le malheureux sort d'un homme si vertueux; les autres l'accusaient de déffénérer de sa propre gloire e'n se réduisant, par un amour immodéré de la vie, à devenir la proie d'une troupe de barbares. Lorsque Antoine vi^ approcher les Thraces, il demeura un peu embarrassé, ne sachant trop comment il recevrait Brutus. Mais Lucilius s'avançant d'un air de confiance : «Non, Brutus n'est pas pris, Iwi « dit-il, la fortune n'a pas eu le pouvoir d'outrager jusce qu'à ce point la vertu. On le trouvera , mort ou vice vant, toujours digne de lui-même. Pour moi, j'ai ce trompé vos gens, et je me présente devant vous, prêt (c à subir telle peine qu'il vous plaira d'imposer à mon fc audace.» A ce discours la joie des Thraces, qui avaient fait prisonnier Lucilius, se changea en honte et en dépit, et la confusion éclata sur leurs visages, ce Ne soyez ce pas fâchés de l'erreur, leur dit Antoine, vous avez ce fait une bien meilleure prise que celle que vous cherce chiez. Vous vouliez prendre un ennemi , et c'est un ce ami que vous m'amenez. J'atteste tous les dieux que ce j'aurais été bien en peine du traitement qu'il eût fallu ce faire à Brutus. Mais des hommes tels que celui - ci , ce j'aime bien mieux les avoir pour amis que pour enci nemis. » En finissant ces mots, Antoine tendit la main à Lucilius, il l'embrassa cordialement, et le confia à la garde d'un de ses amis, qu'il chargea d'en avoir soin. Lucilius demeura depuis ce moment attaché à Antoine :
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il eut pour lui la inême fidélité qu'il avait gardée à Brutus, et avec le même malheur.
Cependant Brutus avait mis entre lui et les ennemis Derniers un petit ruisseau dont les bords étaient couverts de bois Bnuus" *Sou et escarpés. Comme il était déjà nuit, il n'alla pas loin, ^oX'p''^'' et s'assit dans un lieu creux adossé contre un grand ^^'^'"• rocher. 11 avait avec lui un petit nombre de ses amis, et des premiers officiers de son armée, entre autres P. Volumnius, que Plutarque cite comme auteur de mémoires touchant les événements dont il est ici question. Je ne craindrai point de rapporter toutes les plus petites circonstances que Plutarque a tirées de cette source.
Brutus, levant les yeux au ciel, qui était tout semé d'étoiles, prononça un vers de la Médée d'Euripide, dont le sens est : « Jupiter % que celui qui est l'auteur « de tant de maux n'échappe pas à ta vengeance !» Il en voulait vraisemblablement à Antoine, de qui il avait espéré le concours et l'appui pour le rétablissement de la liberté après la mort de César, et qui, en prenant le parti contraire, fut réellement la cause de tous les maux qui suivirent. Brutus ajouta une autre citation d'un poète grec, deux vers que Volumnius avait oubliés, mais qui sont indiqués par Florus, et rapportés par , ,
Dion. C'est un blasphème contre la vertu. « Malheu- « reuse vertu ^! disait Hercule dans ce poète, tu n'es « qu'un nom, et moi je t'ai cultivée comme si tu étais « une réalité : mais tu n'es que l'esclave de la fortune.»
' Zeij,p.if) Xâ6&t Cl vwv ^' oç a'iTioç xaicûv.
(EuRip. Med.v.33i.)
■'■ Vl TÀ-Âii-cv àpETT, , Xci'yoç àp ' loaô' • èyw ^i ai ' •
Ûç É'pyov -ïiaKou^i • ait (5" àp ' èfî'oûXeuEç fùyr,. . •
Langage de désespoir , qui démasque la constance que Brutus avait jusque-là témoignée, et qui fait voir évidemment que l'espérance du succès lui était un appui nécessaire. C'est ainsi que ne manque jamais de se démentir une vertu purement humaine , qui ne porte point sur le fondement solide de la révélation d'une autre vie où le bonheur se réconciliera pour jamais avec la vertu.
Brutus se rappela ensuite avec douleur ceux qu'il avait vus périr dans le combat; et il témoigna surtout regretter Flavius, ingénieur en chef de son armée, et Labéon, l'un de ses lieutenants, père du célèbre jurisconsulte de même nom. Cependant quelqu'un de la compagnie eut soif; et voyant que Brutus sentait le même besoin, il prit un casque, et alla puiser de l'eau à la petite rivière qui était-proche. Pendant cet intervalle on entendit du bruit d'un autre côté; et Volumnius, accompagné de Dardanus,écuyer de Brutus, alla voir ce que c'était. Lorsqu'ils revinrent, ils demandèrent des nouvelles de l'eau; mais elle avait été bue en leur absence. Brutus conservait encore assez de tranquillité pour sourire de cette petite aventure. « L'eau est bue, dit-il, il faudra qu'on aille vous en chercher d'autre. » Le même y retourna; mais peu s'en fallut qu'il ne fût pris, et il revint avec assez de peine, ayant été blessé.
Il semble qu'il restât encore quelque rayon d'espérance à Brutus. Il conjecturait que le nombre des morts n'avait pas été bien considérable de son côté. Statilius, de qui nous avons déjà parlé à l'occasion de la mort de Caton, s'offrit pour aller à la découverte; et s'il trouvait que le camp subsistât, il promit d'élever un fanal. Le fanal parut, mais on attendit long-temps en vain le
retour de Statilius. «11 reviendra, ditBrutus, s'il est « en vie. » Il ne revint point , ayant été rencontré par un gros d'ennemis qui le tuèrent.
Selon Appien, Brutus passa non - seulement la nuit entière , mais une partie du lendemain , occupé du soin de recueillir les débris de sa défaite, et déjà il voyait environ quatre légions rassemblées autour de lui. Il fut bien aise de sonder ses troupes, et de savoir quelles étaient leurs dispositions. Craignant cependant de se commettre, il chargea leurs officiers de leur proposer de faire un effort pour rentrer dans leur camp, et pour en chasser les ennemis. Ces soldats découragés répondirent nettement, qu'ils se croyaient quittes envers Brutus, et qu'ils n'avaient plus d'autre pensée que de faire leur paix aux meilleures conditions qu'il serait possible.
Plutarque ne parle en aucune façon de cette tentative, et il rapporte la mort de Brutus à la nuit même qui suivit la bataille. C'est à quoi je m'en tiens.
Statilius ne revenant point, Brutus jugea bien qu'il avait péri; et ne songeant plus qu'à mourir lui-même, il se pencha, demeurant toujours assis, vers un de ses esclaves, nommé Clitus, et lui parla bas à l'oreille. Cet esclave garda le silence, et ne lui répondit que par ses larmes. Brutus fit approcher ensuite Dardanus , son écuyer; et n'en ayant pas eu plus de satisfaction, il s'adressa enfin à Volumnius; et, se servant de la langue grecque, il lui rappela les maximes stoïques sur la mort volontaire, et la fermeté de courage dont il devait avoir fait provision pour un cas pareil. Il le pria donc de tenir avec lui l'épée, afin d'enfoncer le coup plus fortement. Volumnius, et tous ceux qui étaient présents,
lin HISTOIRE ROMAINE.
refusèrent de lui rendre un si triste service. Quelqu'un même de la compagnie dit qu'il ne fallait point demeurer dans le lieu où ils étaient , et qu'il était à propos de fuir. « Oui, reprit Brutus avec vivacité, il faut fuir, <( mais c'est par le secours des mains, et non pas par « celui des pieds. »
Il s'était levé en prononçant ces paroles; et, tendant la main à chacun avec un visage serein, il leur ditcc que « c'était pour lui une grande joie qu'aucun de ses amis « ne lui eût manqué de fidélité; et que , s'il se plaignait « de la fortune, ce n'était que par rapport à sa patrie: « que pour lui personnellement , il se regardait comme « plus heureux que les vainqueurs, non -seulement eu « égard à sa situation précédente, mais dans le moment « même, puisqu'il laissait une gloire de vertu que ni « leur puissance ni leurs armes ne pourraient leur procf curer : qu'au contraire toute la postérité jugerait qu'ils « étaient des injustes qui avaient écrasé ceux qui avaient « le meilleur droit, et des méchants qui avaient opprimé « des gens de hien pour envahir une domination illégi- « time et tyrannique». Il finit en les exhortant et en les priant de songer à mettre leur vie en sûreté.
Il se retira ensuite à l'écart, accompagné seulement de deux ou trois personnes, parmi lesquelles était Straton , Egéate, qui lui servait de conseil et comme de guide dans les exercices de Téloquence. Ce Grec était celui sur qui Brutus comptait pour être aidé à se donner la mort. Il témoigna pourtant de la répugnance à se charger d'un si funeste ministère. Mais, lorsqu'il vit que Brutus recourait à un de ses esclaves : « Si c'est « une chose résolue, dit -il, je ne souffrirai pas que « vous trouviez dans un esclave plus de secours que
u dans un ami. » Il prit donc à deux mains la poignée de i'épée nue, et, en détournant le visage, il la tint ferme. Brutus, levant le bras gauche sur sa tête, saisit de la main droite la pointe de I'épée; et se Tétant ajustée à la mamelle gauche, vis-à-vis de l'endroit oii l'on sent le battement du cœur, il se poussa dessus avec effort, et se perça ainsi, de manière qu'il expira dans le moment.
D'autres disent que Straton ne fut que simple témoin de cette scène sanglante, et que Brutus lui-même, tenant son épée, se l'enfonça par le poids de son proj)ie corps; mais, pour mourir ainsi, il n'avait besoin du secours de personne. Et d'ailleurs Plutarque nous administre une preuve qui ne permet pas de douter ([ue Straton n'ait fait en cette occasion un autre personnage que celui de spectateur : car il raconte que, quelques années après, Messala, réconcilié avec Octavien , et tenant un rang distingué entre ses amis, lui présenta ce rhéteur en disant , les larmes aux yeux : > ^^
« César, voici celui qui a rendu à mon cher Brutus « un dernier et déplorable service. «
Lorsque le corps de Brutus eut été apporté à An- Antoine fait
.• •! ■ ^ n \ /"'■• 't. ',.'.. ' rendre à son
tome, il se souvint que son irere Çaïus avait ete tue corps les par les ordres de ce général , et il en fît quelque re- ii^n'^éurt proche à sa mémoire. 11 aima mieux pourtant s'en ^nto'ne en-
* ' voie sa tête a
prendre à Hortensius, qui s'était chargé de l'exécution , Rome, et il le fit tuer comme une victime due à sa vengeance. ' Pour ce qui est de Brutus, il voulut qu'on lui rendît les derniers honneurs , et il donna pour couvrir son corps une cotte d'armes très -magnifique et très-précieuse. Il punit même rigoureusement l'insolence et l'infidélité de l'affranchi à qui il avait commis le soin
(le la sépulture, et qui, tenté par la richesse de cette cotte d'armes, la vola au lieu de la brûler avec le corps. Antoine, en ayant été informé, fît mettre à mort le coupable. Les cendres de Brutus furent recueillies dans une urne, et portées à Servilie sa mère. La tête avait Suet. Aug. été séparée du tronc avant l'inhumation. Octavien, bien VeiL'^i'1,'72. moins généreux qu'Antoine, s'était fait une joie et une espèce de devoir de satisfaire les mânes de César en mettant aux pieds de sa statue dans Rome la tête de son meurtrier. Elle périt, dit-on, dans le trajet de Dyrrachium en Italie. Brutus n'était encore que dans sa trenteseptième année lorsqu'il mourut.
MortdePor- Pour achcver tout ce qui appartient à son histoire, ^deBrutnl'^ il me rcstc h rendre compte de la mort de Porcia sa femme. On la raconte d'une manière tout-à-fait tragique. On dit que cette héroïne, ayant appris le triste sort de son mari, résolut de ne lui pas survivre; et que comme ses amis et les gens de sa maison la gardaient à vue, et prenaient soin de lui soustraire toute arme et tout instrument capable de blesser, elle mit des charbons ardents dans sa bouche, et, la fermant, elle s'étouffa.
Plut ^'^ récit, quoique appuyé de l'autorité de Nicolas
in Bruto. ^^ Damas , de Valère Maxime et de Dion , pourrait bien
Val. Max. ' ^ ^ '
IV, 6. n'être qu'une fable accréditée par le goût des hommes pour le merveilleux : car Plutarque cite une lettre de Brutus dans laquelle il se plaignait de la négligence de ses amis à l'égard de Porcia, qui, étant tombée dans une maladie de langueur, avait pris, sans qu'ils s'y opposassent, le parti de se laisser mourir. Il est vrai que cet historien laisse un doute et un soupçon sur la légitimité de la pièce qu'il allègue. Mais parmi les lettres
HISTOIRE ROMAINE. a?.!)
que nous avons de Cicéron à Brutus, on en lit une cicadBruî. dont les interprètes sont assez embarrassés à assigner ^' ''*' le sujet, et qui paraît manifestement une lettre de consolation ' sur la mort de Porcia. Ainsi il est très-vraisemblable que Porcia était morte avant Brutus.
L'iiistoire nous a conservé les noms de quelques il- isoms des
, . , I 1 -Il plus illustres
lustres personnages qui périrent ou dans la bataille persouoages même de Phdippes, ou par une suite de ce grand eve- l Phiiippes. nement. Outre le fils de Caton , le neveu de Cassius, J;IJ'"pi.r^7c Labéon, et Hortensius , dont j'ai déjà parlé , je trouve ^/^f^lf^g"^ encore un Varron,un Lucullus tué, dit Valère Maxime, Veii. 11,71,
' ^ et Val. Max.
par ordre d'Antoine , et auprès duquel demanda à être iv, 7. égorgé Volumnius, son ami, qui se repentait de l'avoir ensasé dans celte funeste milice. Ouintilius Varus se fit tuer par un de ses affrancbis , après s'être revêtu des ornements de sa dignité. Mais il n'en est aucun qui se trouve dans un cas plus singulier et plus propre à " marquer l'incertitude et la bizarrerie des choses humaines que Livius Drusus, père de Livie, qui devint peu après épouse d'Octavien , et dont le fils Tibère fut élevé ensuite à l'empire. Le grand-père de cet empereur se tua lui-même dans sa tente pour éviter de tomber entre les mains de celui qui allait devenir son gendre.
Il n'en aurait pas obtenu de quartier : carOctavien, Cmauté
, y , . . , d'Octavien.
qui avait eu assez peu de part a la victoire, en abusa insolemment à l'égard des vaincus. Il fit égorger sans suet. Aug. miséricorde tout ce qu'il y avait de plus distingué entre les prisonniers, et il ne leur épargna pas même les insultes et les reproches remplis d'amertume. L'un d'eux lui demandant humblement la grâce de la sépulture, il
I C'est le sentiment de M. Middleton , dans sa Vie de Cicéron. f ,