‹ OEuvres complètes. Accompagnée d'observations et d'éclaircissements historiques (volume 4)Chapitre 29 sur 61 · C. NORBANUS EL ACCUS · texte numérisé non relu

C. NORBANUS EL ACCUS

J'ai différé jusqu'ici de parler des mouvements des Mouvemmts Parthes, afin de pouvoir former un tissu qui réunisse tout ce qui appartient à cet objet sous un seul point de vue. Il faut donc maintenant reprendre les choses de plus haut. -

Dès le commencement des guerres civiles entre les

3o4 HISTOIRE ROMAINE.

Justin. xrti, Romains, les Parthes avaient toujours été portés d'in- ^ clination pour le parti de Pompée. Ils se souvenaient

que ce général, étant autrefois en Orient, avait tenu à leur égard une conduite pacifique; et de plus ils savaient que M. Crassus, second fils de Crassus leur ennemi , était attaché à César, et servait dans ses armées : nouveau motif pour eux de penser que, si cette faction devenait victorieuse, ils devaient s'attendre à la guerre. Aussi avons-nous vu que César était près de la porter dans leur pays lorsqu'il fut assassiné.

Après sa mort, les Parthes, suivant toujours leur plati, favorisèrent Brutus et Cassius; et ils se disposaient à leur envoyer du secours lorsqu'ils apprirent leur défaite et leur fin déplorable.

Guides par Cclui qui soUicitait auprès d'eux ce secours était Lafiu"^iis*eD! biénus, fils de ce célèbre transfuge qui de lieutenant vahissent la gj. jg créature de César s'en était rendu l'ennemi le plus

Syrie. '■

i^'o implacable. Le fils hérita de son père la haine contre le parti de César; et, ayant perdu ses dernières espérances par la ruine de Brutus et de Cassius , il aima mieux demeurer sous une domination étrangère que d'aller chercher une mort inévitable dans sa patrie. Et d'abord il fut assez peu considéré de ceux sous la protection desquels il vivait. Mais, ayant toujours l'œil sur le train que prenaient les affaires dans l'empire romain, aux premiers troubles qui naquirent entre Antoine et Octavien, il fit observer aux Parthes que Toccasion était très -favorable pour eux; et que, pendant que les principales forces des vainqueurs se détruisaient niutuellemenl en Italie par la guerre de Pérouse, et qu'Antoine en Egypte s'amolhssait auprès de Cléopatre, ils pouvaient se venger de la guerre injuste que Crassus

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leur avait faite, et même envahir lès provinces romaines qui étaient dans leur voisinage et à leur bienséance. Ses avis furent écoutés; et Orode, roi des Parthes, leva une puissante armée pour faire une invasion en Syrie. Il établit général de cette armée son fils Pacorus, et lui donna pour conseil Barzapharnès, l'un de ses premiers satrapes , etl^abiénus , sur les intelligences duquel il comptait principalement pour le succès : il ne fut pas trompé dans son espérance, Antoine avait laissé pour commander en Syrie Décidius Saxa, qui lui était anciennement et fortement attaché. Mais les troupes qu'il donna à ce lieutenant avaient servi sous Cassius. Labiénus trouvait donc parmi elles des amis et des connaissances; et il sut si bien s'en prévaloir, si bien leur rappeler le serment qu'elles avaient autrefois prêté aux défenseurs de la liberté romaine , que la défection fut générale. Toutes les villes lui ouvrirent leurs portes : Apamée et Antioche même le reçurent; et Saxa, abandonné de son armée, fut réduit à se tuer de sa propre main pour ne pas tomber au pouvoir du vainqueur. Il n'y eut que Tyr qui arrêta les Parthes conduits par Labiénus. La garnison était fidèle, et elle se trouva fortifiée par le concours de tous ceux qui avaient quitté la Syrie pour ne pas subir le nouveau ioi>ir

De la Syrie ainsi soumise les Parthes passèrent dans iisétabiisa Judée, où les appelait Antigonus , neveu et rival d'Hyr- nus roi de^'u

Judte, et emmènent nier

can. Ce prince, possédé de l'aveugle manie de régner,

n'eut pas honte de leur promettre, pour obtenir leur P{j''°°°''"

secours, non - seulement mille talents d'argent, mais Jo^epi»- in

' . Ant. xiv,23.

cinq cents femmes. Les Parthes inondèrent la Judée , et de Beiio

Jud. I , II.

et, secondés du parti d' Antigonus, ils se rendirent les

Fome XXIV. Hist. Rom. 20

3o6 HISTOIRE ROMAINE.

maîtres , sans peine, de tout le pays, et pénétrèrent clans Jérusalem. Hérotle et ses frères, qui défendaient, ou plutôt qui gouvernaient Hyrcan , firent néanmoins une belle résistance dans le palais. Mais les Parthes, joignant, selon leur pratique, la perfidie à la force, persuadèrent à rinibécille Ilyrcan , et même h Phazaël , frère d'Hérode, de venir négocier la paix avec eux; et lorsqu'ils les eurent en leur pouvoir, ils les enchaînèrent, contre la foi jurée, et les livrèrent à leur ennemi. Phazaël se tua de désespoir. Pour ce qui est d'Hyrcan , la rage d'A.ntigonus se porta jusqu'à l'horrible excès de lui mordre et de lui déchirer à belles dents les oreilles afin de le rendre pour jamais incapable de la souveraine sacrificature, qui, selon la loi, ne pouvait être possédée par un homme mutilé de quelqu'un de ses membres. Les Parthes emmenèrent même avec eux le malheureux Hyrcan , afin d'oter tout ombrage à Antigonus , qu'ils établirent roi de la Judée. C'est alors qu'Hérode, n'ayant plus de ressource dans tout ce qu'il voyait autour de lui , s'en alla à Rome, comme je l'ai rapporté, et obtint d'Antoine et d'Octavien le titre de roi. Labiénus Labiéuus poussa en avant ses victoires et entra dans

ciude! et la Gilicie. Plancus était chargé par Antoine de défen- 'urdiLl'iâ f^^^ ^^^ provinces de l'Asie. Mais, guerrier de peu de Carie. yertu , il s'enfuit à l'approche de l'ennv^mi , et passa dans quelqu'une des îles voisines, où il tiouva un asyle sûr, parce que les Parthes n'avaient point de vaisseaux. Le pays ainsi abandonné demeura à la merci des vainqueurs; et Labiénus perça jusqu'en Carie, où il prit et détruisit les villes de Myiasa et d'Alabande : mais il échoua devant Stratonicée.

llybréas, cet orateur dont j'ai déjà eu lieu de parler,

HISTOIRE ROMAINE. Soy

fit dans celte occasion le devoir de bon citoyen, et anima les Cariens , ses compatriotes, à se défendre avec courage. Comme c'était un homme d'un esprit agréable, il insultait même à la ridicule -vanité de Labiénus ; et, pour contraster avec le titre de Parthique strabo,xiv. que prenait ce général , lui il se faisait appeler Carique. "' ^ La plaisanterie était bien fondée ; car Labiénus prenait à contre- sens la pratique des généraux romains, qui empruntaient de nouveaux surnoms des nations qu'ils avaient vaincues, et non pas de celles qu'ils menaient faire la guerre à leurs concitoyens. Le succès au reste ne fut pas favorable à Hybréas. Sa patrie, la ville de Mylasa , fut ruinée, coqimeje l'ai dit; et lui-même il ne sauva sa vie qu'en se retirant dans l'île de Rhodes.

Telle était la situation des choses lorsque Ventidius ventidius,

i • ' * t • • -, 1 lieutenant

arriva en Asie, envoyé par Antoine, qui venait de con- d'Antoine, dure le traité de Brindes avec Octavien. Dès qu'il parut, tout changea de face. Labiénus recula sur-le-champ jusqu'au mont Taurus pour s'appuver des forces des victoires Parthcs, dont le gros était reste en Syrie. Ventidius le tives suivit; et, à l'approche de l'armée des Parthes, sachant la supériorité qu'avait la cavalerie de cette nation pour combattre en plaine, il se campa sur une hauteur, affectant des dehors de timidité. Les ennemis , fiers de leur multitude et de leurs victoires passées, vinrent imprudemment l'attaquer sur cette hauteur. Dans un genre de combat oii l'agilité des mouvements, où les flèches étaient de peu d'usage , tout l'avantage se trouvait du coté des Romains. Ils eurent donc bon marché des Parthes, et, sans peine ni risque, ils les taillèrent en pièces ou les mirent en déroute. Labiénus se sauva par la fuite : mais , après avoir erré quelque temps en

arrive et remporte • sur les Parthes deux

3o8 HISTOIRE HOMAINE.

Cilicie, il fut reconnu. Démétrius, affranchi du dictateur César, et préposé par Antoine au gouvernement de l'île de Chypre, le fit prisonnier, et vraisemblablement le mit à mort. Ce qui me porte à penser ainsi , c'est que l'histoire n'en fait plus, depuis le temps de sa prise, aucune mention. Cette première victoire de Ventidius rendit à Antoine tout le pays que Labiénus lui avait enlevé en Asie.

Elle fut bientôt suivie d'une seconde , dans laquelle le satrape Barzapharnès fut tué, et qui fit recouvrer aux Romains toute la Syrie. Il n'y eut que la petite île d'Aradus qui persista dans la rébellion, parce qu'elle avait trop offensé Antoine pouj; espérer aucune grâce. Les habitants d'Aradus avaient brûlé vif Curtius Salassus , qui venait lever sur eux des contributions pour Antoine. Ils s'opiniâtrèrent donc à soutenir un siège qui fut long : car ce peuple avait du courage et de l'intelligence dans la guerre. Mais les forces étaient trop inégales pour que les assiégés ne fussent pas enfin obligés de succomber.

C'est à l'occasion de ces deux victoires de Ventidius

Autoine,]a-

loux de la qu'Antoine célébra à Athènes les fêtes dont j'ai rendu

gloire de T ''

Ventidius, compte. J'ai aiouté que le triumvir, jaloux de la gloire

part d'Athè- '^ .

nés, pour se de sou lieutenant , se mit promptement en marche pour

mettre à la .ii- i i • • i •

tête de ses aller cueillir des lauriers qui lui appartinssent en promut! pre , et dont l'éclat ne fût point pour lui un éclat d'emprunt. Mais, avant qu'il arrivât sur les lieux, Ventidius avait déjà remporté une troisième victoire, qui pouvait être regardée (domine mettant fin à la guerre. Troisième Pacorus rentra en Syrie avec une nombreuse armée, Ventidius, sous le consulat d'Ap. Claudius et de Norbanus; et, ^"corus,''^' s'il eût fait diligence pour passer l'Euphrate, il aurait

armées.

Plut.

m Anton

HISTOIRIi ROMAINE. 3o()

beaucoup embarrassé Ventidius , qui n'avait pas encore prince des toutes ses forces rassemblées, et dont une partie des Dio,i.49. légions était alors en Gappadoce au-delà du mont Taurus. Pour parer à cet inconvénient, il usa d'adresse. Il avait dans son camp un petit prince syrien nommé Cbannœus, qu'il savait entretenir des intelligences avec les Parthes. Ventidius , au lieu de lui témoigner de la défiance, ou même de le punir, feignait quelquefois de le consulter; et, dans l'occasion dont il s'agit, il lui dit qu'il serait fort aise que les ennemis passassent le fleuve à Zeugma, selon leur coutume, parce qu'il y avait dans ce pays des hauteurs dont il saurait bien profiter contre eux; mais qu'il regarderait comme une chose fâcheuse pour lui s'ils allaient chercher plus bas un passage , au-delà duquel ils trouveraient des plaines , ,

tout-à-fait commodes pour les opérations de leur cavalerie. Le traître saisit cette fausse confidence, et, trompé par Ventidius, il trompa le prince des Parthes, qui crut ne pouvoir prendre un meilleur parti que celui que craignait l'ennemi. Ce fut pour Pacorus un retardement de quarante jours, tant à cause du circuit qu'il lui fallut faire , que parce que , le fleuve étant fort large à l'endroit oii il le passa, la construction du pont emporta beaucoup de temps. Pendant cet intervalle, Ventidius eut tout le loisir de rassembler ses troupes, et il avait son armée complète trois jours avant que les Parthes eussent passé le fleuve.

Les armées se rencontrèrent dans la Cyrrhestique , région de la Syrie, et elles ne furent pas long -temps en présence sans en venir aux mains. Les Parthes, quoique battus deux fois par Ventidius, n'avaient encore rien diminué de leur présomption téméraire, et

3lO HISTOIRE ROMA.INE.

ils furent de nouveau les dupes des mêmes apparences de timidité par lesquelles ce général les avait déjà fait tomber dans ses pièges. Pacorus, voyant que les Romains se tenaient renfermés dans leur camp , vint y donner Tassant. Non-seulement il fut repoussé, mais il y perdit l'élite de ses troupes, et même la vie. Dès qu'il eut été tué en combattant vaillamment, sa mort acheva la déroute de son armée. La victoire des Rouiains fut entière; et ils comptèrent alors avoir rendu le change aux Parthes pour la défaite de Crassus. Les fuyards se partagèrent : ceux qui tachèrent de regagner leur pont furent', pour la plupart, prévenus et massacrés par les vainqueurs ; les autres se retirèrent auprès d'Antiochus , roi de Commagène.

Si Ventidius eût poursuivi sa victoire, et qu'il fût entré en Mésopotamie, l'empire des Parthes était exposé à un très -grand danger; car la mort de Pacorus avait répandu parmi eux une étrange consternation. Mais le lieutenant d'Antoine craignit d'avoir trop bien servi son général , et il ne pensa pas qu'il fût prudent d'irriter par de nouveaux succès une jalousie qui était déjà portée très-loin. Il se réduisit donc à faire rentrer dans le devoir les petits princes et les villes de Syrie qui conservaient encore de l'affection pour les Parthes ; et , sachant que Pacorus s'était fait également aimer des Syriens par sa justice et admu'er par sa bravoure, il ordonna que l'on portât sa tête par tout le pays, afin que, convaincus de sa mort par le témoignage de leurs yeux , les peuples oubliassent plus aisément un prince dont ils ne se seraient jamais détachés s'ils l'eussent cru vivant.

Tout se soumit au vainqueur. Le seul Antiochus de

HISTOIRE ROMAINE. Jlf

Commaaène, sommé de livrer ceux des Parthes qui mosates, s'étaient réfugiés auprès de lui, refusa d obéir. Venti- ces ne fait dius alla donc 1 assiéger dans Samosates, sa capitale; neuràAnet bientôt il le força de demander à capituler, moyennant une somme de mille talents que ce prince offrait. Les ordres exprès d'Antoine empêchèrent que sa proposition ne fût acceptée. Ce général était près d'arriver; et il voulait au moins se réserver un dernier exploit, et prendre de force Samosates. Sa politique jalouse lui tourna fort mal. L'ardeur de ses soldats se refroidit lorsqu'ils virent qu'au lieu d'honorer et de récompenser Ventidius , il l'écartait de tout emploi ; et au contraire le courage des assiégés s'anima par le désespoir où les jetait le refus de leurs offres. Le siège traîna donc en longueur; et Antoine se trouva enfin trop heureux d'accepter trois cents talents au lieu de mille , et d'accorder h ce prix la paix à Antioclius.

Tel fut l'unique fruit de l'expédition d'Antoine. Il s'en retourna tout de suite à Athènes auprès d'Octavie, dont il était alors autant l'amant que l'époux : heureux si cette passion légitime eût effacé pour jamais de son cœur le souvenir de Cléopatre !

On lui décerna à Rome le triomphe pour les victoires de Ventidius ; et en cela il n'y avait rien de contraire aux lois romaines , parce que c'était l'usage d'attribuer toujours l'honneur des succès militaires au général sous les auspices duquel ils avaient été remportés.

Le véritable vainqueur ne fut point frustré de sa ré- Triompiiode

. . ,., A X 1 Veutidius.

compense. Antoine, quoiquil eut ouvert son cœur a la jalousie contre son lieutenant, n'était point injuste ni malfaisant par caractère, et il n'envia point à Ventidius un triomphe si bien mérité. ■ •

3l2 HISTOIRE ROMAINE.

Le triomphe décerné à Antoine n'eut point lieu , parce que ce général fut toujours occupé d'autres soins qui lui parurent préférables. Mais Ventidius, à qui une pareille illustration était précieuse, se rendit à Rome pour triompher des Parthes. Cette cérémonie se célébra avec pompe le 28 décembre. On vit, non sans étonnement, dans Home un triomphateur qui lui-même

i>iin.vii,43. avait été autrefois mené en triomphe; et une seconde singularité, qui augmenta la gloire de Ventidius, c'est qu'il était le premier qui eût triomphé des Parthes, et il fut très-long-temps le seul. Son rare mérite l'avait tiré de la poussière; et il n'eut à l'amitié d'Antoine que l'obligation d'avoir trouvé les occasions d'exercer ses talents. Josèphe et Dion lui reprochent quelques traits d'avarice. C'est la seule tache dont l'histoire charge sa mémoire.

Prise deJé- Lcs victoircs de Ventidius frayèrent le chemin à

rusalem par ,,/, , . -.^-^^ , -. . a • in

Sosiusetpar 1 clcvation d Hcrode en privant Antigonus de 1 appui Joteph. ciÊS Parthes. Ce ne fut pas néanmoins une opération exempte de difficulté que de détruire Antigonus, même réduit à ses seules forces. Ce prince, soutenu de son courage et de l'amour de la plus grande partie de la nation , résista encore au moins l'espace d'un an ; et il fallut que Sosius, qui avait été établi par Antoine gouverneur de Syrie , employât tout ce qu'il avait de troupes romaines sous son commandement contre un ennemi si inégal. La ville de Jérusalem, assiégée non-seulement par Hérode, mais par Sosius à la tête d'une armée romaine de onze légions , se défendit pendant cinq mois. Elle ne fut prise que pièce à pièce, les assiégés se retranchant toujours dans l'intérieur à mesure qu'ils abandonnaient ce qui avait été forcé par les ennemis. Enfin

HISTOIRE ROMAINE, 3l3

le temple, qui était leur dernière ressource, et sur la

sainteté duquel ce peuple, toujours charnel, fondait

une aveugle confiance , fut emporté d'assaut un jour '

de sabbat , où se célébrait le jeûne solennel du troisième

mois; le même jour, par conséquent, auquel Pompée

s'en était rendu maître vingt-six ans auparavant, car

je place ici cet événement par anticipation sur l'année

suivante.

Les vainqueurs inondèrent Jérusalem du sang de ses habitants, sans distinction d'âge ni de sexe. L'indignation, causée par la résistance opiniâtre des assiégés, animait les Romains; et la haine de parti, encore plus violente, poussait les Juifs attachés à Ilérode à ne faire aucun quartier à leurs malheureux compatriotes. Après la première fureur assouvie, Hérode sauva néanmoins les restes de cette ville infortunée. Il représenta à Sosius que, si on la livrait au pillage, on allait le faire roi d'un désert. Mais ces représentations auraient été peu efficaces , si elles n'eussent été appuyées de l'argent qu'il distribua abondamment à tous les Romains, depuis le général jusqu'au dernier des soldats.

Hérode eut aussi grand soin d'empêcher la profanation du temple en arrêtant la curiosité indiscrète , et avide, de cette multitude d'étrangers et de gentils. ,

C'est une attention qui mérite des éloges, si pourtant * elle était en lui l'effet du zèle , et qu'elle ne doive pas être attribuée à une politique intéressée, et au désir de se concilier l'affection des peuples sur lesquels il allait régner.

Car le trône était son unique objet, et il sacrifiait Amigonus, tout à l'ambition. Ainsi, comme la vie d'Antigonus ges^etmirî

3l4 nJSTOIIlE ROMA.I]\E.

inortromme était pour lui uii sujet d'inquiétudcs éternelles, et lui Htwrpail aurait toujours rendu incertaine la possession de la *ÏÏuVde la*' couronne , il ne se piqua point de générosité à l'égard couronue. jg ^g malhcureux prince : au contraire, il s'acharna à le poursuivre jusqu'à la mort. Antigonus, par une démarche peu digne du courage qu'il avait jusque-là fait paraître, s'était remis volontairement entre les mains de Sosius. Celui-ci l'envoya chargé de chaînes à Antioche , où Antoine était revenu : et là Hérode , par ses instances et par son argent, obtint qu'on lui fît son Plut. uio. procès comme à un criminel. Il fut condamné, attaché •'°'- à un poteau, battu de verges, et enfin il eut la tête tranchée par la main d'un licteur : traitement que jamais les Romains n'avaient fait éprouver à aucune tête couronnée. En lui finit le règne des Asmonéens, qui avaient exercé en Judée la souveraine puissance , jointe à la grande sacrificature , pendant l'espace de plus de six-vingts ans. Hérode se vit alors au comble de ses vœux, non plus simplement décoré d'un vain titre de royauté, mais jouissant réellement et paisiblement d'un royaume que quelques années auparavant il osait plutôt convoiter qu'espérer.

Il nous faut maintenant revenir aux affaires de Rome

Confusion et ^ ,

mépris de et de l'Italie , qui présentent un spectacle non moms

toutes les . , . '■ • i .ii

lois dans anuiic , quoiquc moms brillant. dÎo.^ La confusion et le mépris de toutes les lois conti-

nuaient de déshonorer la face de la ville. Pendant l'année que commencèrent les consuls Ap. Claudius et Norbanus on compta soixante-sept préteurs , les triumvirs multipliant sans mesure le nombre des magistrats par des abdications et des remplacements qu'ils déterminaient à leur gré. La questure , à laquelle régulière-

HISTOIRE R03IAINE, Ûl5

ment on ne pouvait être nommé avant l'âge de vingtsept ans, fut donnée à un jeune homme qui n'avait pas encore quitté la robe de l'enfance, et qui prit la robe virile le lendemain de sa nomination. Un sénateur de nouvelle création voulut combattre comme gladiateur. On l'en empêcha, et l'on rendit même un décret pour défendre cet avilissement inhumain de la dignité sénatoriale. Mais la fureur et le travers eurent plus de force que cette ordonnance, qui fut souvent violée sous les empereurs suivants.

Les affaires qui occupaient Octavien , et qui con- Octavien stamment étaient son grand objet, ne 1 empêchèrent mourpoiupas detre sensible a i amour. Livie sut lui inspirer une passion forte et durable , plus encore par l'adresse de son esprit que par les charmes de sa beauté. Elle était depuis peu de temps revenue à Rome avec son mari Tibérius Néron. J'ai dit que ce zélé républicain , après la guerre de Pérouse, s'était sauvé en Sicile, lui et toute sa famille. Là , sa hauteur et sa fierté ne purent s'ac- • commoder des complaisances qu'exigeait Sex. Pompée; et il passa en Grèce auprès d'Antoine , qui le ramena - .

avec lui en Italie.

livie ne fut pas long-temps à Rome sans attirer les ii répudie regards d Octavien. Il était marie : mais 1 humeur aca- même jour

., 1 Cl •^ ■ r l'i'i-' qu'elle était

riatre de acribonia, sa lemme, lui déplaisait; et peut- accouchée être la douceur insinuante de Livie ne contribua pas Suet.^Aug. peu à lui faire trouver plus insupportables les manières ^^^l^^'-^' dures de Scribonia. Il garda si peu de ménagement avec elle, qu'il la répudia le jour même qu'elle était accouchée d'une fille , qui fut dans la suite la trop fameuse Julie.

Aussitôt Octavien songea à contracter mariage avec n épouse Li-

3l6 HISTOIRE ROMAINE.

vie, qui lui cclle qu'll aimait. Un obstacle semblait devoir le re-

est cédée par i-i-'ii/- ^ • • 15

sou mari, tarder, bjlle était grosse de six mois; et 1 on ne pouvait, de°i/mds^ saiis violcr toutes les règles et toutes les bienséances, se dispenser d'attendre qu'elle eût fait ses couches. L'impatience d'Octavien ne put souffrir ce délai. Mais, attentif et habile à trouver des couleurs qui sauvassent au moins les dehors, il consulta le collège des pontifes sur cette singulière question, si une femme dans la situation où était Livie pouvait se marier légitimement. A cette consultation % qui était plutôt une dérision, comme l'appelle Tacite, les pontifes répondirent gravement que, si le père de l'enfant pouvait être incertain , il ne serait pas permis de passer outre ; mais que l'état d'un enfant conçu en légitime mariage étant assuré après six mois de grossesse de sa mère, il n'y avait nulle difficulté dans le cas proposé. Telle fut la décision des pontifes, conforme peut-être, dit Dion, à ce qu'ils avaient trouvé dans leurs livres : mais quand leurs livres auraient dit le contraire , leur réponse aurait sûrement été la même.

Vcii.u,79. Il ne fut plus question alors que de la cérémonie du Suet. Tib. 4. . , , ,, 1 • 1 T- • p 1 f

Dio. mariage, dans laquelle le mari de Livie lit la lonction

de père à son égard, et l'autorisa à s'engager avec Octavien. Dans le repas de noces la simphcité d'un enfant qui servait de jouet et d'amusement à Livie reprocha aux nouveaux mariés l'indécence de leur conduite. Car, comme Octavien et Livie étaient sur le même lit de table, et Tibérius Néron sur un autre, le petit esclave , qui n'avait pas encore mis dans sa tête le nouvel arrangement des choses, s'approcha tout

• « Consulti per ludibrium pontiflce» , an conccpto necdnm edito partti rite niiberet. » ( Tac. Annal, i , i o. )

HISTOIRE romainîî:. 3 l ']

étonné de Livie, et lui dit : Que faites-vous là, madame? voilà voire mari, en lui montrant Tibérius Néron , qui est bien loin de la place ou vous êtes.

Livie accoucha au bout de trois mois de son second Naissanre fils, qui fut nommé Drusus; et Octavien ne manqua pas de l'envoyer à Tibérius Néron , comme à celui qui en était le père : mais il ne put empêcher, par cette précaution, que l'on ne crût que l'enfant était de lui, et il courut dans le public un vers grec, dont le sens est : « Les heureux ont des enfants après trois mois de « mariage^.» Il est pourtant difficile de se persuader qu'Octavien regardât Drusus comme son fils, si l'on fait réflexion que, lorsqu'il s'est agi de la succession à Tempire, il lui a préféré Marcellus son neveu, Agrippa son gendre, et les fils de sa fille.

Tibérius Néron ne survécut que cinq ans à la nais- Tibère et sance de Drusus, et en mourant il nomma Octavien ^^s"d"n.s*^le" tuteur de ses deux fils. L'aîné, qui fut depuis l'empereur pai^'s d'o*- Tibère , n'avait encore que neuf ans. Ainsi son éduca- Suet. Tib. 4, tion^, aussi-bien que celle de son frère, fut dirigée par l'autorité, dans le palais, et sous les yeux du premier homme de l'univers, qui prit d'autant plus aisément à leur égard des sentiments paternels, que son attache- ^ ment pour leur mère ne se démentit jamais.

La paix qui venait d'être conclue l'année précédente Causes de la

o Tw ' I • • c II rupture eu-

entre oex. Pompée et les triumvu's ne tut pas de longue tre Octavien

' Toi? êùryy^oùffi y.at rptfxYiva TvaKj'ia. ,' '

(^Svs.T. C/aiid, CI.)

2 Sensêre (Rhaeti) quid mens rite, quid indoles Nutrita faustis sub penetralibus Posset , quid Augusti pateruus lu pueros animas Neroues.

( HoRAT. 0(/. IV, 4.) . ; ■ ".■ ' •

3l8 HISTOIRE ROMAINE.

et Sextiis. durée. Octavien et Sextus n'y avaient consenti que malgré

App.au.civ. ^^^^ ^j. jgg occasions de rupture ne peuvent jamais man-

Dio.i. 48. ^^^^^ entre ceux qui les cherchent.

Sextus se plaignait et d'Antoine et d'Octavien : d'Antoine, comme lui détenant l'Achaïe , qui, par le traité de Misène , lui avait été cédée ; d'Octavien , comme ne faisant pas jouir les citoyens rétablis par le même traité des avantages qui leur avaient été promis. En conséquence de ces infractions , il prétendit être en droit de se mettre au large sur un article qui le gênait étrangement. Ce n'était qu'avec un extrême regret et une grande crainte qu'il se voyait astreint à ne point augmenter ses forces, pendant que les triumvirs en avaient d'infiniment supérieures. Il fit construire de nouveaux vaisseaux. Il leva des rameurs, il autorisa même secrètement les corsaires, qu'il s'était engagé de réprimer, à enlever les J3rovisions qui venaient par mer à Rome et dans les autres villes d'Italie; en sorte que la disette,

.: ayant à peine donné le temps de respirer, recommença

presque aussi duré qu'auparavant ; et cette paix, reçue d'abord avec tant d'applaudissements, sembla bientôt aux Romains ne leur avoir procuré d'autre fruit que d'ajouter un quatrième tyran aux trois qui les opprimaient.

Dans le dessein 011 était Octavien de renouveler la ouerre, rien ne convenait mieu.x à ses vues que cette conduite de Sextus, surtout par rapport à l'objet des vivres, si intéressant pour la multitude, et si capable de l'irriter contre l'auteur de sa misère. Aussi s'étudia-t-il à mettre en pleine évidence la collusion de Sextus av?c les pirates qui infestaient les mers. Quelquesuns de ces pirates, ayant été faits prisonniers, furent

cfavien.

HISTOIRE ROMAINE. SlQ

par son ordre appliqués à la question ; et 11 fit répandre dans le public leur déposition, qui chargeait Sextus. Il confirma ce premier témoignage par celui de Menas, qui, dans ce même temps, s'était donné à lui, trahissant indignement son patron et son bienfaiteur.

11 paraît que Menas avait du courage pour la guerre , Menas, afct de l'habileté dans la marine : mais il était fier et se'laus/ arrogant, et joignait à ces vices toute la bassesse d'ame ^^'fceVoc de sa première condition. Comme il gouvernait absolument son patron, sa domination était insupportable aux illustres Romains qui reconnaissaient encore Sextus pour leur chef. Ils tâchèrent d'en secouer par euxmêmes le joug en ruinant son crédit. Mais voyant que Sextus n'avait les oreilles ouvertes qu'aux discours de ses affranchis, ils recoururent à cette voie, et mirent en œuvre la jalousie des confrères Je Menas. Ceux-ci, sous l'autorité de ces grands personnages, se déterminèrent aisément à faire ce que leur dictait déjà la pente de leur cœur. Ils parvinrent à jeter des soupçons dans l'esprit de leur patron ; et un ordre fut expédié à Menas, qui commandait actuellement en Sardaigne, dé venir rendre compte de son administration.

Menas, esprit adroit et rusé, avait prévu l'orage; et, dès Tannée précédente, il s'était fait un mérite auprès d'Octavlen en lui renvoyant un de ses affranchis, nommé Hélénus, pris dans un combat en Sardalgae. Hélénus était considéré de son patron , qui conséquemment avait été touché de cette politesse de Menas. Depuis cette première ouverture, l'affranchi de Sextus continua à ménager toutes les occasions de se rendre agréable à Octavien; et lorsqu'il vit sa disgrâce résolue, il lui fît offrir de lui livrer tout ce qu'il

avait sous son commandement, c'est-à-dire les îles de Sardaigne et de Corse, trois légions, soixante galères, et un bon nombre de braves officiers. Octavieu balança quelque temps s'il accepterait la proposition d'un traître à qui il sentait bien qu'il ne pouvait pas se fier. Enfin l'utilité présente l'emporta; et Menas, ayant reçu à temps sa parole, fit arrêter et mettre à mort ceux qui lui avaient été envoyés de la part de Sextus, et passa avec sa flotte et ses troupes sous les enseignes d'Octavien. Il en fut accueilli avec une distinction qui n'était pas accordée à sa personne, mais aux avantages qu'il

Suet. Au", apportait avec lui, T^e triumvir fit ordonner qu'il jouirait •''■ des mêmes droits et privilèges que ceux qui étaient nés libres; il le décora de l'anneau d'or, et l'agrégea à l'ordre des cbevaliers romains. Il l'admit même à sa table, honneur qu'il n'avait jamais fait et ne fit jamais dans la suite à aucun affranchi. Enfin il lui donna le titre et le rang de lieutenant-général, afin qu'en cette qualité il commandât, sous l'amiral Calvisius Sabinus, les soixante vaisseaux qu'il lui avait amenés.

App. Dio. Sextus fut extrêmement irrité de la trahison de Menas; il le redemanda même comme un serf fugitif sur lequel il avait droit; et pour se venger du refus que fit Octavien de le lui remettre , il envoya Ménécrate , l'un de ses affranchis, avec une escadre pour ravager les cotes de la Campanie. Par cette hostilité Octavien prétendit que la paix était absolument rompue. Il retira des mains des vestales le traité de Misène; et il écrivit à Lépidus et à Antoine de venir se joindre avec lui contre l'ennemi commun. liépidus , qui ne se mettait pas aisément en mouvement , resta en Afrique, xintoine était prêt à partir pour aller prendre le com-

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mandement des troupes qui, sous les ordres de V'entidius, combattaient contre les Parthes, dans le temps qu'il reçut la sommation d'Octavien. Il vint à Brindes. Mais son collègue ne s'étant pas trouvé au rendez-vous , il repartit sur-le-champ. Les préparatifs formidables d'Octavien lui avaient donné de l'ombrage; et, profitant du prétexte de la guerre des Parthes, qui demandait sa présence, il écrivit au jeune triumvir qu'il lui fallait de toute nécessité aller en Syrie; qu'au reste son avis était que les traités fussent observés; et, rejetant la cause de la rupture sur Menas, il menaça de le revendiquer en sa qualité d'adjudicataire des biens de Pompée, dont Menas, comme esclave, avait fait partie.

Octavien, réduit à lui seul, n'en poursuivit pas préparatifs moins son projet. Il avait deux flottes nombreuses, l'une pour7^° composée en grande partie des vaisseaux de Menas, et g"*''"''^commandée en chef, comme je l'ai dit, par Calvisius Sabinus, sur la mer de Toscane; failtre, construite et équipée à Ravenne sur la mer Adriatique, avait pour amiral L. Cornificius. Ces deux flottes dont Octavien voulut commander en personne la dernière, devaient, selon son plan , attaquer en même temps la Sicile des deux cotés opposés; et ses légions se rendirent par terre à Rbége, afin d'achever la victoire en passant en Sicile, après qu'avec ses forces navales il se serait rendu maître de la mer : mais le succès ne répondit pas à des apprêts si redoutables et si bien concertés.

Sextus avait pris ses mesures pour résister avec vigueur. Ayant aussi partagé ses forces, il avait envové Ménécrate à la tête d'une partie de sa flotte au-devant de Calvisius, et lui-même il restait à Messine pour y attendre Octavien. .'

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