Tome XXI r. Hist. Rom
moins, mais que la légèreté et les travers de son caractère ne lui donnaient pas lieu de regretter. Un plus fâcheux inconvénient l'attendait pour déranger un plan formé d'ailleurs avec beaucoup de sagesse, rempête. La La Sicilc Semblait devoir être accablée par trois ar-
Botte d'Oc- . , . \ p 1 iiii.*"!.'
tavieuest mécs qui sc préparaient a tondre sur elle de trois cotes L^pidu^'^en- à la fois, veiiaut , l'une d'Afrique, l'autre de Tarente, tre en Sicile. ^^ j^ troisième dcs côtcs de la Campanie. Lépidus avait assemblé en Afrique les forces que j'ai détaillées ; Statilius Taurus tenait en état dans le port de Tarente les vaisseaux prêtés à Octavien par Antoine; et Octavien lui-même était à la tête de sa flotte dans le port Jule. Au premier juillet, jour qu'il avait choisi comme heureux, à cause du nom de son père adoptif, que porte ce mois, ces trois armées partirent de concert. Mais une tempête semblable à celle qui avait fait échouer la première entreprise vint encore troubler ce nouveau projet si bien entendu , et rendit inutile, au moins pour un temps, un appareil si formidable. Lépidus seul, quoique battu de l'orage , mit néanmoins le pied en Sicile du côté de Lilybée. Taurus fat obligé de ramener sa flotte à Tarente. Celle d'Octavien, qui n'avait point de retraite commode , fut extrêmement maltraitée , nonseulement par la tempête, mais encore par le perfide Menas , qui emmena ou brûla plusieurs vaisseaux que le vent avait écartés.
Après un tel désastre, plusieurs conseillaient à Octavien de remettre l'expédition à l'année prochaine. Mais son courage, irrité par les obstacles, l'emporta jusqu'à dire qu'il vaincrait, même malgré Neptune. Les murmures du peuple, qui souffrait toujours de la disette, l'aiguillonnaient. Ainsi, ayant envoyé Mécène à Rome
HISTOIRE ROMAINE. 3iJQ
pour tenir la multitude en respect par sa présence et pour prévenir les émeutes, il fit travailler avec tant de diligence à radouber ses vaisseaux endommagés, et à réparer la perte qu'il avait faite, qu'au bout de trente jours il se trouva en état de reprendre la guerre.
Sextus, à son ordinaire, si bien servi par les vents Négligence et par la tempête, se contenta de triompher des avantages que lui procurait sa bonne' fortune , au lieu d'en profiter. Se croyant plus autorisé que jamais à se dire fils de Neptune, il voulut même en porter les couleurs, et il changea la pourpre , dont usaient les généraux romains , en vert de mer. Il offrit à ce dieu des sacrifices solennels; et, pour l'honorer, il fit jeter dans la mer des chevaux, et même, selon quelques-uns, des hommes vivants.
Pendant qu'il se livrait ainsi à la joie, s'imaginant Menas reêtre quitte de tout danger pour cette année, il fut bien ^u„p f"^s°à*' étonné d'apprendre que son infatigable ennemi méditait incessamment une nouvelle invasion. Pour s'en éclaircir plus sûrement, il détacha Menas avec ordre de reconnaître ce qui se passait sur les côtes d'Italie. Celuici, toujours mécontent de ceux qu'il servait, toujours persuadé qu'on ne le traitait pas selon son mérite , ajouta une troisième perfidie aux précédentes, et passa dans le parti d'Octavien. Le triumvir lui accorda la vie, mais il était trop sage pour donner de l'emploi à un homme que ses trahisons réitérées rendaient indigne de toute confiance.
Tout étant prêt pour assaillir de nouveau la Sicile, Octavien fit avancer en même temps la flotte de Taurus et la sienne, commandée par Agrippa. Je n'entrerai point dans le détail des opérations de cette guerre,
Oetavien.
34o HISTOIRE ROMAINE.
dont nous avons des descriptions assez étendues , mais peu lumineuses , dans Dion et dans Appien. Je ne prendrai que la fleur des faits, desquels il résulte que, si Octavien fît preuve d'activité et de courage, se trouvant partout et dans les occasions les plus périlleuses , ce fut pourtant à l'habileté d'Agrippa qu'il dut principalement la victoire.
Avantage Ce grand capitaine, qui réussit toujours également
remporté ^
par Agrippa ct sur terre et sur mer, commença a donner le branle
sur la flotte pn • p i î-i i
deSextus. aux aitaires par I avantage qu il remporta dans un combat naval près de Myles, aujourd'hui Milazzo. Les gens de Sextus avaient la supériorité par l'expérience dans la manœuvre, et par l'agilité des mouvements. Mais les vaisseaux d'Agrippa, plus forts de construction, plus hauts de bords, et remplis d'excellentes troupes, triomphèrent enfin, après une assez longue résistance, de toute la science des ennemis, qui, n'ayant pu faire périr que cinq des bâtiments d'Octavien , se retirèrent avec perte de trente des leurs.
Peut-être Agrippa aurait-il rendu sa victoire décisive s'il eût poursuivi les vaincus. Mais il fut retenu, soit par la crainte des bas-fonds, très-dangereux pour ses vaisseaux, surtout aux approches de la nuit, soit par une vue de politique. Car c'était une de ses maximes, que les subalternes ont à craindre de piquer par de trop grands succès la jalousie du maître, qui ne veut pas sans doute qu'ils lui attirent des disgrâces, mais qui prend ombrage du trop grand éclat de leurs prospérités : en sorte que, si d'une part ils doivent se donner de garde de mal réussir, de l'autre il leur convient de réserver pour le chef à qui ils obéissent l'honneur des grandes victoires.
Circonspection poli-;
tique d'Agrippa.
Avant le combat de Myles, Sextus, qui le prévoyait, Octavien c»t
•' . battu sur
avait quitté Messine, sa place d'armes, avec soixante- merparSexdix vaisseaux, pour aller au secours de ses lieutenants. Par là le passage du détroit se trouvait dégarni et ouvert. Octavien saisit ce moment pour entrer en Sicile; et, partant sur-le-champ à la tête de la flotte d'Antoine, qui n'attendait que le signal, il vint débarquer avec trois légions près de Tauroménium ^ La flotte de Sextus avait été battue, et non pas détruite, à Myles, et il s'était hâté de la ramener à Messine. Ainsi, à la première nouvelle de la descente d'Octavien, il se vit en état de marcher à lui. Jl mit ses vaisseaux en mer et ses légions en campagne; et, se disposant à attaquer en même temps son ennemi par mer et par terre, il le jeta dans un très-grand embarras.
Octavien prit le parti de laisser ses troupes de terre sous le commandement de L. Cornificius, à qui il ordonna de se fortifier un camp : et pour lui, remontant sur sa flotte, il alla offrir la bataille à celle de Sextus, dont il croyait avoir bon marché , parce qu'elle venait d'être vaincue. Son plan était sans doute, après qu'il aurait dissipé la flotte ennemie , d'aller prendre à Leucopétra^ les légions qui l'y attendaient, commandées par Messala, et de les amener en Sicile pour joindre celles de Cornificius. Mais ses espérances furent bien trompées. Sextus avait trouvé à Messine des soldats et des matelots tout prêts à remplacer ceux qu'il avait perdus. Sa flotte , ainsi recrutée , remporta une victoire complète. Les vaisseaux d'Octavien furent ou pris, ou brûlés, ou coulés à fond, excepté un très-petit nombre,
• Taormîna.
2 Capo deU'aimi. - ' . ' ' "
qui , n'étant point poursuivis des vainqueurs , s'enfuirent Il court lui- en Italie. Octavien lui-même courut un très-grand pétrès-grand l'd. Ce ne tut qu avec une extrême peme qu il se sauva î'"' ■ dans une chaloupe, seul avec un écuyer, sans aucun de ses amis ni de ses gardes, ayant l'esprit accablé d'inquiétudes et le corps malade. Enfin néanmoins il arriva au camp de Messala, où son premier soin fut de dépécher à Cornifîcius un vaisseau léger pour l'avertir que son général était en sûreté, et songeait à lui envoyer du secours. Et de fait il écrivit à Agrippa d'aider Cornificius d'un prompt et puissant renfort. Agrippa, profitant de l'éloignement des forces de Sexlus, s'était emparé de la ville de Tyndarium. De là il fit partir Laronius à la tête de trois légions, avec ordre de faire toute la diligence possible pour tirer Cornificius d'un péril qui était très-pressant.
Les troupes En effet, cc licutcnant d'Octavicu manquait de vivres,
qu'il avait , 1 1 i
débarquées ct par cousequeut toute la bravoure de ses troupes et
en Sicile u'é- , 1 . i? i- . i'I']„
viteut leur tous Ics avautagcs d uu camp bien retranclie lui devevec'^uneei "aient absolumcnt inutiles. Il fallut décamper en prétrême peine, ^qj^qq Je l'cnnemi , et se mettre en marche pour traverser un coin de la Sicile depuis Tauroménium sur la mer Ionienne jusqu'à Myles sur celle de Toscane. On conçoit aisément quelles difficultés il éprouva, toujours côtoyé et harcelé par Sextus, et ayant à garder, nonseulement ses bagages, mais quantité de soldats sans armes, restes infortunés de la dernière bataille navale, qui, nus et dépouillés de tout, avaient trouvé un asyle dans son camp.
Sur la route de cette armée se rencontra un obstacle singulier, et propre au pays par où elle passait. C'était un espace de terrain brûlé par les ruisseaux de feu qui
HiSToir.ii romaijnj:. 34^
avaient découlé du mont Etna , et qui s'étendaient jusqu'à la mer. Cette terre calcinée, lorsqu'elle s'ébranlait par le mouvement de ceux qui marchaient dessus, élevait une poussière étouffante : elle leur brûlait même la plante des pieds, et allumait dans leurs veines une soif intolérable. Les soldats étaient fatigués, abattus, découragés. Leur chef les ranima par ses exhortations et par l'exemple de fermeté qu'il leur donnait : et, malgré l'excès de leur épuisement, malgré les ennemis qui bordaient le défilé auquel se terminait cette campagne brûlante , ils poussèrent en avant sans se laisser entamer. Enfin, après quatre jours d'une marche la plus laborieuse qu'il soit possible d'imaginer, ils découvrirent Laronius, dont l'arrivée mit fin à toutes leurs peines. Car Sextus, prenant le détachement qu'il voyait approcher pour toute l'armée d'Agrippa, crut devoir se retirer.
Délivrés de la crainte des ennemis, les soldats de Cornificius trouvèrent un nouveau danger dans ce qui devait être pour eux le plus grand des soulagements. Comme ils avaient beaucoup souffert de la soif, ils n'eurent pas plus tôt aperçu une fontaine, qu'ils coururent en boire avidement , sans pouvoir être retenus par les avertissements de leurs officiers, qui leur recommandaient de se ménager. Plusieurs périrent étouffés par la quantité d'eau qu'ils avalèrent avec une excessive précipitation.
Du reste, ces légions peuvent être regardées comme victorieuses, non-seulement des efforts de Sextus, mais de tout ce qui est au-dessus des forces humaines, de la faim , de la soif, de la chaleur brûlante. Octavien les combla d'éloges et de récompenses, lorsqu'il fut vemi
joindre Agrippa à T\ ndarium ; et Cornificius , leur commandant, fut si glorieux de les avoir sauvées, qu'il en perpétua le triomphe pendant toute sa vie, se servant d'un éléphant pour retourner à sa maison toutes les fois qu'il soupait en ville.
La prise de Tyndarium par Agrippa était une. conquête importante pour Octavien, à qui elle assurait une entrée dans la Sicile. Cette porte lui étant ouverte, il fît passer dans l'île un très- grand nomhre de troupes, et il augmenta l'armée de terre qu'il y avait jusqu'à la concurrence de vingt et une légions, vingt mille chevaux, et plus de cinq mille armés à la légère. Alors Lépidus, qui jusque-là s'était tenu près de Lilybée, avança dans le pays; et les deux triumvirs réunirent leurs forces devant les murs de Messine.
Mais bientôt la division se mit entre eux. Lépidus prétendait à l'égalité. Octavien, plein de mépris pour un collègue d'un mérite si mince, voulait presque le réduire à la condition de son lieutenant. L'indignation que conçut celui-ci d'un traitement qu'il regardait avec raison comme injurieux, le porta à se tourner vers Sextus, et il entra en négociation avec lui. Octavien ou s'en douta, ou en fut averti; et ce motif le détermina à finir la guerre par ime action générale avant que leur traité fût conclu. Sans cette considération, son intérêt eût été de traîuer les choses en longueur : car il se voyait en état de vaincre sans tirer l'épée , vu la grande supériorité de ses forces et la facilité qu'il avait, étant maître de la campagne, pour couper les vivres à son ennemi.
Sextus, de son coté, dont les affaires déclinaient, et qui craignait en conséquence la désertion de ses ca-
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pltaines et de ses troupes, était empressé de décider la querelle par une bataille; mais il lui convenait bien mieux de se battre sur mer que sur terre. Dans le premier cas, il avait quelque espérance de vaincre : au lieu que ses légions ne pouvaient absolument tenir contre celles du triumvir. Il lui fit donc proposer une bataille navale. Octavien eut honte de refuser le défi. Le jour fut pris; et deux flottes de trois cents vaisseaux chacune, commandées par les lieutenants des deux généraux. Agrippa d'une part, et de l'autre Démocharès et Apollophane, affranchis de Sextus, se rangèrent en bon ordre entre Myles et Nauloque , pendant que les légions, ayant à leur tête les généraux eux-mêmes, étaient disposées aussi en présence sur la cote, simples spectatrices du combat.
L'action fut vive , et la victoire long-temps disputée. Enfin la flotte d'Octavien prit la supériorité. Le corbeau , ou main de fer, invention ancienne, dont il a été parlé à l'occasion de la première victoire navale des Romains % contribua beaucoup à celle-ci. Agrippa avait perfectionné cette machine par le moyen d'un gros câble, tenant d'un bout à la pièce de bois d'où pendait le corbeau, et de l'autre à un treuil ou cabestan , qui commençait à jouer dès que le vaisseau ennemi avait été accroché, et l'attirait avec une très -grande violence ; en sorte que l'abordage devenait aisé ; et alors la valeur des soldats décidait seule du succès. Or par cet endroit Octavien avait tout l'avantage.
Lorsqu'une fois un certain nombre de vaisseaux de Sextus eut été ainsi forcé , l'épouvante et le désordre se
' Voy. Hist. Romaine, tome III , p. 298, ' ' . • '
34^ HISTOIRE ROMAliNE.
mirent dans tout le reste de la flotte, et la livrèrent en proie à l'ennemi. Yingl-huit vaisseaux furent coulés à fond; les autres ou brûlés, ou brisés contre les côtes, ou pris par les vainqueurs. De trois cents bâtiments , il ne s'en sauva que dix-sept, qui regagnèrent le détroit de Messine. Et une si grande victoire ne coûta à Octavien que la perte de trois vaisseaux.
Elle fut décisive; Sextus, totalement dépouillé de la partie de ses forces dans laquelle il avait toujours eu le plus de confiance, ne songea qu'à fuir ; et, s'embarquant à Nauloque, il vogua vers Messine. Son armée de terre, abandonnée à un lieutenant, suivit la fortune et se soumit à Octavien. Sextus avait encore buit légions du coté de Lilybée, sous les ordres de Plennius. Il les manda , non dans le dessein de soutenir la guerre, mais pour s'en faire accompagner dans sa fuite.
Car, dès avant la bataille, son plan était tout dressé, et il avait mis en ballots tout ce qu'il possédait de plus précieux pour se retirer, en cas de disgrâce, dans les provinces de l'Orient, où il espérait trouver de la protection'de la part d'Antoine. Il avait autrefois donné asyle à Julie, mère de ce triumvir, et il. s'en promettait un retour de reconnaissance. Réellement Antoine s'était toujours montré a son égard assez doux et assez traitable; et la jaloufl^ même qu'il devait avoir contre l'agrandissement d'Octavien ..devenait un motif d'espérance pour Sextus, surtout* s'il arrivait dans un état qui le mît à l'abri du mépris, ^ qui pût même le faire regarder comme un allié utile; mats il n'eut pas le temps d'attendre les légions de Plennius. Effrayé de la défection presque générale de ses chefs et de ses troupes par toute la Sicile, et se voyant trop vivement poursuivi
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par Agrippa, qui entrait déjà dans le détroit, il partit de Messine avec les dix -sept vaisseaux qui s'étaient sauvés de la déroute , emmenant sa fille , les amis qui lui restaient et ses principales richesses. Nous verrons dans la suite ce qu'il devint, et comment son ambition, inquiète et incapable de se réduire au repos, lui attira enfin la mort.
Octavien, pour avoir chassé Sextus de la Sicile, nen octavieudé-
A T-v'l- ' 1' ■ bauche l'ar-
était pas pleinement le maître. Délivre d un ennemi, méedeLépiil en retrouva un nouveau en la personne de son col- aépoùiUedu lègue. 11 est vrai que Lépidus avait contribué à la vie- tnumvirat. toire en occupant une partie des forces de Sextus, et par conséquent il pouvait à bon titre prétendre en partager les fruits. Mais le partage n'était du goût ni de l'un ni de l'autre. Chacun voulait tout avoir; et entre de pareils associés, égaux pour l'avidité et pour rinjustice, la raison du plus fort était la seule voie de décision.
Lépidus manifesta tout d'un coup ses intentions par la conduite qu'il tint au siège de Messine, qui suivit de très-près la victoire d'Octavien. Car Plennius, arrivé trop tard pour partir avec Sextus, s'étant enfermé dans cette place, y fut incontinent assiégé par terre et par mer. Lépidus d'un côté, Agrippa de l'autre, lui otalent toute ressource : en sorte qu'il fut obligé de demander à capituler. Agrippa voulait qu'on attendît la venue d'Octavien, qui était demeuré ^ Nauloque. Lépidus, de sa seule autorité , traita avec Plennius , reçut à son service les légions que commandait ce lieutenant de Sextus; et, les ayant jointes aux siennes, il leur aban-^ donna aux unes et aux autres le pillage de Messine.
Dès le lendemain Octavien accourut, bien résolu dç
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faire valoir le droit de véritable vainqueur. Lépidus , qui, par les accroissements que son armée avait pris en Sicile, voyait autour de lui vingt -deux légions, se crut en état de lui faire tête ; et il se fortifia un camp sur une hauteur à peu de distance de Messine. Il y eut des explications réciproques, qui ne servirent qu'à aigrir les esprits , et à prouver l'impossibilité d'un accord. Lépidus soutenait que la Sicile devait lui appartenir, parce qu'il y était entré le premier, et que le plus grand nombre des villes avaient été réduites par ses armes. Il remarquait d'ailleurs avec vérité que la Sicile , même ajoutée à son partage , ne l'égalerait pas encore avec ses collègues. Ces raisons, comme on peut le croire, ne touchaient pas Octavien, qui ne prétendait pas avoir vaincu pour Lépidus , et qui , ne le regardant que sur le pied d'auxiliaire , refusait absolument de lui laisser aucune part dans sa conquête. La division éclata donc ouvertement : les deux chefs et les deux camps se préparèrent à agir en ennemis ; et l'on s'attendait à voir renaître une guerre civile.
Mais l'inégalité était trop grande entre le mérite et les talents des deux triumvirs pour que la balance pût demeurer un moment incertaine. Lépidus était méprise de ceux même qui marchaient sous ses drapeaux. Son incapacité et la petitesse de son génie paraissaient encore plus en évidence par la comparaison avec l'élévation des vues, la fermeté et le courage de son rival. Aussi ny eut -il point de combat. Octavien dédaigna d'employer la force contre un tel adversaire. La ruse et l'artifice , qu'il savait si bien mettre en œuvre, lui suffirent pour abattre tout d'un coup sa puissance. Il connaissait parfaitement la disposition où était
l'armée de Lépidus à l'égard de son général ; et il savait en particulier que les légions de Sextus, qui faisaient une partie considérable de cette armée, ne laissaient pas d'avoir de l'inquiétude sur leur sort tant qu'elles n'auraient pour garant de ce qui leur avait été accordé par la capitulation de Messine que la parole du plus faible des deux triumvirs, sans être assurées du consentement de l'autre. Ayant donc fait sonder leurs officiers par ses émissaires , et les ayant trouvés dans les sentiments où il les souhaitait, il prit avec lui un gros corps de cavalerie , s'avança vers le camp de Lépidus, et, ayant laissé dehors la plus grande partie de son escorte, il entra accompagné d'un petit nombre de cavaliers , comme s'il n'avait que des intentions pacifiques, et nulle autre vue que de négocier un accord. En traversant le camp , il prenait tous ceux qu'il rencontrait à témoin de ses bonnes dispositions pour la paix, et de la nécessité oii on le réduisait malgré lui de faire la guerre. Cette manœuvre lui réussit d'abord. Plusieurs le saluèrent comme leur général ; et surtout les soldats qui avaient servi sous Sextus accoururent pour lui demander grâce. Il leur répondit qu'ils n'avaient encore rien fait pour la mériter. Ils entendirent très-bien ce langage; et sur-le-champ ils se mirent en devoir de lui prouver efficacement qu'ils voulaient passer à son service, en lui apportant leurs drapeaux et pliant leurs tentes pour le suivre.
Lépidus, averti de ce mouvement, vint promptement »y mettre ordre, et , trouvant son ennemi mal accompagné, il fit tirer sur lui. L'écuyer d'Octavien fut tué à ses côtés ; et lui-même, ayant été atteint d'un trait que sa cuirasse para et empêcha de pénétrer, il
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se retira plus vite que. le pas vers le gros de cavalerie qu'il avait laissé à l'entrée du camp ^ Quelques soldats de Lépidus qui occupaient un petit fort se moquèrent de sa fuite. Il en tira vengeance sur-le-champ ; et, ayant fait attaquer ce fort, il ne cessa point de le battre qu'il ne l'eût emporté. Cet exemple intimida les commandants des autres redoutes qui flanquaient le camp de Lépidus, ou leur servit de prétexte; et tous, soit dans le moment même, soit pendant la nuit, se rendirent à Octavien, les uns sur une simple sommation, les autres après avoir souffert pour la forme quelque légère attaque.
Le lendemain, Octavien sortit de ses lignes en bataille avec toute son armée, sachant bien sans doute ce qui allait arriver; car, à son approche, la désertion devint générale parmi les troupes de Lépidus. D'abord les anciens soldats de Sextus, puis tous les autres défdèrent, et vinrent se ranger sous les enseignes du jeune triumvir. Tous avaient pris si déterminément leur parti,, que, Lépidus ayant voulu saisir les drapeaux pour arrêter la défection , et déclarant qu'il ne les quitterait jamais tant qu'il vivrait, un soldat fut assez insolent pour lui répondre , Eh bien , tu les quitteras donc en mourant; et il allait le percer, si le malheureux général n'eût lâché prise.
La cavalerie , qui. resta la dernière auprès de Lépidus, comme si elle eût voulu racheter ses délais par une plus grande perfidie, envoya demander à Octavien s'il
' Velleius dit qu'Octavien enleva tavien que la conduite qu'AppIeu
eu ce moiueut l'aigle d'une légion , lui attribue. Je m'en tiens à ce dei-
et se fit suivre de toute l'anuée de nier auteur, dont le récit est d'ail-
Lépidus. Ce trait de hardiesse me leurs plus circonstancir. ])aratt moins dans le caractère d'Oc- '
HISTOIRE ROMAINF. 35l
désirait qu'on lui amenât son ennemi mort ou vivant. Lépidus n'était pas un rival assez redoutable pour qu'Octavlen voulût son sang. Il ordonna qu'on l'épargnât; et bientôt Lépidus, ayant quitté tous les ornements qui ne convenaient plus à sa fortune , parut devant lui, humilié, suppliant et demandant grâce. Octavien lui accorda la vie; et, l'ayant dépouillé du triumvirat, il le relégua à Circéies en Italie, où il le laissa passer le reste de ses jours dans une condition privée et obscure. Seulement il respecta la loi qui rendait le grand pontificat inamovible , et il souffrit que Lépidus jouît, tant qu'il vécut, de' cette dignité sacrée.
Ce dernier état convenait mieux à Lépidus que la grandeur à laquelle l'avait porté le concours fortuit des circonstances % sans qu'il eût aucune des qualités nécessaires pour en soutenir le poids. Il y avait été le jouet de ses collègues; et lorsqu'il en fut privé, s'il ne perdit pas en même temps la vie , le mépris seul de sa faiblesse fit sa sûreté.
Octavien , n'ayant plus d'ennemi ni de concurrent en Sicile, régla tout à son gré. Il suivit encore ici sa maxime , d'abattre les têtes du parti vaincu , et de ne faire grâce qu'à la multitude. Les sénateurs et les chevaliers romains qui avaient combattu pour Sextus furent mis à mort, à l'exception d'un petit nombre. Il prit les troupes à son service. Pour ce qui est des villes et des peupl-es de l'île, selon qu'ils avaient bien ou mal mérité de lui , ils reçurent des châtiments ou des récompenses. Il ne se mit point en devoir de poursuivre Sextus , de
I «Vit omnium vanissimus, nec limam vitae suae fortunam perveneullà virtute tara longam forlunse in- rat Lépidus.» ( Vei.l. ii, 8o. ) dulsenfiam meritus.... Ad dlssirail- , ,
qui il n'avait plus rien à craindre, et qui de plus s'était mis hors de prise en se retirant sur les terres de l'obéissance d'Antoine. Peut-être même Octavien , profond politique , ne fut-il pas fâché que son collègue se trouvât dans le cas d'accorder retraite et protection à l'ancien ennemi de tout le parti de César : ce qui pourrait fournir incessamment un prétexte de rupture. Car on ne peut pas douter que, du moment qu'il se vit resté seul avec Antoine de tous les généraux qui avaient partagé les forces et les provinces de la république après la mort de César, il ne se soit préparé à détruire cet unique rival , dont la ruine le rendrait maître de tout l'empire.
Sédition Mais ces vues étaient encore éloignées. Un mal pré-
^mMi' es* ^^^^ ' ^'- ^^^ naissait de la grandeur même de sa puisd'Octavieu. g^ncc , le mettait actuellement dans l'embarras, et attirait toute son attention. Ayant augmenté ses forces de celles de Sextus et de Lépidus, il voyait à ses ordres des armées formidables de terre et de mer, quarantecinq légions, vingt-cinq mille chevaux, différents corps de troupes légères , jusqu'au nombre de trente -sept mille hommes, et six cents vaisseaux armés en guerre. Cette multitude effroyable de combattants était rassemblée dans un assez petit espace , et envisageait d'un coup-d'œil toute sa force; situation périlleuse pour un chef, dont le soldat dédaigne de recevoir la loi lorsqu'il est en état de la donner. Une armée fière de son grand nombre devient indisciplinable, et ne veut point obtenir par prières ce qu'elle peut extorquer par la terreur. C'est précisément ce qu'éprouva Octavien. Les troupes qui venaient de lui rendre de si grands services se mutinèrent, et lui demandèrent leur congé et des récom-
fermeté.
penses pareilles à celles qu'avaient reçues les soldats vainqueurs à Philippes. L'insolence des séditieux était d'autant plus grande que , prévoyant la guerre inévitable contre Antoine, ils sentaient le besoin qu'avait d'eux leur général.
Il n'était possible ni de les satisfaire , ni de les ré- n i'ai>ai>p duire par autorité. Octavien essaya de leur lau-e pren- duite mêu-e dre le change, soit en se rejetant sur Antoine, dont le genceet de consentement, disait -il, lui était nécessaire pour une affaire de cette importance, et qui intéressait en commun les soldats des deux triumvirs; soit en excitant les séditieux à acquérir un riche butin , et une gloire pure et exempte de toute tache dans une guerre contre l'étranger, contre les Illyriens et les Dalmates, qui , à la faveur des divisions entre les Romains , faisaient des courses sur les terres de l'empire; soit enfin en leur proposant des prix d'honneur, des couronnes de différentes espèces, et pour les tribuns et les centurions le droit de porter la robe prétexte, et le rang de sénateur dans la ville où chacun d'eux était né. Tous ces beaux discours furent inutiles : les soldats ne perdirent point leur objet de vue ; et un tribun nommé Ofilius eut l'audace d'élever la voix , et de dire que les couronnes et les robes prétextes étaient bonnes pour amuser les enfants , mais qu'aux gens de guerre il leur fallait de l'argent et des terres pour s'établir. Il fut applaudi; et Octavien, indigné, ne vit rien de mieux à faire que de descendre de son tribunal et de se retirer de l'assemblée. Ofilius n'en devint que plus hardi; et comme ceux qui suivaient ses impressions taxaient leurs camarades plus modérés d'indifférence pour la cause commune, il s'écria qu'il n'avait plus besoin de