‹ OEuvres complètes. Accompagnée d'observations et d'éclaircissements historiques (volume 4)Chapitre 38 sur 61 · Tome XXir. Ilist.Rom · texte numérisé non relu

Tome XXir. Ilist.Rom

garer ; au lieu que par les montagnes il n'y avait d'autre inconvénient que de ne point trouver d'eau sur le chemin pendant un jour. On se détermina donc pour ce dernier parti , et les soldats eurent ordre de faire provision d'eau. Comme ils n'avaient point de vases, les uns se servirent de leurs casques pour porter de l'eau avec eux, les autres en remplirent des outres : et l'on se mit en marche au commencement de la nuit. i.esRoroains Lcs Parthcs furcut promptciTient avertis du départ

souffrent 117 ' • ii^l '^a .1

i)eaucoupde de 1 armcc romaine : et des la nuit même, contre leur

Fièuvrdi.nt coutume, ils s'empressèrent de les poursuivre. Au point

les eaux ^j^ -^^^ jj^ j^g atteignirent, et, tombant sur les der-

ctaieut mal- J O ^ '

saine*. niers , ils jetèrent d'abord quelque trouble parmi des troupes harassées, et qui avaient fait une marche forcée de dix lieues, toujours souffrant de la soif. Mais bientôt les Romains rappelèrent leur courage; et, quoique surpris de se voir brusquement attaqués par des ennemis qu'ils croyaient avoir laissés bien loin derrière eux, ils firent ferme, et combattirent avec vigueur, avançant toujours chemin.

Pendant qu'on se battait à la queue de l'armée romaine, la tête arriva près d'un fleuve, qui parut aux soldats altérés un bienfait du ciel. Ils y coururent avidement, malgré les représentations de leur guide, qui les avertissait que la qualité des eaux était mauvaise et malsaine. Ils ne voulurent point l'en croire jusqu'à ce que leur propre expérience les eut convaincus que l'avis était trop véritable. C'étaient des eaux salées et chargées d'acides, qui causèrent à ceux qui en burent des coliques violentes, et qui, au lieu d'apaiser leur soif, l'allumèrent en eux plus ardente qu'auparavant. L'exemple de ce qu'ils souffraient donna du poids aux exhor-

tations d'Antoine, qui, parcourant les rangs, encourageait les soldats à prendre encore patience pendant un peu de temps, jusqu'à ce qu'ils eussent rencontré un autre fleuve, qui n'était pas loin, et dont ils pourraient boire les eaux sans crainte et sans danger : et il ajoutait qu'au-delà de ce fleuve le pays était impraticable pour la cavalerie, en sorte qu'ils seraient délivrés de la poursuite des ennemis. En même temps il rappela ceux^qui combattaient, et fit sonner la retraite, voulant camper en ce même lieu, afin qu'au moins les troupes pussent se rafraîcbir à l'abri de leurs tentes.

Les Parthes, qui n'attaquaient jamais les Romains que pendant la marcbe, s'étant retirés , ce même Mitbridate, porteur d'un premier avis si salutaire, vint de nouveaua u camp d'Antoine, demanda à parler encore une fois à Alexandre d'Antioche, et lui dit qu'il fallait que les Romains, après avoir pris un peu de repos, se bâtassent de lever leur camp et de gagner le fleuve, parce que les Parthes étaient résolus de les poursuivre jusqu'à ce terme, mais de ne le point passer. Antoine récompensa le service que lui rendait Mitbridate par une grande quantité de vases d'or, dont celui-ci cacha tout ce qu'il put sous ses habits, et s'en alla.

Les Romains profitèrent de l'avertissement que le Désordre af-

, . 1 / X t • t 1 1 freux causé

Parthe leur avait donne, et, après un court intervalle, paria fureur ils se remirent en marche lorsqu'il faisait encore jour. „,;'", ^''q^T Ils ne furent point poursuivis, et n'éprouvèrent de la ï'jîî.^'""^^'^';'' part des ennemis aucune alarme; mais, parleur propre fait, la nuit suivante devint pour eux la plus cruelle de toutes les nuits. Une fureur de piller s'empara subi-

388 HISTOIRE ROMAIJVE.

tement des esprits, sans que l'on puisse en assigner d'autre causé que l'avidité naturelle du soldat, fortifiée parla licence des ténèbres, lis se jetèrent donc sur ceux qui avaient de l'or et de fargent, et ils les tuaient pour s'enrichir de leurs dépouilles. Ils n'épargnèrent pas même les bagages de leur général, et ils mettaient en pièces sa magnifique vaisselle pour la partager entre eux. Le désordre fut affreux ; on ne se connaissait plus; et, comme on ignorait la cause du tumulte, on l'attribuait à une invasion des ennemis. Antoine, au désespoir, ne voyait pour lui de ressource que dans une mort prompte : et ayant appelé un de ses gardes, qui avait été gladiateur, nommé Rhamnus, il lui fit promettre avec serment de lui passer son épée au travers du corps lorsqu'il l'exigerait, et de lui couper ensuite la tête, afr.i qu'il ne fût ni pris vivant par les Parthes, ni reconnu après sa mort.

Ses amis ne purent retenir leurs larmes : mais le guide le consolait en lui disant que l'on approchait du fleuve, et qu'il sentait dans l'air une fraîcheur et une moiteur qui annonçaient le voisinage de l'eau , et qui rendaient la respiration plus douce et plus aisée : que de plus le calcul du temps depuis lequel il était en marche se rapportait à ces signes; car la nuit allait finir. En même temps des officiers qui avaient pris soin d'éclaircir l'origine du tumulte lui apprirent que les ennemis n'y avaient aucune part, et que c'était uniquement l'effet de la cupidité forcenée de ses propres troupes. Ainsi, pour rétablir l'ordre et le calme parmi la multitude, il commanda que l'on fît halte, et que chacun se rangeât sous son drajjeau.

Déjà le jour commençait à paraître, et avec le jour ^^^^^^^'^'^^ se montrèrent les Parthes. Mais l'armée romaine s'était tre les

Partîtes.

remise de son trouble, et les troupes légères s'avancèrent en bon ordre pour répondre par leurs traits aux flèches des ennemis. En m^me temps, les soldats légionaires formèrent leur tortue, telle que je l'ai décrite : et, en sûreté sous cet abri, ils marchaient toujours, quoique lentement, vers leur but, sans être fatigués par les Parthes, qui n'osaient approcher.

Enfin on découvrit ce fleuve tant désiré; et Antoine ayant placé sa cavalerie sur le bord, en face de l'ennemi, fit premièrement passer les malades. Bientôt toute l'armée se vit en pleine tranquillité, et libre de se désaltérer dans l'eau courante. Car dès que les Parthes aperçurent le fleuve, ils cessèrent de tirer et détendirent leurs arcs : et l'un d'eux, élevant sa voix, cria : « Al- « lez ' , Romains, retirez- vous sans crainte, c'est avec « raison que la renommée publie votre gloire, et que « les nations vous reconnaissent pour leurs vainqueurs, « puisque vous avez échappé aux flèches des Parthes.» Lorsque les Romains furent à l'autre bord, leur premier soin fut de se délasser un peu de tant de fatigues. Ensuite ils reprirent leur route , et , le sixième jour depuis le dernier combat, ils arrivèrent à l'Araxe, qui faisait la séparation de la Médie Atropatène et de l'Arménie. Cette marche se passa sans aucun péril, mais non pas sans inquiétude. Ils se défiaient toujours des Parthes, et, aux approches de l'Araxe, le bruit se répandit qu'on allait les voir reparaître. C'était une fausse alarme , et les Romains n'eurent d'autre difficulté à

« .. Ite et bene valete , Romani. loqullui , qui Parthorum tela fu- Merito \os victores geiitiuiii faina gistis. » ( Flor. iv, io.)

Sgo HISTOIRE ROMAINE.

vaincre que celle du fleuve même, qui était grand et rapide.

Joie des Ro- Oii ne pcut exprimer avec quelle satisfaction ils re-

niains lors- . ,,. / • ti ' , ■ , i i a . .

qu'ils se re- Virent 1 Amieuie. Ils étaient clans les mêmes transports

Virent Gii A.r* • * • / \ \ I

méuie. ^^^^ ceux qui se voient arrives a terre après une longue et périlleuse navigation. Ils baisaient cette terre amie, ^ ils s'embrassaient les uns les autres en versant des lar-

mes de joie. L'abondance de toutes choses qui succédait à la disette et à la famine devint nuisible à plusieurs. Ne se ménageant point sur le boire et sur le manger, ils tombèrent en hydropisie , ou dans d'autres maladies fâcheuses.

Antoine fit la revue de ses troupes en Arménie, et il trouva qu'il avait perdu vingt nulle fantassins et quatre mille hommes de cavalerie, dont plus de la moitié avaient péri par les maladies, et non par le fer derennemi.il faut ajouter à celte perte si considérable celle de presque tous les bagages de l'armée. Sa marche depuis Praaspa jusqu'au fleuve près duquel il combattit pour la dernière fois contre les Parthes fut de vingt et un jours, pendant lesquels il traversa cent beues de pays, et soutint dix-huit combats, toujours vainqueur; mais ses victoires n'avaient point eu un effet, solide ni décisif, parce qu'il n'avait pu poursuivre les vaincus bien loin, ni les empêcher de se rejoindre à quelque distaiîce. Et c'est ce qui fait voir quel tort infini hu causa la perfidie du roi d'Arménie, qui l'avait abandonné dès les commencements du siège de Praaspa. Car ce prince, ayant une florissante cavalerie, qui se montait à seize mille hommes armés à peu près comme les Parthes, et accoutumés h combattre de la môme façon, un tel secours eût assuré aux Romains une vic-

toirc complète : les légions mettant en fuite les Parthes, et la cavalerie arménienne les poursuivant et leur tuant beaucoup de monde, ils n'auraient pas pu se rallier sans cesse, ni revenir tant de fois à la charge.

Toute farmée romaine, officiers et soldats, ne respiraient que vengeance contre Artabaze, et ils voulaient se faire justice sur-le-champ. Antoine , non moins irrité, mais plus maître de son ressentiment, ne crut pas devoir, avec des troupes épuisées de misère et de fatigues, attaquer un roi sur son trône et dans son propre pays. 11 usa donc de dissimulation ; et, loin de faire aucune plainte au roi d'Arménie, il continua de lui témoigner beaucoup de confiance , et il reçut même de lui de l'argent et des vivres, remettant sa vengeance à un autre temps.

Pour l'assurer, rien ne convenait mieux à Antoine Empressc-

d-i . ,,, . 1 ' • ment fou

^ e prendre ses quartiers- d hiver en Arménie: ce d'Antoine

qui d'ailleurs l'aurait mis à portée de renouveler la 'v"o"ir auprTs guerre contre les Parthes à l'ouverture de la campagne '^*^ ^ll"*^"^' prochaine, et de tirer raison, comme il l'avait extrêmement à cœur, de l'affront qu'il venait de recevoir de leur part. Mais rensorceliement pour Cléopatre l'emporta sur toutes ces considérations. Il n'était occupé que de la pensée de se revoir auprès d'elle : et, malgré la rigueur de la saison, il voulut retourner avec son ♦

armée en Syrie, et il la conduisit à travers les neiges et les glaces, qui lui firent périr encore huit mille hommes. La lenteur d'une marche pénible irritait son impatience : et, dès qu'il lui fut possible, il prit les devants, et, accomjagné de très-peu de troupes, il vint à la mer, en un lieu nommé la Bourgade blanche, entre Béry te et Sidon. r .•.;.:.,

392 HISTOIRE ROMAIIVE.

Là, en attendant la reine d'Egypte, il se livra, pour charmer son ennui, aux excès de la bonne chère et du vin, tenant table nuit et -jour avec ses amis. Et celte indécente diversion n'était pas même assez puissante pour le distraire de sa folle passion. Souvent, au milieu d'un repas, pendant que l'on s'invitait mutuellement à boire,, il sortait brusquement de table, et courait au rivage pour voir s'il ne découvrirait point les vaisseaux qui devaient lui amener Cléopatre.

Elle arriva enfin, et apporta des habits et de l'argent, qu'Antoine distribua à ses troupes. Quelques-uns prurentque l'argent venait de lui, mais qu'il voulait en faire honneur à la reine.

Relation Autoiuc n'avait pas lieu assurément de tirer vanité

fausse ctfas- 1 .. ' i-.- r^ i -i ' • • \ t\

tueuse en- "6 ccttc expédition. Cependant il en écrivit a Rome

4°{of„e^à ^'^^^ ^^^ ^^ vainqueur, déguisant les pertes, enflant les

^'n^rs^ur P^t'^^s avantages : et par là il a bien mérité que les écri-

im soat dé- yaius, flattcurs dcs Césars , lui aient reproché, comme

cernes. ' '

r>io. ils ont fait, d'avoir appelé sa fuite une victoire % et de s'être donné pour victorieux parce qu'il avait échappé des mains des ennemis. Octavien connaissait parfaitement la vérité des faits, et il avait pris soin de s'en instruire. Mais, obligé de se ménager avec Antoine, d'autant plus que Sex. Pompée vivait encore, il se donna bien de garde de démentir publiquement les relations fanfaronnes de son collègue. Au contraire, il fit décerner par le sénat des actions de grâces aux dieux et des sacrifices, comme pour d'heureux et glorieux succès.

' « Hane Antonins fagam siiam , «Incredibili mentis veeordià , fe-

quîa vivus exierat , victoriam voca- rocior aliquantô factus est, quasi vibat.» (Veix. IX, 82.) cisset qui evaseiat.» ( Flor.iv, lo.)

HISTOIRE ROMAINE. 3cf'^

Les inquiétudes que pouvait causer à Octavien la vie de Sex. Pompée ne durèrent pas long-temps; car il périt l'année suivante, qui- eut pour consuls un homme de sa famille et de son nom , mais d'une branche différente, et L. Cornificius.

L, CORNIFICIUS. An. R. ■517.

Av. J.C. 35.

SEX. POMPFIIJS.

J'ai raconté de quelle manière Sextus Pompée, forcé Ueruières

*■ aveutures

par Octavien d'abandonner la Sicile, après une posses- et mort fusion de plusieurs années, s'était enfui du port de Mes- sex. Pomsine avec dix-sept vaisseaux. Son objet était de gagner Appllfn.' civ. l'Asie; mais, comme personne ne le poursuivait, il ne djo'i \j,j. se hâta point tellement qu'il oubliât sa profession de corsaire, et il alla piller le riche temple de Junon Lacinie , situé sur la côte orientale du Brutiiun , près de Crotone. De là il passa à Corcyre, ensuite dans l'île de Céphallénie, et enfin il vint à Mitylène, capitale de l'île de Lesbos, dont les habitants étaient affectionnés à la mémoire de son père et à sa famille.

Il se proposait d'abord de passer tranquillement l'hiver en ce lieu, en attendant qu'Antoine fût revenu de son expédition contre les Parthes, et d'aller alors se ])résenter à lui comme un ami malheureux qui implo- '

rait sa protection. Mais bientôt son ambition inquiète lui suggéra d'autres pensées. Mécontent des procédés que tint à son égard Furnius, qui commandait pour le triumvir en Asie; animé par l'espérance que firent renaître au fond de son cœur les disgrâces d'Antoine dans la guerre des Parthes, il ne projeta rien moins que de se substituer en sa place, ou du moins de partager avec lui les provinces de l'Orient. Il voyait sa

troupe se grossir journellement par un grand nombre de ses anciens soldats et amis, qui, manquant de toute ressource, se rassemblaient autour de lui. Il reprit donc les marques du commandement et la cotte d'armes de général , il radouba ses vaisseaux , il exerça ses rameurs , alléguant pour prétexte, tantôt la nécessité de se précautionner contre Octavien , tantôt le service d'Antoine, à q«ii il était bien aise de se rendre utile. En même temps il envoyait des députés aux rois et petits princes de Tlirace et à ceux de Pont pour négocier sourdement avec eux. 11 en envoya jusque cliez les Parlbes, auprès desquels il espérait que son nom lui serait une recommandation très-favorable; et, se rappelant l'exemple de Labiénus qui avait été si bien reçu d'eux , et mis à la tête de leurs armées , il ne doutait pas que l'amitié du fils de Pompée ne leur fût tout autrement précieuse. On conçoit bien cju'il cacbait soigneusement ces pratiques. Pendant qu'il agissait si vivement contre Antoine, il lui promettait une amitié fidèle; et pour le mieux tromper, il lui députa quelques-uns de ses anus chargés de lui offrir ses services et de lui représenter leurs communs intérêts.

Antoine était alors revenu à Alexandrie; et sur les premières nouvelles des mouvements de Sextus, il avait fait partir Titius avec ordre de prendre en Syrie des troupes de terre et de mer, et d'aller faire la guerre à ce général fugitif , s'il demeurait en armes, ou, s'il cousentait à les mettre bas, le recevoir à composition, et l'amener honorablement en Egypte. Le triumvir ne laissa pas d'écouter les députés de Sextus, dont le discours fut très-adroit et très-propre aux circonstances.

Ils y rappelèrent à Antoine les avances que leur chef,

HISTOIRE ROMi\.INE. SqS

dans sa meilleure fortune, avait faites vers lui pour obtenir son amitié, et la confiance qu'il avait toujours eue dans la franchise, la candeur et l'élévation de son courage, à quoi ils opposèrent le c^iractère dissimulé, fourbe et artificieux d'Octavien. Ils réveillèrent sa jalousie contre ce jeune collègue, qui venait de s'emparer des dépouilles de Sextus et de Lépidus sans lui en faire aucune part. Ils le lui firent envisager comme un rival avec lequel la guerre devenait inévitable, et même prochaine, puisque Antoine était actuellement le seul obstacle qui retardât son ambition effrénée, et qui l'empêchât de se voir le maître de l'univers. Ils terminèrent leur discours en lui protestant que Sextus ne désirait que de le servir de sa personne et de ses troupes, dont la fidélité n'avait pu être ébranlée par ses malheurs. « Ainsi, disaient-ils, si vous avez la paix, ce sera pour « vous une gloire d'avoir sauvé le fils du grand Pom- « pée : s'il vous faut soutenir la guerre, comnie vous « devez vous y attendre incessamment, il ne sera pas « pour vous un inutile ami. »

Antoine leur répondit en leur déclarant les ordres qu'il avait donnés à Titius, et il ajouta que la conduite de Sextus ferait voir s'il était véritablement dans les sentiments qu'exposaient ses députés.

On voit qu'Antoine ne se fiait pas beaucoup aux promesses de ce général dépouillé, mais toujours ambitieux; et dans le moment il survint un incident qui devait les lui rendre plus que suspectes. Ses officiers lui amenèrent ceux que Sextus avait dépêchés vers les Parthes, et qui, dans le cours de leur voyage, avaient été reconnus et. arrêtés. Antoine était si simple et si uni , si éloigné de prendre aisément ombrage, qu'il reçut

encore les excuses des agents de Sextus, qui lui représentèrent que, dans la triste situation où se trouvait leur chef, incertain comme il était des dispositions d'Antoine lui-même, il n'y avait pas lieu de s'étonner qu'il eût tenté des ressources en quelque façon désespérées; mais que dès qu'il connaîtrait ses bonnes intentions il ne manquerait pas de s'y conformer. Le triumvir voulut bien se contenter de ces allégations, et il attendit les effets. Us furent totalement contraires à de si belles paroles. Quand on a une fois goûté du commandement absolu, il est bien difficile de se réduire à l'obéissance; et le second rang est trop dur à qui est accoutumé au premier. Sextus poussa jusqu'au bout le projet de se maintenir chef de parti-, et de se faire au préjudice d'Antoine un établissement indépendant. Il eut même, avant l'arrivée de ïitius , quelques légers succès. Furnius, qui commandait en Asie, avait peu de forces sur pied; et quoiqu'il eût appelé à son secours Domitius Aliénobarbus, et Amyntas qu'Antoine venait de faire roi des Galates, Sextus se soutint avec avantage contre ces trois chefs : il surprit leur camp; il se rendit maître de plusieurs villes considérables, de Lampsaque, de Nicée, de Nicomédie. Cette lueur de bonne fortune lui enfla d'autant plus le courage, qu'elle augmenta beaucoup le nombre de ses partisans. Les peuples , vexés par des exactions très-onéreuses , le regardaient presque comme un libérateur : on s'enrôlait à l'envi sous ses étendards, et bientôt il se vit trois légions et deux cents chevaux. Mais Titius étant survenu avec une flotte de six-vingts voiles, qui portait de nombreuses troupes de terre, et en même temps Furnius ayant reçu soixante et dix vaisseaux qu'Octavien, vainqueur en Sicile, renvoyait

à Antoine, le sort changea tout d'un coup; et Sextus, ne voyant plus de ressource pour lui que de pénétrer, s'il pouvait, dans la haute Asie, brûla sa petite escadre, qui lui devenait inutile contre des forces si étrangement supérieures, et il convertit en soldats ce qu'il avait de rameurs et de matelots.

C'était là un parti extrême. Aussi ce malheureux chef se vit-il abandonné de ce qui lui restait d'illustres amis, dont le plus connu dans l'histoire est Cassius de Parme; et son beau-père même, Scribonius Libo, alla chercher sa sûreté dans le camp des lieutenants d'Antoine, Mais, pour lui, il persista dans la résolution de tout tenter plutôt que de se soumettre; et il se mit en devoir de traverser la Bithynie, dans le dessein, à ce que l'on crut , de gagner l'Arménie , dont le roi, comme nous l'ayons vu , avait de grandes raisons de se défier d'Antoine. Tltius et Furnius, réunis avec Amyntas, lui coupèrent le chemin; et en le fatiguant, en tombant sur son arrière-garde, enlevant ses fourrageurs, le réduisant à manquer d'eau et de vivres, enfin ils l'amenèrent au point de demander une entrevue pour traiter d'accommodement.

Titius lui était suspect et désagréable, parce qu'ayant autrefois trouvé un asyle auprès de lui en Sicile, et n'étant retourné à Rome que par son bienfait et en vertu du traité de Misène, il avait pris la commission de lui faire la guerre. Sextus le regardait donc comme un homme ingrat et sans foi, et par cette raison il ne voulut pas conférer avec lui, mais avec Furnius.

Celui-ci s'étant présenté , Sextus demanda pour toute condition de pouvoir se rendre à lui , sous promesse d'être conduit à Antoine sans qu'il lui fût fait aucun

mal. Furnius le refusa, alléguant que Titius était, chargi' des ordres d'Antoine, et que par conséquent c'était à lui qu'il fallait que se remît Sextus. Il avait pour la personne de Titius une répugnance invincible, et il offrit de se rendre à Amyntas. Cette nouvelle proposition ayant été rebutée , il rompit la conférence. La nuit suivante, il se déroba aux ennemis, laissant des feux allumés dans son camp pour cacher sa fuite. Il tournait vers la mer, et avait formé la résolution désespérée d'aller brûler la flotte de Titius. Un transfuge, qui portait un nom illustre, Scaurus, vint averiir les lieutenants d'Antoine de la route que Sextus avait enfilée; et Amyntas, détaché ^vec quinze cents chevaux, eut bientôt atteint le fugitif, qui n'avait point de cavalerie. Aux approches d'Amyntas, presque tous ceux qui accompagnaient Sextus le quittèrent; et cet infortuné général, sans aucune espérance, sans ressource, près de se voir absolument seul, se rendit sans condition au prince galate, qui le remit au pouvoir de Titius. Ceci arriva près de la ville de Midéum en Phrvgie. Titiiis fit conduire le prisonnier à Milet, attendant les ordres d'Aiîtoine

Il est constant que Sextus y fut tué peu de temps après. Mais il reste un nuage sur la part qu'eut Antoine à ce meurtre. Selon quelques-uns, le triumvir, dans un premier mouvement , ordonna la mort de Sextus : ensuite, touché de repentir, il envoya un contre-ordre. Ce second courrier fit tant de diligence, qu'il prévint le premier: en sorte que, l'ordre qui condamnait Sextus à mourir étant venu le dernier, Titius le prit ou le voulut prendre pour la dernière volonté d'Antoine, et l'exécuta. D'autres rejettent la chose sur Plancus,

qui avait le pouvoir d'expédier des ordres au nom d'Antoine, de les signer pour lui, et de les sceller du sceau de ce triumvir. La vérité perce à travers tous ces voiles. On ne peut guère douter qu'Antoine n'ait été bien aise d'être défait de Sextus. Mais, comme rien n'était plus odieux que de tuer de sang -froid le dernier fils de Pompée, il fut charmé d'en laisser tomber le blanie sur ses lieutenants. Il n'avait garde de l'épargner, s'il est vrai, comme quelques-uns le disent, qu'on lui eût fait appréhender de trouver un rival dans son prisonnier, qui portait un nom autrefois cher à Cléopatre. J'ai pourtant peine à croire qu'Antoine se fût déterminé à faire mourir Sextus, si celui-ci eût su prendre un parti convenable à la situation de ses affaires. Mais fugitif et ruiné, il tint une conduite flottante entre le personnage de général et celur de suppliant ' ; et tantôt s'opiniatrant à soutenir son rang, tantôt réduit à demander huml)lement la vie, il parut un homme dangereux, à qui l'on ne pouvait pas se fier.

Sextus Pompée périt dans la quarantième année de son âge, après une vie toujours agitée, toujours tumultueuse, et exposée à mille dangers. Il dut à la gloire de son père et tout son éclat et toutes ses infortunes. Il eut plus de courage que de prudence , plus d'ambition que d'art et d'habileté pour la conduite. Chef de bandits et ensuite de corsaires, rustre et grossier dans ses mœurs et dans son langage, gouverné par les derniers des hommes, il a fourni une ample matière aux reproches des écrivains qui ont voulu faire leur cour

' «Dutn inter daceraet supplicem M. Titio . jnssii M. Antnnii , jiigutunuiltuatur, et nunc dignitatem latus est. » ( Yell. ii , 79. ) retinet , nunc vitam precatur , a : .

à ses vainqueurs. Deux traits néanmoins le rendront à jamais recommandable, sa bonne foi dans le traité de Misène , et la générosité qui le rendit la ressource et l'asyle des proscrits.

A l'occasion de la mort de Sextus , Octavien fit décerner de grands honneurs à Antoine, et célébra des jeux dans le Cirque en signe de réjouissance publique. Il avait réellement bien lieu de se réjouir en voyant exterminée une maison ennemie de la sienne. Je ne sais si le peuple prit une sincère part à sa joie: car le nom de Pompée était encore respecté et aimé des Romains; et Titius, le meurtrier de Sextus , lorsqu'il fut de retour à Rome, ayant donné des jeux dans le théâtre de Pompée, fut chargé d'imprécations par le peuple, et obligé de sortir ignominieusement d'un spectacle dont il faisait lui-même les frais.

Par la mort de Sex. Pompée, le parti de César, depuis long-temps triomphant, se trouvait subsister seul; et il ne restait plus à Octavien et à Antoine, vainqueurs de tous leurs ennemis, que de tourner leurs armes l'un contre l'autre, pour décider qui des deux demeurerait le maître de l'empire. C'était le point de vue qu'ils avaient toujours envisagé, surtout Octavien, dont l'ambition n'était distraite par aucune autre passion. Il s'écoula pourtant quelques années avant que la querelle éclatât : et je vais placer ici tous les faits étrangers à ce grand événement qui termina les guerres civiles, afin de pouvoir m'y attacher ensuite uniquement, sans y insérer rien qui détourne l'attention du lecteur.

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