‹ OEuvres complètes. Accompagnée d'observations et d'éclaircissements historiques (volume 4)Chapitre 43 sur 61 · L. VOLCATIUSTULLUS · texte numérisé non relu

L. VOLCATIUSTULLUS

Au commencement de cette année Octavie avait ob- ^^^^jj^P^""^ tenu de son frère la permission d'aller trouver son mari, pour sereu-

r dre auprès

Il lui avait accordé cette permission, moins pour lui de son mari, faire plaisir, au sentiment de plusieurs, que dans la pensée qu'elle ne manquerait pas d'être rebutée par Antoine, et qu'ainsi elle donnerait lieu , quoique malgré elle, à exciter contre son infidèle et ingrat époux un mécontentement universel dans les esprits de la multitude, de qui elle était à juste titre singulièrement bonorée. Cet artifice est assez dans le génie d'Octavièn ; . et il pouvait croire qu'il en avait besoin , parce qu'Antoine , malgré tous ses vices, avait beaucoup d'amis dans Rome, et que sa réputation y était très-grande. Aussi le jeune et adroit triumvir ne semble-t-il, dans les années qui précédèrent immédiatement la rupture, avoir été occupé d'aucun autre soin que d'effacer ces impres-. sions trop avantageuses pour son rival , soit en profitant de toutes les occasions de le rendre odieux, soit en se rendant lui-même le plus aimable qu'il fût possible.

Ce qu'il avait prévu au sujet du voyage d'Octavie arriva. Lorsqu'elle fut à Atliènes, elle reçut des lettres d'Antoine qui lui ordonnait de ne point passer outre, se servant du prétexte de la guerre qu'il se préparait à aller porter dans l'empire des Parthes. Octavie n'y fut point trompée, et elle pénétra aisément la vraie raison d'un ordre si mortifiant. Cependant, toujours soumise, toujours remplie de douceur, elle écrivit simplement à son mari pour lui demander où il voulait qu'elle lui

envoyât ce qu'elle lui amenait de Rome. C'étaient des habits pour les troupes , des chevaux et des mulets pour les bagages, de l'argent, des présents pour les principaux, connnandants et amis d'Antoine , et par-dessus tout cela deux mille hommes d'élite bien armés, richement équipés, et distribués en cohortes prétoriennes pour sa garde, Niger, qui était estimé et considéré d'Antoine, fut le porteur de la lettre d'Octavie; et au détail de toutes les choses que je viens d'exposer il joignait les éloges si justement dus à celle qui l'envoyait, ciéopatreeu Cléopatrc fut alarmée. Elle sentit qu'Octavie lui li- Se's '^irtmces ^^'^'t uu rudc assaut, et qu'elle prétendait reconquérir pour retenir |ç cœur d'Autoinc. Cette reine était trop intelligente et

le cœur * '■ '-'

d'Autoiue. trop habile pour ne pas voir quels avantages avait sur elle une épouse légitime, pour qui parlait la gravité de ses mœurs et la puissance de son frère. Elle craignit qu'à de si fortes armes Octavie ajoutant encore celles d'une douceur modeste, de l'attention à plaire à son mari , de la franchise et de la noblesse des procédés , ne devînt infailliblement victorieuse.

L'artificieuse Cléopatre s'avisa d'un stratagème. Elle feignit d'être passionnément amoureuse d'Antoine , jusqu'à courir risque de mourir par l'appréhension où elle était de le perdre. Elle joua cette comédie avec une adresse merveilleuse. Elle mangeait peu afin de maigrir; elle affectait, lorsqu'elle voyait approcher Antoine, un regard étonné , et languissant lorsqu'il se retirait. Elle faisait souvent en sorte qu'il vît couler des larmes de ses yeux; et elle les supprimait promptement, comme si elle eût eu peur d'être aperçue.

A l'appui de ce jeu venaient les discours des flatteurs, (|ui reprochaient à Antoine d'être bien dur et bien im-

HISTOIRE ROMAINE. f\1^

pitoyable , puisqu'il faisait ainsi périr une femme dont le cœur et le sort étaient attachés à lui seul. « Car votre « mariage avec Octavie , lui disaient-ils , a été un mate riage de politique, à cause de son frère, et elle jouit « du nom et des honneurs d'épouse ; au lieu que Cléo- « pâtre , reine de tant de peuples , est appelée la maî- « tresse d'Antoine. Et elle ne; refuse ni ne dédaigne ce «nom, tant qu'il lui sera permis de vous voir, et de « passer sa vie avec vous; mais, s'il faut qu'elle soit pri- « vée de ce bien, l'unique objet de ses vœux, c'en est a fait : elle ne survivra point à un si grand malheur. » Octavieue

, , . , . , . peut obteuir

Tout ce manège eiait trop adroit et trop bien cou- d'Autoine la

/ VI r-A -i 1 ' A • I ' 1 T permission

eerte pour qu il tut possible a Antoine de s en cleien- de le venir dre. Il était en Syrie, et non-seulement il ne permit point à Octavie de l'y venir trouver, mais il abandonna son expédition contre les Parthes; et malgré l'occasion favorable que lui présentaient les troubles dont cet empire était actuellement agité ^, malgré les engagements pris avec le roi des Mèdes , il écrivit h ce prince qu'il fallait remettre l'exécution de leurs desseins à une au- [ '

tre saison; et il s'en retourna à Alexandrie, de peur de causer la mort à Cléopatre, dont il était la dupe et le jouet.

Octavie, rebutée par son mari, revint à Rome; et Elle s-en re-

«V . I ,. ,,..,,. . tourne. No-

son irere, qui ne cherchait qu a aigrir la dissension, blesse de .ses voulut l'obliger à sortir de la maison d'Antoine, et à pren- ^^"^ dre un logement où elle vécût seule et comme n'ayant plus d'époux. Mais cette vertueuse dame lui déclara avec fermeté qu'elle ne quitterait point la maison de son mari. Elle le pria même, s'il n'avait pas d'autres raisons

' On trouvera quelque détail sur ces faits vers la fin de ce livre.

Antoine, dans uue pompeuse cérémonie, reconnaît Cléopatre pour son éjjouse légitime, et déclare rois des rois les enfants qu'il avait eus d'elle.

qui le portassent à faire la guerre à Antoine , d'oublier ce qui la regardait personnellement. « Car il serait hon- «teux, lui disait-elle, que deux si grands et si puis- « sants généraux, l'un par le motif de l'amour pour une « femme, l'autre par celui d'une jalousie, jetassent le f( peuple romain dans une nouvelle guerre civile. »

La conduite d'Octavie répondait à des discours si généreux. Elle demeura dans la maison d'Antoine, prenant soin non-seulement des enfants qu'elle avait eus de lui, mais de ceux qui étaient nés de Fulvie; et les amis d'Antoine qui venaient à Rome, pour quelque affaire que ce pût être, la trouvaient toujours disposée à les appuyer et à les j>rotéger auprès de son frère. Mais, par des procédés si nobles, elle nuisait, contre son intention, à Antoine. Plus elle montrait de mérite, et plus on était indigné des mépris et des injures qu'elle souffrait de sa part.

Antoine ne se mettait nullement en peine d'apaiser ces plaintes : au contraire , il sembla prendre à tâche d'aigrir encore les esprits contre lui par une cérémonie d'éclat dont l'appareil fastueux, théâtral , et opposé aux mœurs et aux maximes des Romains, faisait connaître qu'il n'était plus à lui, mais qu'il avait tout oublié pour Cléopatre.

11 assembla le peuple d'Alexandrie dans le Gymnase % où était dressée une estrade d'argent, et sur l'estrade deux trônes d'or, l'un pour lui, l'autre pour Cléopatre, qui vint s'y placer parée, selon sa coutume, de tous les ornements et de tous les attributs d'Isis, principale

' Vaste édifice, destiné dans les dans le» théâtres que les Grecs te villes grecques aux exercices du naient leurs assemblées, corps. C'était dans les gymnases ou

(.livinité des Égyptiens. Aux cotés étaient des sièges plus bas pour les enfants de la reine. Là Antoine distribua les couronnes. Et d'abord, après avoir protesté qu'il tenait Cléopatre pour son épouse légitime , il la reconnut et la déclara reine de l'Egypte , de la Libye , de l'île de Cbypre, et de la Célésy rie, conjointement avec Césarion, qu'il assura pareillement devoir être regardé comme vrai et légitime fils du dictateur César. Ensuite il donna aux deux fils jumeaux qu'il avait eus de Cléopatre, et qui portaient des noms grecs, Alexandre et Ptolémée, le titre de rois des rois. Il assigna pour partage à Alexandre, qui devait épouser la fille du roi des Mèdes, l'Arménie conquise sur Artabaze, et , par une chimère dont le ridicule saute aux yeux, les pays de la domination des Parthes lorsqu'il en aurait fait la conquête. Il destina à Ptolémée un établissement plus réel , la Syrie , la Pliénicie, et la Cilicie. Après cette proclamation, on vit s'approcher des trônes d'Antoine et de Cléopatre les nouveaux rois, revêtus des ornements royaux convenables au partage assigné à chacun; Alexandre, avec l'habillement médois et la tiare surmontée d'une pointe droite qui s'élevait au-dessus de la tête; Ptolémée, avec l'habit de cérémonie que portaient les rois successeurs d'Alexandre, les mules, la casaque militaire, et la toque ceinte du diadème. Ils rendirent en cet équipage pompeux leurs respects à Antoine et à Cléopatre; ensuite de quoi ils prirent leurs places, étant environnés d'une garde, l'un d'Arméniens , l'autre de Macédoniens. Tout sentiment des bienséances était tellement éteint chez Antoine , qu'après avoir joué dans Alexandrie cette scène pleine d'extravagance et d'indécence, il ne rougit pas d'en écrire à Rome, et d'en envoyer le détail aux

consuls, qui étaient pour lors Domitius Ahénobarbus et Sosius, l'un et l'autre ses amis.

An. R. 720. ^^- DOMITIUS AHENOBARBUS.

Av. J. C. 32.

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