Tome XXIF. Hkt. Rom
/|5o fTïSTOIRE ROMATIVE.
à Antoine de la Syrie et de l'Egypte. Après un si heureux commencement de campagne, Agrippa vint retrouver Octavien, qui , encouragé par ses premiers succès, se hâta d'aller chercher l'ennemi avec toutes ses forces de terre et de mer.
Il part avec Ellcs partirent toutes ensemble, et couvrirent la mer
"forces'.*^' Ionienne d'une multitude prodigieuse de bâtiments , soit barques de transport pour faire passer en Grèce quatrevingt mille hommes de pied et douze mille chevaux, soit vaisseaux de guerre, au nombre de deux cent cinquante. L'armée de terre débarqua au pied des monts Cérauniens ^ , et elle avait ordre de défder le long de la côte jusqu'au golfe d'Ambracie ^. Octavien lui-môme, à la tête de son armée navale, ayant pris en passant Corcvre abandonnée par les ennemis, vint se rafraîchir dans un port formé par la rivière d'Achéron ^ à son embouchure. Il y établit le rendez-vous général de sa flotte, et tout de suite il vogua vers le promontoire d'Actium.
n ' f , Il devait être bien attendu: et néanmoins peu s'en
Peu s en faut ' I
qu'il ne sur- f^ji^f f„,'il j^ç surorît Antoiuc, dont la flotte mouillait
prenne sou 1 •
ennemi. ^ j^ j-^de Je ce cap. Antoine n'avait rien de prêt. Ses légions n'étaient point arrivées ; ses vaisseaux voguaient à peine , n'ayant pas leur nombre complet de matelots et de rameurs, qui même périssaient journellement de maladie et de misère, surtout ceux que l'on prenait de force, et que l'on appliquait à un métier pénible et tout nouveau pour eux. On rapporte «à ce sujet un mot
' Monts de la Chimère. chargent, ou des sources qui soiteut
* Golfe de l'Arta. du fond. Il est marqué dans les car-
3 Ce port était appelé le port tes de Grèce de M. dAnville par le
Doux, parce que l'eau y est douce, nom de Gljcjs liinen, qui est le nom
soit à cause des rivières qui s'y dé- grec écrit en lettres latines.
HISTOIRE R03IAINE. /|5l
d'Antoine bien cruel et bien inhumain. Comme on lui disait qu'il était mort plus du tiers de l'équipage de sa flotte: «Pourvu % répondit-il, que l'on conserve les (crames, nous ne manquerons point de rameurs tant « que la Grèce aura des hommes. » S'il est vrai qu'il soit sorti de la bouche d'Antoine une parole si brutale et si féroce, il est bien digne des malheurs qu'il a éprouvés.
Dans le trouble universel que causait l'arrivée soudaine d'Octavien , Cléopatre s'égaya par une fade plaisanterie, qui ne mériterait guère d'être rapportée ici, si ce n'est qu'elle peut passer pour un trait du caractère de cette princesse également folâtre et méprisant. Comme on vint lui annoncer avec effroi que l'ennemi s'était emparé de Toryne, petite ville dont le nom en grec signifie cuiller à ypo^, elle joua sur cette équivoque. « Beau sujet de s'effrayer, dit-elle, parce que Cé- (c sar garde la cuiller à pot! » Cette froide allusion n'aurait pas sauvé la flotte; mais Antoine paya de tête et de présence d'esprit. Il n'avait que très-peu de troupes sur ses vaisseaux , et , s'il eût été attaqué, sa perte était certaine. Pour tromper un ennemi auquel il lui aurait été impossible de résister, il arma les rameurs, et les fit monter sur les ponts, oii il les rangea en bon ordre. En même temps il fit suspendre et soutenir les rames , de manière que le plat de la rame paraissait en l'air aux deux flancs de chaque vaisseau. Cette vaine apparence en imposa à Octavien, et l'obligea de se retirer, parce qu'il se persuada qu'Antoine était en état de le bien recevoir.
^ « Reini modo salvi sint ; nam rémiges non deenint , quoad Graecia bomines habuerlt. » (^Oros. vi , 19.)
452 niSTOIRF. ROMAINE.
Octavien avait eu dans ce mouvement brusque et imprévu une double intention : il espérait ou emporter quelque avantage par la force, ou débaucber et attirer à lui une partie des soldats d'Antoine. N'ayant réussi ni dans l'une ni dans l'autre de ses vues, il songea à s'établir et à se fortifier un camp sur la cote septentrionale du golfe d'Ambracie, à l'endroit où il bâtit depuis la ville de Nicopolis ^ ; et , de son camp, il tira des lignes de communication avec le port Comarus , qui est sur la mer Ionienne , à peu de distance du port que forme l'Achéron. Antoine occupait les deux pointes qui dominent l'entrée du golfe. Il y avait élevé des tours, et il faisait garder exactement l'emboucbure par ses vaisseaux; en sorte qu'il était maître d'entrer dans le golfe et d'en sortir à sa volonté. Son camp s'étendait dans la plaine, an-dessous d'Actium, séparé de celui de son ennemi par la largeur du même golfe.
Les deux armées restèrent assez long-temps dans cette position, sans qu'Octavien pût parvenir à engager une bataille, quoiqu'il ne cessât de l'offrir à Antoine. Une même raison les déterminait, l'un à vouloir combattre, l'autre à le refuser. Les troupes d'Antoine n'étaient pas encore toutes rassemblées; et il avait le même intérêt à attendre celles qui lui manquaient que son adversaire à les prévenir. Tout se réduisit donc pendant un temps à des escarmouches, à de petits combats de cavalerie, à des prises de vaisseaux de charge, sans aucune action qui puisse passer pour importante. Expéditiou Lorsque Antoine eut toutes ses troupes réunies, il
heureuse , , „ , ..• j
d'Agrippa. montra plus de contiance. 11 passa avec une partie de
■ Aujourd'hui Prévéza.
Petits combats.
son année sur la cote où était l'ennemi , et il y dressa un camp, laissant néanmoins ses principales forces dans son ancien camp auprès d'Actium. Alors Octavien ralentit cette grande ardeur à presser le combat : mais pendant qu'il se tenait lui-même tranquille, il fit agir des détachements et par terre, et par mer. Pour mettre Antoine en inquiétude, et l'obliger, s'il était possible, d'abandonner les postes qu'il occupait, Octavien envoya différents corps de troupes en Grèce et en Macédoine; et Agrippa, par son ordre, s'étant mis à la tête d'une puissante escadre, s'empara de Leucade^ et des vaisseaux, qu'il y trouva, soumit Patras et même Corinthe.
Ces succès d' Agrippa commencèrent à ftiire pencher Lesdëserla balance, et ébranlèrent la fidélité de plusieurs des ne.u frépartisans d'Antoine. Les désertions devinrent fréquen- '^"«"camp"* tes dans son année, et d'illustres personnages , tels que J',f^"'Xrl Philadelphe, roi de Paphlagonie, Amyntas, roi des Ga- ^^r^'J^^^^f^"! lates, le quittèrent pour passer dans le camp ennemi. vien. Mais il n'y eut personne dont le changement de parti lui fût plus sensible que celui de Domitius Ahénobarbus. C'était de tous les amis d'Antoine le plus distingué par sa naissance, par son rang, par l'élévation de son courage. Il n'avait po'int voulu se rabaisser à faire sa cour à Cléopatre, et il était le seul qui, en lui parlant, ne l'eût jamais appelée que par son nom. En conséquence, il eutà essuyer tous les jours mille désagréments d<^ la part de cette orgueilleuse princesse. Le dépit qu'il en conçut, cX peut-être la crainte d'un événement fâcheux, auquel il voyait que les choses se préparaient, l'engagèrent à
' L'île de Sainte-Maure.
aller chercher plus de considération et une meilleure fortune auprès d'Octavien. Quoique malade, et ayant actuellement la fièvre, il se jeta dans un esquif, et fit heureusement le trajet. Antoine fut piqué, et il se vengea en plaisantant sur Domitius, et en attribuant sa fuite à l'impatience de revoir une affranchie quil aimait, et sans laquelle il ne pouvait vivre. Du reste, il en usa généreusement à son égard, et, contre l'avis de Cléopatre, il lui renvoya ses équipages et tout ce qui lui avait appartenu. Domitius mourut peu après, sans avoir eu le temps de rendre aucun service à Octavien, si ce n'est que son exemple décréditait le parti qu'il avait abandonné, et fut pour plusieurs un motif d'en faire autant.
L'esprit La multitude des désertions aigrit l'esprit d'Antoine ,
*^A"grîr et le porta à la cruauté. Sur des soupçons bien ou mal fondés, il fit périr dans les tourments Jamblichus, roi ou prince d'une contrée de l'Arabie; et il livra un sénateur , nommé Q. Postumius, à la fureur d'un nombre de forcenés qui , comme des hêtes féroces , le déchirèrent et le mirent en pièces.
Cléopatre se Lcs cliagrius d'Autoine s'étendirent jusque sur Cléoto^ne,qilî'ia patrc , ct il cutra en défiance contre elle ^ Par une de deTvouioi'r CCS vicissitudcs que produisent d'ordinaire les passions empoisou- yiolentcs, il alla d'un excès à l'autre; et celle à laquelle
lier. ^ ' ^
piiu.xxr,3. ji avait soumis toutes ses volontés lui devint suspecte du noir dessein de le faire périr par le poison. En conséquence, lorsqu'il mangeait avec elle, il voulut que l'on fît l'essai de tout ce qu'on servait devant lui. Cléo-
« Pline date ce fait en général du Je ne lui trouve pas de place pins temps des préparatifs de la guerre convenable que celle que je lui d'Actium , in apparatn Actiacibelli. donne ici.
HISTOIRE IIUMAIJNIÎ. 4^5
jjatre se joua de ses frayeurs et de ses précautions, et elle se fit un plaisir de lui en prouver l'inutilité. Dans un repas, elle mit sur sa tête une couronne dont les fleurs étaient empoisonnées par les extrémités. Ensuite, lorsque l'on fut en gaîté, elle invita Antoine, selon une jn'atique usitée parmi les gens de plaisir, h boire les couronnes, c'est-à-dire à boire du vin dans lequel les couronnes auraient été trempées. Antoine y consent : il prend la couronne de Cléopatre, en met les fleurs en pièces, les jette dans sa coupe; et déjà d la portait à sa bouclie, lorsque la reine, lui saisissant le br!js, lui dit : « Connaissez celle contre laquelle vous vous « précautionnez par cette nouvelle métbode d'ordonner (c l'essai de ce que vous devez manger et boire'. Si je «pouvais vivre sans vous, manquerais -je d'occasions u ou de moyens? » En même temps elle fit amener un criminel, qui, par son ordre, but le vin de la coupe d'Antoine, et expira sur-le-champ. Un tel jeu aurait eu de quoi déplaire à un homme soupçonneux. Mais Antoine n'en tira aucune induction fâcheuse, et reprit SCS sentiments accoutumés de confiance aveugle pour Cléopatre.
Dans ce même temps , il lui survint quelques nou- Nouvelles velles pertes, ({ui augmentèrent ses inquiétudes sur le ''^tome. ii"' succès de la guerre. Sosius, ayant engagé un condjat *^""d'è"e'^"'' naval, fut battu, et le roi Tarcondimotus y perdit la ''"'''''*^vie. Antoine lui-même ne réussit pas mieux dans une petite action de cavalerie oii il se trouva en personne. Enfin il courut risque d'être enlevé, et de tomber au
' "Enegosum, inquit, illa, Mai- si possiin siue te viveie , occasio aul «•e Antoni , quam tu nova piiegu- ratio deest." stautiuui diligenliâ caves: adeù mihi,
pouvoir d'Octavien. Voici comment la chose arriva. Il se tenait près de l'ennemi dans le camp qu'il avait établi sur la cote septentrionale du golfe , et il passait souvent sans beaucoup de précaution de ce camp à sa flotte, se fiant sur des lignes palissadées, qui assuraient la communication de l'un avec l'autre. Octavien en fut averti, et il plaça une embuscade, qui ne mancjua Antoine que d'un instant : car celui qui le précédait immédiatement fut pris, et lui-même il ne se sauva qu'avec peine en courant de toutes ses forces. Cette aventure le* détermina à retourner dans son ancien camp, au pied du promontoire d'Actium.
iiserésoutà J^à , vovaut uue ses affaires dépérissaient de jour en
tenter le sort . , . , .
d'une ba- jour, ct quc d'aillcurs la disette commençait à se mettre
taille u.ivale. , , .. i 5-1 i • i
dans son armée, il en conclut qu il devait changer entièrement son plan de guerre, et il tint un grand conseil pour délibérer sur ce qu'il convenait de faire en pareille conjoncture. Dion assure que Cléopatre fut d'avis de remener toutes les troupes en Egypte, laissant seulement des garnisons dans les postes et dans les villes les plus considérables des pays qu'ils abandonneraient : conseil lâche et insensé , que je ne puis croire que Cléopatre même ait osé proposer à Antoine. Cependant cet historien ajoute que le général romain y déféra, et que la bataille d'Actium, qui suivit de près, s'engagea malgré lui , lorsqu'il avait dessein de se retirer, et non de se battre. Ce récit, dont je ne trouve de vestige dans aucun autre auteur ne paraît très-peu probable, et j'aime mieux m'en «. r à Plutarque, selon lequel, le parti de livrer bataille étant pris et arrêté, !a délibération avait uniquement pour objet de résoudre si ce serait sur terre ou sur mer.
HISÏOIHK ROM A UNE. 4^7
Antoine avait bien plus de raisons de mettre sa confiance en ses légions exercées par tant de combats que dans une flotte mal équipée, mal servie, et qui jusquelà n'avait réussi en rien. C'était aussi le sentiment de Canidius, qui, à l'approche du danger, oubliant ses complaisances pour Cléopatre, conseillait à son général de renvoyer cette princesse, et de se retirer en Thrace ou en Macédoine pour y vider la querelle par une bataille en pleine campagne. Il représentait qu'en ce cas Dicomès,roidesGètes, promettait de puissants secours, et qu'après tout il n'était point honteux d'abandonner la mer à Octavien, à qui les guerres contre Sextus Pompée avaient donné moyen d'acquérir de l'habileté dans la marine : mais qu'il serait bien étrange qu'Antoine, qui avait une si grande expérience dans les combats sur terre, ne profitât point de la force, du nombre et du courage de ses légions , et fit consister toute sa ressource dans des vaisseaux.
Des raisons si solides auraient assurément fait impression sur x\ntoine, s'il eût été encore capable de se décider par lui-même. Mais il ne voyait que par les yeux de Cléopatre, et il ne se déterminait que par ses ordres. Cette artificieuse princesse, qui ne songeait qu'à ses intérêts propres, vovdait absolument une bataille navale , envisageant non pas ce qui pourrait être plus utile pour vaincre, mais ce qui lui procurerait une fuite plus prompte et plus aisée en cas de disgrâce.
Il fut donc résolu que l'on s'en tiendrait à combattre sur mer ; et , comme le nombre des matelots et des ramem^s d'Antoine ne suffisait pas à beaucoup près pour celui de ses vaisseaux, il fit un choix de ses meilleurs bâtiments jusqu'à la concurrence de ce qu'il avait d'hom-
mes pour les servir et pour faire !a manœuvre, et il brûla tout le reste. Sa flotte se trouva ainsi réduite à cent soixante- dix vaisseaux, qui n'avaient pas même oros.vi, lo. leur équipage complet. En y ajoutant les soixante galères deCléopatre, il était encore inférieur à son ennemi, qui avait deux cent soixante vaisseaux. Mais, comme les siens étaient plus grands et plus hauts de bord, il comptait que cet avantage suppléerait à ce qui lui manquait du côté du nombre. Il embarqua sur cette flotte vingt mille soldats légionaires et deux mille tireurs d'arcs , sans oublier d'y faire monter les premiers et les plus illustres de ceux qu'il avait avec lui , afin qu'il leur fût plus difficile de passer du coté de l'ennemi, s'ils étaient tentés d'imiter l'exemple que plusieurs autres leur avaient donné.
On rapporte que pendant l'embarquement un vieux centurion, de tout temps attaché à Antoine, et qui, ayant combattu pour lui et sous ses yeux en mille occasions, était moulu de coups, lorsqu'il le vit approcher, versa des larmes, et lui dit : «Mon général, pourquoi, « méprisant ces blessures que j'ai reçues en combattant « sous vos ordres, et cette épée qui vous a si bien ser- « vi , mettez-vous vos espérances dans un fragile bois ? <f Laissez les Égyptiens et les Phéniciens combattre sur umcr; mais, pour nous, la terre est notre élément. a Donnez-nous la terre, sur laquelle nous sommes ac- <( coutumes à combattre de pied ferme, prêts à vaincre «ou à mourir.» A ce discours Antoine ne répondit rien; mais, prenant un air de sérénité, et faisant signe de la main au centurion d'avoir bon courage , il passa outre, et continua son opération.
Il recommandait à cet officier une confiance qu'il
n'avait pas lui-même; et l'on remarqua que les pilotes, voulant laisser les voiles à terre, parce que les rames suffisaient pour le combat , il ordonna qu'on les portât dans les vaisseaux, sous le prétexte qu'il ne fallait pas qu'aucun des ennemis pût leur échapper par la fuite.
Octavien fît de son côté les apprêts du combat , sen- Bataille
, . , . d'Actiuiu.
tant parfaitement tout 1 avantage que lui donnait son ennemi en lui présentant la bataille sur mer. Mais, malgré la disposition oli étaient les deux généraux d'en venir aux mains, pendant quatre jours le gros temps les en empêcha. Enfin , le cinquième jour, qui était le 1 septembre, s'étant trouvé clair, serein, tranquille, les mit à portée de décider qui des deux resterait le maître de l'univers.
Antoine rangea sa flotte devant l'embouchure du golfe d'Ambracie, donnant le commandement de l'aile droite à Gellius Publicola, celui de la gauche à Sosius, et confiant le centre à M. Octavius et à M. Insteïus. Pour lui , il se réserva le soin d'aller partout où sa présence serait nécessaire. Pline rapporte que, pendant qu'il riiu. xxxn, distribuait ses ordres , le petit poisson nommé rémore arrêta son vaisseau , et le força de passer dans un autre. Mais cette vertu magique d'un petit animal qui rend immobile un vaisseau poussé par les vents, par les flots et par les rames, est depuis long-temps reconnue pour fabuleuse.
Octavien, prenant le large, s'étendit en face de la flotte d'Antoine. Ses lieutenants -généraux étaient M. Lurius à la droite , L. Arruntius à la gauche , subordonnés tous deux à Agrippa, qui commandait en chef, et sur qui devait rouler toute l'action. Le consul Messala avait aussi dans cette flotte un commandement , mais qui
4Go HISTOIRE ROMAINE.
n'est pas bien nettement expliqué. Pour ce qui est d'Octavien lui-même, entouré d'un nombre de barques que montaient des officiers destinés à porter ses ordres, comme ses aides -de- camp , il avait pris, aussi-bien qu'Antoine, pour son département, d'être partout.
Les deux armées de terre, simples spectatrices du combat, étaient rangées sur les rivages, celle d'Antoine commandée par Canidius, celle d'Octavien par StatiliusTaurus : puissant encouragement pour les deux flottes qui allaient se battre.
Quoique Antoine offrît la bataille , il n'avait pas dessein d'attaquer. Il avait recommandé à ceux qui présidaient à la manœuvre d'attendre l'ennemi sans faire aucun mouvement, se précautionnant contre les écueils et les bas-fonds dans une mer étroite et toute voisine des terres : et ses soldats avaient ordre de se battre de la même façon que s'ils eussent été en terre ferme, et de regarder leurs vaisseaux comme des citadelles qu'ils auraient à défendre contre une troupe d'assaillants,
Octavien, en parcourant toutes les divisions de son armée, lorsqu'il fut arrivé à son aile droite, remarqua avec étonnement la tranquillité de la flotte d'Antoine. Car de loin on eût cru qu'elle était à l'ancre. Il ne jugea pas à propos d'aller à l'ennemi si près des terres , où l'agilité de ses vaisseaux et l'babileté de ses matelots et rameurs auraient été de peu d'usage ; et il se contenta de demeurer en présence, à la distance d'un mille.
Cette inaction dura jusqu'à midi. Alors, un vent de mer s'étant élevé, les officiers et les soldats d'Antoine, impatients d'un délai ({ui irritait leurs courages, et se
confiant en la grandeur et en la force de leurs bâtiments, ébranlèrent leur gauche, et firent un mouvement vers l'ennemi. Octavien en fut charmé; et, pour leur donner lieu de s'éloigner davantage du détroit et des terres, il ordonna à sa droite de reculer vers la pleine mer, afin que ses vaisseaux, qui manœuvraient excellemment, eussent tout l'espace nécessaire pour assaillir à leur avantage les lourdes masses d'Antoine, qui, par leur pesanteur et le défaut d'équipage, ne se maniaient que difficilement et lentement.
Bientôt on s'approche , on se mêle. Mais la façon de se battre ne ressemblait aucunement à un combat naval , tel que le connaissaient et le pratiquaient les anciens. Car les proues de leurs vaisseaux étaient des espèces d'armes offensives. Garnies de forts éperons d'airain, elles se heurtaient par la pointe avec violence; ou, ce qui était bien plus avantageux, on les dirigeait contre le flanc du vaisseau ennemi, pour le blesser, le percer, et le mettre dans le cas de donner entrée à l'eau et de couler à fond. Ici il ne fut point question de ce choc de vaisseau contre vaisseau. Ceux d'Antoine étaient trop lourds pour pouvoir être poussés avec impétuosité, de quoi dépendait néanmoins la force du coup : et ceux d'Octavien, petits et légers, non-seulement évitaient de rencontrer les éperons des ennemis, mais, s'ils tentaient de heurter les flancs de ces énormes bâtiments, comme les bois en étaient durs, épais et liés avec des crampons de fer, souvent la pointe de l'éperon qui avait porté le coup se trouvait rebouchée et écrasée. On se battait donc ainsi que dans une action sur terre; ou, pour parler plus juste, c'étaient comme des assauts livrés à des forteresses. Car trois et quatre vais-
^Ci2 HISTOIRE ROMAINE.
seaux d'Octavien entouraient un de ceux d'Antoine, et les combattants se servaient de piques, de boucliers, de longues perches armées de fer par le bout, de pots à feux; et même, du coté d'Antoine, comme les poupes de ses vaisseaux portaient des tours de bois, on employait les catapultes , ou machines à lancer les traits. Pendant que l'on combattait ainsi à la droite. Agrippa étendit sa gauche pour envelopper les ennemis. Publicola, qui lui était opposé, fut obligé d'en faire autant, et, en s'étendant, il se sépara peu à peu du centre, où le trouble commença à se mettre. Cependant il n'y ^ . , avait rien encore de décidé, lorsque tout d'un coup
Fuite de ' T r
ciëopatre. qu vit Ics soixautc vaisscaux de Cléopatre prendre la fuite, et traverser les combattants, ayant les voiles liantes et cinglant vers le Péloponnèse. La peur sans doute emporta cette princesse, qui avait tout préparé d'avance, et qui, comme si elle ne fût venue au combat que pour fuir, s'était donné le soin de faire charger sur ses vaisseaux tout ce qu'elle avait de plus précieux.
Antoine la Tl n'y a ricu en cela de fort étonnant. Mais ce qui est inconcevable, c'est la conduite d'Antoine en cette occasion. Il n'est pas possible d'y reconnaître % dit Plutarque,ni le général d'armée, ni l'homme de cœur et de tête. Il sembla même avoir perdu le droit de se gouverner par sa volonté propre, et il vérifia ce que l'on dit des amants, dont on assure que l'ame habite dans la personne qu'ils aiment. Comme s'il eût été Toni-
^ ' Évflot ^è çavepôv aÙTov Àvriû- -rriç yuvaijci; , MOTrep cru|Affeij)uxa);
vio; èTTOiViore, ours àp/cvTOç , oure jcaî <Tuu.[j.£Ta(j)epo[Aev(j;. Ou yap efOm
àvcJ'pô; , oilre ÔXwç i^ioie; XoyKTjj.oT; rf.v ê;ce'lvY)ç î<5^wv vaûv àiTOTCXéouaav,
^toix.ciûu.£vov • àXX' ôirep tiç iT«t![uv xal itocvtwv È;tXa6o'[j.evoç , xai «po-
tiTTE Triv >!^\)yriy toù tpwvxoç àv àX- (5'cùç xal àTTO'5'pà; tgÙc ÛTvèp aùroù
Xoxpî» ffWfAatt Çw, éXxo'fAevoi; ûirb u.ax,0(Ji.svou(; )cai ôvvjdxovrac , si;
bre de Cléopatre, et obligé d'obéir à tous ses mouvements, il ne vit pas plus tôt le vaisseau de cette princesse partir et s'éloigner, qu'oubliant tout, abandonnant et trahissant ceux qui combattaient et qui mouraient actuellement pour lui , il passa dans une galère à cinq rangs de rames, accompagné seulement de deux amis, Alexandre, Syrien, et un Romain nommé Scellius %et il courut après celle qui se perdait, et qui le perdait luimême. Cléopatre, l'ayant reconnu, fit lever en Tair le pavillon de son vaisseau. Il y aborda, et y entra sans la voir ni en être vu. Elle était à la poupe : il passa à la proue, et là il demeura assis seul, tenant sa tête avec ses deux mains.
Cependant ses soldats combattaient avec un courage victoire
T 11 1 • • Ti • 15 I 1 -1 ' d'Octavien.
digne d admuation. 11 est vrai que d abord il ny en eut que peu qui s'aperçurent de sa fuite. Mais Octavien ne la leur laissa pas long-temps ignorer; et il allait de vaisseau en vaisseau , leur demandant pour qui donc ilss'opiniâtraient à combattre. L'attachement pour leur général et l'amour de la gloire étaient si vifs dans le cœur de ces braves gens, qu'ils ne voulurent point recevoir le quartier qu'on leur offrait, jusqu'à ce qu'enfin, la mer commençant à élever de grosses vagues et à fatiguer leurs bâtiments, las de résister à la fois et aux
TîSVTTÎpïl p.êTE[JLêàç i^i(iiX.i rf.'i anglais de Plutarque , par une con-
àiroXwXuïav * vi^ri xat TrpcastTroXoù- jecture assez probable , y substitue oav ad)Ti^. Lucilius, dont il a étéparlé ci-devaut
^ Ce noin est inconnu. L'éditeur et qui sera encore nommé plus bas.
* Le texte porte àTîOÀwXexûiav grec que l'emploi de l'actif dans le
à l'actif : mais le sens demande visi- sens du moyen , par l'ellipse du pro-
blement le parfait moyen. = La nom : àiroXtùXEy.uTxv , sous-entendu
correction n'est peut-être pas néces- sa'jTT,v. — L. saire: il n'y a rien de si commun en ■
ennemis, et aux vents, et aux flots, ils se soumirent
au vainqueur vers la dixième heure du jour. Le nombre
des morts ne passa pas cinq mille. Les vaisseaux pris,
de toute grandeur et de toute forme, se montèrent à
trois cents.
L'année de Restait l'armée de terre, qui, par le nombre et la
toiu'e^'^après ^^leur des troupes dont elle était composée, pouvait
sept jours de encorc donucr bien des affaires àOctavien. Les officiers
délai , se
soumet an et Ics soldats dc cette armée ne voulurent point, pen-
vainqueur. i ' l
dant un temps, ajouter foi à ce qu'on leur disait touchant la fuite d'Antoine. Ils ne pouvaient concevoir que leur général eût abandonné dix-neuf légions d'une infanterie invincible, et douze mille chevaux; comme s'il n'eût pas mille fois éprouvé les vicissitudes de la fortune, et qu'une variété infinie de bons et de mauvais succès n'eût pas dû exercer et fortifier sa vertu. Ils s'imaginaieiit donc qu'Antoine reparaîtrait tout d'un coup au moment oii on l'attendrait le moins. Il fallut, au bout de quelques jours, qu'ils se persuadassent de la vérité d'un fait aussi incroyable, lorsque Antoine eut envoyé du Ténare, où il avait relâché, un ordre à Canidius d'emmener ses légions par la Macédoine en Asie. Ils tinrent bon néanmoins; et, rejetant les sollicitations d'Octavien, qui les pressait de se rendre, ils se mirent en marche. Enfin, Canidius lui-même s'étant enfui pendant la nuit, cette malheureuse armée, manquant de tout, et livrée par ses chefs, céda à la nécessité, et prêta serment à Octavien, le septième jour après la bataille.
.. , . , Octavien , vainqueur à Actium , passa la nuit sur son
Mécène , (le- ^^^^ '.1 ' r
p.ciu-aia bord, parce qu'après le combat fini, il n'eut pas assez
])i)ursuito 7 I i I i
d'Autoine, Je jour pour regagner commodément la terre. Son
Suet. Au^
Pedo Albi-
premier soin fut d'envoyer Mécène avec une escadre à revient , et la poursuite d'Antoine et de Cléopatre ; mais ils avaient ^ Rome.'"^ bien pris de l'avance, et il ne fut pas possible de les atteindre. Mécène, étant donc promptement revenu, ^^^^ .^^^^^ partit sur-le-champ pour se rendre à Rome, et y faire obhum. sa charge de préfet de la ville et de l'Italie.
Lorsque les légions d'Antoine eurent subi le joug, octavJea ne rien, ce me semble, n'empêchait Octavien de poursui- *,']é''',|fj'"ùu vre en toute diligence son ennemi vaincu. Il aurait "'^'^ Autome. imité en cela l'exemple de son grand-oncle, qui, après la victoire de Pharsale , se fit un point capital de presser vivement Pompée, et de ne lui pas laisser le temps de se reconnaître : mais il s'en fallait beaucoup qu'Octavien eût dans la guerre une activité pareille à celle du dictateur César. Au contraire, il n'estimait rien tant que la circonspection ^ Il avait toujours à la bouche le proverbe grec. Hâtez-vous lentement : et il citait volontiers un vers dont le sens est, «qu'un général pré- « cautionné est préférable à celui en qui domine la har- « diesse ». Il se persuada sans doute, dans l'occasion dont je parle, qu'Antoine était tombé si bas, que le délai de quelques mois ne pourrait pas lui donner moyen de se relever, et il commença par porter ses soins sur les objets les plus proches, qui par eux-mêmes étaient aussi très-importants.
Il rendit d'abord de solennelles actions de grâces à ii rend des
, , actions de
Apollon, son dieu tutelaire, et de tout temps honore grâces à
, • 1' i • i •! 1 • I ' Ai)ollon.
sur le promontoire d Actmm; et il lui consacra les pre- DiÙ.i 5i.
' "Nihil minus in perfecto duce, ^êw; , etc., ifKpoù.r,; yàs èç' àfAe?quàm festinaiioneni lemeiitateinque, vwv , yi ôjanù; aoaTïiXâTri;.» (Suet. convenire arbitrabatur. Crebrô ita- ^'ig. a 3.) que illa jactabat : Stte'j^c êpx-