M. LICINIUS CRASSUS
Malgré les périls de la navigation pendant une sai- iiyacroun, son rigoureuse, Octavien mit à la voile. Dans sa route Wconlents^.'^ il fut battu deux fois de la tempête; il perdit plusieurs ^""f^'t^.^' vaisseaux; celui même qu'il montait fut maltraité, et le gouvernail en fut brisé par l'orage : mais enfin il arriva heureusement à Brindes. Là s'étaient rendus tous dIo. les sénateurs, tous les chevaliers, tous les magistrats, à l'exception de deux préteurs et de deux tribuns du
peuple , à qui il avait été ordonné par un décret de demeuier pour maintenir le bon ordre dans la ville. Rome s'était transportée à Brindes , pour y reconnaître son maître, vainqueur de tant d'ennemis, resté seul de tant de concurrents.
Les mutins furent déconcertés par sa venue; et un mot de Tacite nous apprend que d'un simple regard Octavien porta la terreur parmi ces légions % à qui il devait la victoire d'Actium. Comme néanmoins leurs demandes avaient quelque chose de raisonnable en soi, il y satisfit en partie, leur distribuant de l'argent, et assignant des terres aux plus vieux soldats; mais ni le temps, ni l'état de ses finances, ne lui permettaient d'acquitter tout ce qui leur était dû. Pour leur faire connaître au moins sa bonne volonté, il mit en vente ses biens, et les biens de ses principaux amis. On conçoit aisément que personne ne fut assez hardi pour en rien acheter : et c'est sur quoi Octavien avait compté. Mais, par cette démarche d'éclat, il fermait la bouche aux nuu^murateurs, et les réduisait à attendre en patience qu il eût de quoi leur payer tout ce qu'il leur avait promis, comme il fit dans la suite au moyen . • de la conquête de l'Egypte et des richesses qu'il en remporta.
Il retourne Ccs soius uc l'occupèrent que pendant trente jours, s'avance vers au bout desqucls il sc hâta de repartir pour aller cher-
l'Egyntc. ■■ . 1 1 • \ • \ •
cher son ennemi , et mettre la dernière main a sa victoire en achevant de détruire Antoine. Dion rapporte qu'il voulut au retour éviter les promontoires du Péloponnèse, près desquels il avait été, en venant, battu
' «Divus Augustus vultu et aspectu actiacas legiones extemiit. » (Tac. Annal. 1,42.) ■
de la tempête; et que, pour cela, il fit passer ses vaisseaux par-dessus l'isthme de Gorinthe. Il fallait que ces bâtiments fussent bien légers, si une telle opération pouvait s'exécuter aisément. Quoi qu'il en soit de cette circonstance particulière , Octavien eut bientôt regagné l'Asie, d'où il s'avança vers l'Egypte avec ses troupes victorieuses.
Antoine était alors à Alexandrie : mais il n'y avait pas dirigé sa fuite en droiture ; et il est besoin de nous arrêter ici pour rendre compte de ses divers mouvements.
§ IL Suite des aventures d'Antoine dans sa fuite. Il s'arréle à Parétonium. Sa noire mélancolie. Arrivée de Cléopatre à Alexandrie. Elle entreprend de faire passer sa flotte par-dessus l'isthme de Suez , dans la mer Rouge. Antoine survient. Préparatifs de Cléopatre pour se défendre contre le vainqueur. Antoine prend pour modèle Timon le misanthrope. Il se rejette dans lesplaisirs. Essais que fait Cléopatre des poisons et des seipents. Elle tache de se faire aimer d' Octavien , qui, de son côté , cherche à la tromper. Négociations. Soupçons d'Antoine contre Cléopatre. Elle s'efforce de les dissiper. Expédition malheureuse d'Antoine du côté de Parétonium. Zèle incroyable d'une troupe de gladiateurs pour voler à sa défense. Hérode se présente devant Octavien à Rhodes. Noblesse de ses sentiments. Il obtient son pardon. Alexas , traître à Antoine, est mis à mort par Octavien. Octavien, passant par la Judée, est magnifiquement reçu et aidé par Hé-
474 HISTOIRE romaine'.
rode. Péluse est livrée à Octavien par la trahison de Cléopatre, Elle fait porter dans son monument tout ce que son palais renfermait de plus précieux. Octavien s' approche d' Alexandrie. Derniers efforts d'Antoine. Trahi et vaincu , il rentre dans Alexandrie. Cléopatre s'enferme dans son tombeau , et lui envoie dire quelle est morte. Il se perce de son épée. Ayant appris quelle vivait, il se fait porter auprès d'elle. Il meurt entre ses bras. Larmes versées par Octavien sur cette mort. Cléopatre est prise vivante. Octavien entre dans Alexandrie , tenant par la main le philosophe Aréus. Antjllus et Césarion mis à mort. Funérailles d'Antoine. Cléopatre veut se faire mourir, et en est empêchée par la crainte de causer la mort à ses enfants. Octavien la vient visiter. Elle est avertie qu'on doit la faire partir dans trois jours. Elle va offrir des libations sur le tombeau d'Antoine. Sa mort. Idée de sa vie et de son caractère. Portrait d'Antoine. Le fils de Cicéron, consul, flétrit par un décret du sénat la mémoire d'Antoine. Postérité d'ylntoine. Cas s ius de Parme, Canidius, et le sénateur Ovinius, mis à mort par Octavien. Octavien déclare qu'il a brûlé les papiers d'Antoine, et il en garde une partie. Sa conduite à l'égard des enfants des rois et princes de l'Orient trouvés à Alexandrie. Richesses immenses enlevées par Octavien de l'Egypte. Précautions singulières qu 'ilprend par rapport au gouvernement de cette province. Bonheur de V Egypte sous l'empire romain. Octavien visite le tombeau d Alexandre. Il sort de l'E-
grpte, et vient passer r hiver en Jsie. Troubles domestiques chez les Par thés. Conspiration du jeune Lépidiis étouffée par Mécène. Serviliesuit le jeune Lépidus, son époux, au tombeau. Le vieux Lépidus suppliant devant un consul qui avait été autrefois proscrit. Honneurs déférés à Octavien par le sénat. Droits nouveaux qui lui sont attribués. On r associe aux dieux. Motifs de sa facilité à recevoir tous ces honneurs, et surtout les divins. H souffre que dans les provinces on érige des temples à son père et à lui-même. Temple de J anus fermé. Triomphes d Octavien. Générosité admirable des fils d'Adiatorix. Les triomphes d' Octavien sont vus avec une joie sincère. Ses largesses. Triofnphes de Carrinas et d'Autronius Pœtus. Dédicaces de temples et autres édifices publics. Fêtes et réjouissances. Jeu de Troie. Indisposition d' Octavien. Il érige à Actium et en Egypte des monuments de sa victoire. Double point de vue pour envisager les voies par lesquelles Octavien s'est élevé à la souveraine puissance. Jésus - Christ et son église fin de tous les événements.
Peu de temps après qu'Antoine eut été reçu dans la AN.R.722. galère de Cléopatre, il s'aperçut qu'il était poursuivi Suite des"' par quelques vaisseaux, qui s'étaient détachés de la ^^'Antobc flotte d'Octavien. Il revira de bord , et présenta la proue pj^^^^^^^^f aux ennemis, qui, pour la plupart, s'écartèrent. Un seul s'acharnait sur lui, branlant une pique qu'd avait en main, et prêt à la lancer. « Qui es-tu ? cria le généra!
476 TIISTOIKE ROMAINE.
« fugitif au capitaine de ce vaisseau , et pourquoi t*obr( stines-tu à poursuivre Antoine? w Le capitaine répondit : « Je suis Euryclès, Lacédémonien , qui, à l'aide « de la bonne fortune de César, cherche à venger sur « toi la mort de mon père. » En effet, Antoine avait condamné à mort le père d'Euryclès pour cause de vols et de brigandage*. Néanmoins le Lacédémonien se détourna, et, au lieu d'attaquer la galère que montait Antoine, il se jeta sur l'autre galère amirale; car Antoine en avait deux. Il lui porta dans le flanc un coup violent de son éperon , il la fit tourner sur elle-même , et s'en empara, aussi -bien que d'un autre bâtiment qui portait des meubles précieux. Il se retira ensuite. Antoine rentra dans la chambre de la proue, et, reprenant la même attitude d'où l'attaque d'Euryclès l'avait tiré, il se replongea dans ses tristes réflexions.
Trois jours se passèrent ainsi, pendant lesquels, soit indignation, soit honte, il ne vit point Cléopatre, ni ne lui parla. Enfin, lorsqu'ils furent arrivés au promontoire de Ténare, les femmes de la reine, façonnées à ce manège, les réconcilièrent, et toutes choses reprirent leur train accoutumé.
Là ils furent joints par un assez bon nombre de vaisseaux de charge , et par quelques-uns de leurs amis qui s'étaient sauvés de la bataille, et qui leur annoncèrent que la flotte était perdue, mais qu'ils croyaient que l'armée de terre se maintenait encore en bon état. Antoine envoya donc ordre à Canidius, comme je l'ai dit plus haut, de conduire ses légions en Asie par la Macédoine. Mais un tel 'ordre ne pouvait pas suppléer à sa présence, et l'on a vu qu'il ne fut pas exécuté. . -
Pour lui, il se préparait à passer en Libye; et, conservant clans son infortune toute sa magnificence et toute sa générosité, il choisit un bâtiment chargé de beaucoup de choses précieuses, d'argenterie, de vaisselle d'or, d'argent monnayé, et il le donna à ses amis, en les exhortant à partager entre eux ces richesses, et à songer à leur sûreté. Ils résistèrent, les larmes aux yeux, et voulaient le suivre; mais il les consola avec une bonté et une douceur admirables, et, joignaiit les prières aux exhortations , il les renvoya et les recommanda à Théophile, son intendant, qui était à Corinthe, et à qui il écrivit de prendre soin d'eux, et de les cacher jusqu'à ce qu'ils eussent pu fléchir la colère de César.
Il partit ensuite avec Cléopatre; et, lorsqu'ils furent il s'arrête à
. , V T» ' ■ -Il Tt^ c -v 11 Parétonium.
arrives a Parétonium, ville dJi,gypte, rrontiere de la Sa noire mé-
^, / .. -1 ' \ . -r ■ M'AI lancolie.
Cyrenaïque, ils se séparèrent. La reine alla a Alexan- djo et Plut, drie, laissant Antoine à la solitude que la tristesse amère où il était lui faisait chercher. Il la goûta pleine et entière, ne voyant personne, et promenant de coté et d'autre ses inquiétudes, sans avoir d'autre compagnie qu'Aristocrate , rhéteur grec , et l'incomparable ami Lucilius, qui lui fut aussi fidèle dans son désastre qu'il l'avait été autrefois à Brutus en pareille circonstance.
L'objet d'Antoine, en séjournant dans le voisinage de la Cyrenaïque, n'avait pourtant pas été uniquement de se livrer à la sombre mélancolie qui le dominait. 11 avait dans ce pays des troupes commandées par Pinarius Scarpus, et il prétendait les rassembler autour de sa personne. Mais ce lieutenant changea de parti avec la fortune. Il se déclara pour le vainqueur; et, ayant
tué les courriers que lui envoyait Autoine, et même quelques soldats qui réclamaient en faveur de leur général, il livra Cyrène et les quatre légions qu'il avait sous son obéissance à Gallus, ami et lieutenant d'Octavien. Antoine fut si outré de cette infidélité, qu'il voulait se donner la mort. Ses amis l'en empêchèrent, et le conduisirent à Alexandrie.
Arrivée de II y trouva Cléopatrc occupée à tenter les dernières AkSrie? ressources pour vaincre ou pour fuir son malheur. Elle avait cru être obligée d'user de ruse pour se faire recevoir dans sa capitale. Connaissant la légèreté des Alexandrins, et sachant d'ailleurs combien elle méritait peu leur estime et leur affection , elle avait appréhendé que, s'ils étaient instruits de son infortune, ils ne lui • fermassent l'entrée de leur port; et, par cette raison,
elle voulut leur persuader qu'elle revenait victorieuse. Elle fit donc couronner ses vaisseaux de guirlandes; les flûtes et les fifres jouaient des airs de triomphe. A la • tête de la flotte voguait sa galère amirale , ornée de dorures, avec des voiles de pourpre. Elle entra ainsi sans - difficulté , et aussitôt elle fit repentir les Alexandrins de l'avoir reçue; car elle mit à mort plusieurs des principaux seigneurs de sa cour, qui dès long-temps la haïssaient, et qui, depuis les nouvelles de la bataille d'Actium, témoignaient tout haut leurs mécontentements. Elle confisqua les biens de ceux qu'elle avait fait mourir, dépouilla ceux à qui elle laissait la vie, et même pilla les temples , et en enleva toutes les richesses. Son but dans ses rapines était d'amasser de quoi lever preud de" et entretenir des troupes pour sa défense. Mais elle TLnlTr. voyait que les forces de l'Egypte étaient incapables de risibmëde résister à toutes celles de l'empire romain réunies contre
elle. La fuite lui parut plus sûre, et elle forma le pro- Suezdausia jet singulier et inouï de faire passer toute sa flotte, par- "^"^ °"^^' dessus l'isthme de Suez, dans la mer Rouge, et de se sauver par là dans un autre monde avec tous ses trésors. Quelques-uns de ses vaisseaux y furent réellement transportés; mais les Arabes les avant brûlés, Antoine, qui survint dans ce même temps, et qui croyait que son armée de terre tenait encore pour lui, persuada à Cléopatre d'abandonner un dessein si rempli de difficultés , et de songer à défendre les avenues de l'Egypte par terre et par mer.
Cléopatre n'omit rien de ce qui pouvait dépendre Antoine sur-
vjGut. Prf-
d'elle pour mettre en pratique ce conseil. Elle désirait paratifs de fortement de se tirer de péril, et elle n'en désespérait pouTse Tépas. Elle fit donc toutes sortes de préparatifs de guerre, 1°^ levl^n' comptant qu'au moins ils lui serviraient à obtenir un que"»". meilleur parti du vainqueur. Elle sollicita aussi des secours étrangers , s'adressant à tous les princes de qui elle pouvait s'en promettre; et ce fut alors que, pour se concilier le roi des Mèdes en particulier, elle fit mourir Artabaze, roi d'Arménie, son ennemi, et même lui en envoya la tête.
Pendant ce temps, Antoine, toujours en proie à la Antoine mélancolie, ne voyant rien qui ne le chagrinât, et envi- prend pour sageant un avenir encore plus triste, n'éprouvant qu'in- ï""" '•" '"'"
, ,,. / 1 / • 1 ' I sautlirope.
fidélités et désertions accumulées les unes sur les autres de la part de ceux qui lui avaient témoigné le plus d'attachement, quitta la ville et la société de ses amis, et se renferma dans une maison petite et écartée, qu'il se fit construire à la hâte sur une jetée avancée dans la mer près de l'île du Phare. lia il passa quelque temps, fuyant le commerce des hommes, et. disant qu'il
prenait pour modèle Timon le misanthrope, et que, maltraité comme cet Athénien par l'Ingratitude et par la perfidie de ses amis, il prétendait connue lui rompre avec le genre humain.
Il s'ennuya bientôt d'une façon de vivre si peu conforme à son caractère; et les mêmes chagrins qui l'y avaient conduit l'en firent sortir. Canidius arriva à Alexandrie, et vint annoncer en personne la défection de l'armée qu'il avait eue sous son commandement. On reçut avis que Dldius, établi gouverneur de Syrie par Antoine, se déclarait contre lui; qu'Hérode, comme nous le dirons bientôt plus en détail, avait fait ses soumissions à Octavien; et que tous les autres rois et princes voisins, à qui Cléopatre avait envoyé demander du secours, refusaient de s'associer à un parti malheureux. Ces fâcheuses nouvelles, qui devaient, ce semble, achever d'abattre Antoine, le mirent à l'aise. Il perdit l'inquiétude en perdant l'espérance, et 11 sut gré en - quelque façon à son malheur d'être tellement sans ressources, qu'il fût dispensé du soin d'y chercher des remèdes. 11 renonça donc à sa retraite chagrine : il revint à la ville, et se jeta tout de nouveau dans les plaisirs, les jeux et les divertissements. Il se rejette H pi'lt occaslou dc fcntrée de Césarion et d'Antyl- '^^"s'irs.^*'^'" '"^' ^o" fi'^ aXné^ dans l'âge de l'adolescence. C'était un usage chez les anciens, soit Grecs, soit Romains, de célébrer par des réjouissances ce passage de l'enfance à un âge où l'on commençait à être compte pour une portion de la république. Antoine donna donc, au nom de Césarion et d'Antyilus, alors âgés de seize à dix-sept ans, des fêtes aux Alexandrins; et ce ne fut pendant plusieurs jours que festins, bals, et concerts
HISTOIRE ROMAINE. l\S l
dans toute la ville. Il croyait se fortifier eu montrant deux successeurs déjà en état de le remplacer et de le venger. Mais cette précaution fut inutile pour lui et funeste pour les deux jeunes gens, qui auraient trouvé plus de sûreté sous la robe de l'enfance.
J'ai parlé ailleurs d'une société de plaisir établie par Antoine et par Cléopatre , au commencement de leur liaison, sous le titre de P^ie inimitable. Ils abolirent dans le temps dont il est question maintenant ce premier institut, et ils en formèrent un nouveau dont Tannonce était un engagement à mourir ensemble. Leurs amis s'inscrivaient sur un rôle, comme résolus à mourir avec eux; et on se préparait à la mort par tous les amusements capables d'en éloigner la pensée, par les délices , la dépense outrée , et les excès d'intempérance.
Au milieu de tous ces divertissements, Cléopatre s'oc- Essais q-ae cupait sérieusement du soin de se procurer une mort tre des poi-
, , , - 1 1 ■ ' 1 ■ sons et des
également douce et prompte, si elle se voyait réduite serpents. à cette extrémité. Elle faisait des essais de poisons de toute espèce sur des criminels; mais elle remarqua que ceux qui faisaient mourir promptement causaient des douleurs violentes, et que ceux dont les effets étaient plus doux n'opéraient qu'avec lenteur. Elle essa^^a ensuite des serpents, présidant toujours elle-même à toutes ces expériences, et en observant curieusement les procédés et les effets. Plutarque assure qu'elle ne trouva que l'aspic dont la piqûre causât une mort telle qu'elle la souhaitait, sans convulsions, sans soupirs plaintifs. Une simple moiteur se répandait sur le visage, les sens s'éteignaient, et un accablement extrême s'emparait de toute la personne, qui souffrait avec peine d'être ti- '^ raillée et secouée, comme ceux qui dorment d'un proroge XXII'. Hist. liom. ' d l
/(Sa HISTOIRE ROMAINF.
fond somiTielI. Elle s'en tint là, mais comme à une dernière ressource, à laquelle elle ne prétendait recourir qu'après avoir épuisé toutes les autres. Elle tâche ^'-'"^ n'avait jamais eu pour Antoine un amour véri- (le se faire ^gj^ig pf sincèrc 1 et l'on iuge bien qu'elle ne s'était pas
aimer d Oc- '.loi r
favien,qui aviséc de commeucer à l'aimer depuis qu'il était deve-
ile son côté * ^
. iieiciie à la nu malhcureux. Si elle ei\t pu trouver quelque voie pour
tromper. , . ^ ^ , , • i 7
se sauver sans lui, et même a ses dépens, h nest pas douteux qu'elle n'en eût profité avec joie. Son plan fut de tâcher d'inspirer de l'amour à Octavien. Quoique plus âgée que lui, ses charmes n'étaient point flétris. Elle n'avait pas quarante ans, et, avec l'habileté qu'elle s'était acquise dans l'art déplaire, après avoir captivé le fils de Pompée, le grand César et Antoine, elle se flattait d'ajouter à tant de conquêtes celle de son jeune vainqueur.
Mais elle attaquait un homme bien précautionné, bien fin , et à qui la passion ne fit jamais faire une faute contre ses intérêts. Il se joua des ruses de Cléopatre , et il rusa de son côté, ayant dessein de se servir d'elle pour être défait d'Antoine, s'il se pouvait, par ^n moyen, et ensuite de se rendre maître de son royaume, de ses trésors et de sa personne. On ne doit point perdre de vue ce double système d'Octavien et de Cléopatre dans toutes les démarches qu'on leur verra faire l'un à l'égard de l'autre.
Négocia- Ainsi , dans trois ambassades qui furent envoyées coup sur coup à Octavien en Asie par Antoine et par Cléopatre de concert , la reine eut toujours ses agents secrets, chargés de propositions particulières en son nom. Antoine ne tendait qu'à obtenir la vie sauve, et la liberté de passer le reste de ses jours dans lobscu-
lions.
rite d'une condition privée à Athènes, si le vainqueur ne voulait pas lui accorder la permission de demeurer en Egypte. Cléopatre demandait en public pour ses enfants l'assurance du royaume de leurs pères; mais dans le particulier elle fit remettre à Octavien son sceptre , sa couronne et son trône royal, comme si elle se dépossédait de la royauté entre ses mains. Octavien ne rendit aucune réponse à Antoine. Pour ce qui regarde Cléopatre, dans l'audience publique il la menaça de ne lui faire aucun quartier, si elle ne mettait les armes bas , et ne renonçait au trône. En secret , il lui laissa espérer toutes sortes de bons traitements, si elle chassait Antoine ou le mettait à mort.
Telle fut la conduite constante d'Octavien. Toujours mexorable envers Antoine, il tâchait de leurrer Cléopatre par de bonnes espérances. Toujours il reçut ce que ses ennemis lui donnaient. Antoine, pour le fléchir, lui envoya de l'or, il lui envoya sous bonne garde le sénateur Turulius, l'un de ceux qui avaient conspiré contre César. Octavien accepta l'or; U fit mourir Turulius. Mais il ne relâcha rien de sa rigueur envers Antoine, et ne donna jamais à Cléopatre que des paroles vagues et qui ne l'engageaient point. Cléopatre de son côté trompait Antoine, et s'efforçait de tromper Octavien. Antoine seul y allait de bonne foi, jusqu'à offrir de se donner la mort , pourvu que la reine fût épargnée, pendant que cette princesse écoutait la proposition de le trahir , ou même de lui ôter la vie.
Quand je dis qu'Antoine agissait de bonne foi, j'entends par rapport à Cléopatre; vis-à-vis d'Octavien sa conduite était pleine de perfidie, s'il est vrai, comme le rapporte Dion , que les ambassadeurs par lesquels il
négociait avec lui étaient porteurs de grosses sommes destinées à lui débaucher ses troupes, ou même à gagner des scélérats pour l'assassiner.
Les intelligences de Cléopatre avec Octavien éclatèrent par le bon accueil qu'elle fit à Thyrsus , affranchi de ce général, et envoyé par lui à la reine pour lui persuader qu'elle était aimée de son vainqueur. Cléopatre, qui ne souhaitait rien tant, écouta avec avidité ce langage , et elle eut avec Thyrsus des entretiens longs et Soupçons familiers; en sorte qu'Antoine, quoique peu soupçond'Antoine ^^^ ^^^ naturel, en conçut de l'ombrage. Il se saisit
rentre Cleo- ' ■> o ^
patrc. j]g Thyrsus; et l'ayant fait battre de verges, il le renvoya à son patron. Il fit pourtant des excuses à Octavien de son emportement, et lui écrivit que, disposé par ses malheurs à s'aigrir aisément , il n'avait pu supporter l'insolence d'un affranchi qui affectait de le braver. « Que « si , ajoutait-il , vous vous tenez offensé , vous avez entre « vos mains de quoi vous venger. Je vous livre Hippara que , mon affranchi, pour être traité par vous comme « j'ai traité Thyrsus. » La vengeance eût été singulière, et toute au profit d'Antoine: car Hipparque avait déserté son parti , et s'était tourné du coté de la fortune. Elle s'ef- Cléopatre fut alarmée des défiances d'Antoine ; et
'"'''disïpèr d'autant plus souple à prendre toutes sortes de formes au-dehors, qu'elle ne sentait rien au-dedans, elle n'épargna ni caresses , ni témoignages de déférence et de soumission pour le regagner. Les jours anniversaires de sa naissance et de celle d'Antoine n'étaient pas éloignés l'un de l'autre, et ils tombaient précisément au temps dont je parle. Elle laissa passer le sien comme im jour ordinaire dans une tristesse convenable à sa malheureuse situation. Au contraire , elle célébra celui
HISTOIRE ROMAIN i:. 4^5
d'Antoine avec une telle magnificence et de si énormes profusions, que plusieurs étant venus pauvres à cette fête, s'en retournèrent riches à jamais
Cependant les opérations de la guerre se continuaient, Expédition
11/- malheureuse
quoique un peu lentement. Gallus, avec les légions que d'Antoine
. . !• .,., , in' du c6té de
Pmarius Scarpus lui avait livrées, s empara de Pare- parétouium. tonium, qui était la clef de l'Egypte du coté de l'occident, comme Péluse du coté de l'orient. Antoine, qui avait encore des forces considérables de terre et de mer, voulut tirer des mains des ennemis une place si importante. Il marcha de ce coté, et se flattant que, dès qu'il se montrerait aux légions de Gallus qui avaient autrefois servi sous lui, l'affection pour leur ancien général se réveillerait dans leur cœur. Il s'approcha donc , et les exhorta à revenir à leur premier serment. Mais Gallus ordonna à toutes les trompettes de sonner ensemble pour empêcher qu'Antoine ne pût être entendu. Il fit même une sortie sur lui, et remporta quelque avantage.
La flotte amenée par Antoine souffrit aussi un échec. Elle était entrée dans le port de Parétonium , que Gallus avait laissé exprès tout ouvert. Mais par -dessous les eaux étaient tendues des chaînes qui , à l'aide de certaines machines , furent élevées aussitôt après le passage des vaisseaux , et fermèrent l'embouchure du port. La flotte ainsi témérairement engagée se vit attaquée ^
en même temps de tous côtés, par mer, de dessus le rivage, de la ville même. Antoine perdit dans un combat si inégal plusieurs bâtiments , les uns coulés à fond, les autres brûlés, il ne s'en sauva que très-peu.
Cette malheureuse expédition empêcha Antoine de zèiem-
, croyable
profiter d'un secours que lui offraient des hommes d une d'une troupe
défense.
«le giadia- condition méprisable , mais dont le zèle et la fidélité
leurs pour , / . • 111 -r» i vi
volera sa ^ en meritaiciit que plus de louanges. Fendant qu il était abandonné de tout ce qu'il avait eu de grands seigneurs autour de lui, en sorte que, pour les ambassades à Octavien dont j'ai parlé, faute d'un homme de marque en qui il pût prendre confiance , il avait été forcé de choisir Euphroni us, gouverneur de ses enfants, une troupe de gladiateurs qu'il faisait instruire et dresser à Cyzique en vue des jeux par lesquels il s'était promis de célébrer la victoire, montra un courage incroyable pour voler à sa défense. Ces gladiateurs traversèrent toute l'Asie, malgré les obstacles que leur opposèrent les princes et rois déserteurs du parti d'Antoine. Lorsqu'ils furent arrivés en Syrie, Didius, autre déserteur de la même cause, les arrêta au passage, mais sans pouvoir les vaincre. Ils firent avertir Antoine de leur situation et de leur bonne volonté, et ils le prièrent de venir se mettre à leur tête. Antoine préféra de marcher du coté de Parétonium , où il réussit comme nous l'avons vu. Pendant ce temps, les gladiateurs , n'ayant reçu aucune nouvelle de sa part, s'accommodèrent enfin avec Didius, aux conditions de ne plus être contraints à comjjattre sur l'arène, et de rester dans le faubourg d'Antioche appelé Dapluié, jusqu'à ce qu'Octavien fût informé de toutes choses , et qu'il eût donné ses ordres sur tout ce qui les regardait. On les sépara , en leur faisant entendre qu'on voulait les incorporer en différentes légions; mais on ne cherchait qu'à les disperser et à les faire périr. La noblesse de leurs sentiments, bien au-dessus de leur état, méritait un meilleur sort. Il me semble qu'Octavien , par quelque raison que ce puisse être, ne se hâtait pas beaucoup de venir por-
Uleut^
ter le dernier coup à Antoine. Ce que nous avons de monuments historiques ne nous apprend point les motifs de ces délais. Quoi qu'd en soit, lorsqu'il était en- ^^^^"g, core à Rhodes, il reçut un illustre transfuge, qui, par '^^'^}^^'^la franchise et la hauteur de son procédé, paraît digne Rhodes. de n'être pas confondu avec les autres. xv,io,tt
Hérode, comblé des bienfaits d Antome, s était at- ,7. tache a lui par reconnaissance. JNeaninoins, loisquu je ses seuùle vit opiniâtre à se perdre, il ne crut pas être obligé de se perdre avec lui. Il se rendit auprès du vainqueur en état de suppliant et sans diadème , mais soutenant bien sa dignité par l'élévation de son courage. Voici le discours que Josèphe lui met à la bouche. « César, « dit-il, c'est par Antoine que j'ai été fait roi des Juifs, « et j'avoue que j'ai employé à son service la fortune « dont je lui étais redevable. Je ne craindrai pas même « de vous déclarer que, si la guerre contre les Arabes « ne m'eût retenu, vous m'auriez vu, les armes à la « main, combattre contre vous. Au moins je lui ai envoyé « et des troupes, et des vivres, selon toute l'étendue de « mes forces. Depuis même le malheur qui lui est ar- « rivé à Actium , je n'ai pas abandonné mon bienfaiteur ; «et ne pouvant plus lui être un allié utile, j'ai rem- « pli le ministère d'un fidèle conseiller. Je lui ai repré- « sente que l'unique moyen qui lui restât pour se re- « lever de sa chute, c'était de faire mourir Cléopalre; « et en ce cas je lui ai offert mes richesses, mes places « fortes, mes troupes, ma personne pour l'aider à sou- « tenir la guerre contre vous : mais les charmes de Cléo- « pâtre ont fermé les oreilles d'Antoine à tous mes « discours; et Dieu , qui voulait vous donner la victoire, « l'a empêché d'écouter un si salutaire avis. Je suis
488 HISTOIRE ROM AIIVI':.
« donc vaincu avec Antoine , et mon trône est renversé
« avec sa fortune. Je me présente devant vous, sans
(f avoir d'autre espérance de salut que dans ma vertu.
a J'espère que vous considérerez quel ami je suis, et
« non pas qui j'ai servi. »
Il obtient Ce langage si fier et si noble charma Octavien. 11
■"'" i'a'''^o°- fit reprendre à Hérode son diadème, le confirma dans
la possession de son royaume, et lui promit son amitié.
Aiexa,s,traî- Hérodc , ayant obtenu grâce pour lui, crut encore