‹ OEuvres complètes. Accompagnée d'observations et d'éclaircissements historiques (volume 4)Chapitre 5 sur 61 · Tome XXIF. Hist. Rom · texte numérisé non relu

Tome XXIF. Hist. Rom

pour (Daller sans figure , comme il n'avait pris qu'à regret le parti de quitter l'Italie, il saisit la première lueur qui le ilalta de l'espérance de reparaître dans la ville sans crainte et d'y faire un personnage. Il renonça donc à son premier dessein , et força de voiles et de rames pour regagner Rome en toute diligence , si ce n'est qu'il s'arrêta à Vélie, où étaient encore Brutus et Cassius, et y conféra avec eux pour la dernière fois.

Ces disposilions à la paix, (jui avaient si fort charmé (Jicéron, n'étaient qu'un jeu d'Antoine, qui, dans un moment sans doute où il se trouvait trop pressé par le jeune César, feignait de se retourner vers le sénat. Rien de ce qu'avaient espéré les républicains ne s'effectua : et lorsque Cicéron arriva à Rome , le trente-un d août , il trouva les choses moins préparées que jamais à un

Plut. il. cic. accommodement. Il est vrai que le peuple témoigna beaucoup de joie de son retour , et qu'il se fit à la porte de la ville un si grand concours de citoyens de tous les ordres pour le recevoir, que les compliments et les félicitations l'y arrêtèrent presque tout le jour. Mais pour ce qui est d'Antoine, bien loin que Cicéron pût compter sur ses bonnes intentions, il appréhenda même, siudes avis qu'il avait leçus en route, les dernières violences de sa part; et, en conséquence, il n'osa se rendre à l'assemblée du sénat qui se tint le lendemain pre-

Cic. iMui. I, mier septembre. Cependant il cacha ses soupçons pour ' 20. '^ lie point offenser le consul, avec qui il conservait encore quelques dehors d'amitié; et il envoya lui rendre compte de son absence, et s'en excuser sur ce qu'il se trouvait incommodé de la fatigue du voyage. Antoine ne prit point le changi-; et, très-irrilé soit d'avoir manqué son coup, soit de se voii' soupçonné injustement.

HISTOIRE ROMA.Ii\E. "iS

il :>\'iiu)orta, en plein sénat , jusqu'à menacer (ralKi Uiiiiiènif avec des ouvrieis détruire la maison de Cicéron pour le forcer d'en sortir. Il se laissa néanmoins apai- -cr par les prières des sénateurs, et se contenta de le ( ondamner à une amende, et d'exiger, selon la coulume, des gages comme elle serait payée.

Le sénat se rassembla le lendemain deux septembre; Première et x\ntoine ne s y étant ponit trouve, Ciceron y vmt. de Cicérou. Ce fut en cette occasion ({u'il prononça sa première Philippique, dans laquelle il parle avec beaucoup de modération. Iille est tout entière sur le ton de plainte, et non d'invective. Il inqjrouve les procédés d Antoine, mais sans aigreur. Il termine son discours par une exhortation et des avis qui pouvaient être très-utiles à celui à qui ils s'adressaient. Je n'en rapporterai qu'un seul trait : « Je crains ' , lui dit- il en lui portant la paie rôle coinme s'il eût été présent, je crains qu'ignorant Cl le vrai sentier de la gloire, vous ne vous imaginiez « qu'il vous sera glorieux de pouvoir seul plus que « toute la république, et que vous ne souhaitiez plutôt « d'être craint que d'être aimé. Si vous pensez ainsi , « vous vous écartez totalement de la route de la vraie « gloire. Etre cher à ses citoyens ;, bien mériter de « l'état, être loué, honoré, estimé, voilà ce qui est glo- « rieux. Se faire craindre et haïr, c'est une conduite

• «Vereor, ne ignorans veruni ligi , {;loriosiim est: inetui vero , et

iter gloriie, gloriosum putes, plus in odio esse , invidiosum, detestabi-

tc unum posse quàm omnes; et me- le, imbecillum, caducum. Quod vi-

tui a civibusquàiu diligi inalis. Quùd demas etiaiu in fabulis, ipsi illi qui ,

si ita putas, totain ignoras viani glo- Oderint, dum influant, dîxerit , per-

riae. Cacum esse civem *, bené de niciosura fuisse. » (Cir. PA//. i , 3 3.) republiea mereri, laadari , coli, di-

II me paraUrait meilleur de lire civiiiis.

36 lilSTOIKE KOMAIJVE.

« odieuse et détestable, c'est une situation chancelante « et sujette à mille revers. Le théâtre même nous l'ap- Airée. « prend; et celui à (jui les poètes font dire, que Voil « me haïsse , j>ou/vu que l'on itie craig/te , éprouva « un sort cruel, et perdit sa couronne.;)

Toute la harangue est dans ce goût. Cependant Antoine en fut si choqué, que de ce moment il déclara une guerre mortelle à notre orateur. Il indiqua au dix-huit septend)re une nouvelle assemblée du sénat, à laquelle il fît citer nommément Cicéron , et il y débita contre lui une invective des plus atroces. Cicéron ji*a\ait eu garde d'obéir à la citation. Il assure que le dessein d'Antoine était de le faire poignarder; et qu'ayant une fois connnencé à verser le sang, il ne se serait pas contenté d'une seule victime. Il s'absenta SerdutiePiii- doui; : inais il répondit ensuite à la déclamation fu- ||'P"i"e. p|^.^,j^(, (ly eonsul par sa seconde Philippi(|ue, dans laquelle, après s'être défondu sur les reproches qui lui avaient été faits, il passe à attaquer son adversaire, et, le prenant depuis l'enfance jusqu'à son consulat, il le peint avec les couleurs les plus propres à en faire également un objet de haine et de mépris. Cette harangue, (jui a toujours été regardée connue un cheid'œuvre, et dans laquelle on retrouve dans un homme de près de soixante-trois ans loul le feu de IVige le plus vif, joint à un sel étrangement caustii|ue, ne fut point Manut.ar- jjrononcéc. Cicéroii la conqjosa dans son cabinet, et la *" (li>lru)ri;i ciisiiilt' parnn ses anus, desquels elle passa

bit'iilol dans les mains du public.

Anfoinr. ar- Aiiloine ui" prit «pir Iroj) de soin de juslitiei- |)ar sa riv<- .. iJr.n- j,Q,,(|„l(e h's aceusalious (Ic soij cunemi. Arrivé à Hrin-

«Jc.s , irrite

icbsoidats ^\^^^^ i[ ygit connue un forcené, prétendant soulcnii

HISTOIRE no^viAiNr:. 3'^

rnutorilt' du commandement avec autant de hauteur que jcs i.gion-, s'il eut été un consul de rancienne république, et non ^gueur,'' un chef de paiti; et aliénant par des rigueurs déplacées et jjoussées jusqu'à la cruauté les esprits des soldats, qu il avait d'autant plus d'intérêt à gagner par la douceur et par les bienfaits, (|ue le devoir ipii les attachait à sa personne était au moins bien équivoque.

Ils avaient déjà contre lui un levain de méconten- Dio.Appian. tement , sur ce qu'il laissait la mort de César sans vengeance. Il augmenta beaucoup cette mauvaise disposition en ne. leur promettant que cent deniers de gratification par tête, pendant qu'Octavien en donnait cinq cents à ceux qui prenaient parti avec lui. Ils lui témoignèrent leur mépris pour un présent si luesquin en le quittant brusquement au milieu de la harangue qu'il leur faisait. Antoine entra sur cela dans une si grande colère, qu'il sauta de son tribunal en criant: « Vous apprendrez à m'obéir. » Et s'étant fait donner par les tribuns les noms des plus séditieux, il en fit mourir trois cents, parmi lesquels on compta nombre de centuriofis, qui furent égorgés sous ses veux, et cicPiùim, sous les yeux de Fulvie sa femme, dont le caractère ^'"à. audacieux et violent avait peut-être plus de part que celui d'Antoine à ces exécutions sanglantes.

Le succès n'en fut pas heureux. Les troupes s'irritèrent, au lieu d'être frappées de crainte; et elles n'en furent que plus disposées à se prêter aux sollicitations des émissaires d'Octavien, qui répandaient par toute l'armée des billets dans lesquels ils faisaient la comparaison de la douceur et de la générosité de leur jeune chef avec la cruauté et la lésine d'Aiitoine. Le consul en fut averti, et il voulut contraindre ses soldats de

lui livrer les agents secrets de son adversaire; mais ils s'obstinèrent à les cacher, et Antoine ne put pas découvrir un seul de ceux ((u'il cherchait. Il comprit alors qu'il avait pris un mauvais ton, et qu'il devait ramener par les caresses des esprits que la rigueur ai- Uviuuta grissait. Il y réussit jusqu'à un certain point, et la plus

Roiue avec , ■ i n < • i r- /•

laiégiou grande partie de I armée se mit en marche, coniorme-

aiouette's. ^ "icnt à SCS ordrcs, le long de la mer Adriatique, pour

^xvi'^s" gagner Rimmi , pendant que lui-même, à la tête de la

Suet. Caes. Ipprion Homméc (les alouettes, il marcha vers Rome.

28, et ibi O '

Casaui). C'était une légion, gauloise d'origine, levée dans les Gaules par O^sar ; le nom même qu'elle portait , alaiulœ , ou alaudanan legio , était gaulois, et lui venait de ce que les soldats qui la composaient avaient une alouette représentée sur leui- cascpie. Ils furent tous faits citoyens romains par César, en récompense Cic. Phii. I, des services qu'ils lui avaient rendus. Antoine les af-

20, et V, 12. p ■ ■ • i-v .1 • '1 ' 1 •

reclionnait singulièrement, et il en avait eleve plusieurs à la dignité de juges; ce qui lui est, à juste titre, bien reproché par Cicéron, 11 y répand II entra fièrement dans Rome avec cette légion en Cil. iMiii.ui, armes, et fit faire la garde autour de sa maison, don- " ' ^' nant le mot, et agissant en tout comme s'il eût été dans un camp. On peut juger (piellc fut la terreur des habitants de cette grande ville, et surtout du sénat. Personne ne doutait (|u'il ne vuit à dessein, nonseulement de se rendre maître absolu de Rome, mais même tie (anc mam basse sur ses adversaires, ([u il accusait tous, et spécialement Cicéron, d'avoir trempé dans le meut tre de César. Il avait explicpié ses inten lions sur ("c point plus diine fois d'une façon tiès-nette. lui parlaiil du tnbini ( '.aiiurins , qui, <lc coiicc'rl avec

IMSIoiltV lU)>IAINr.. 3()

k's nrcniièros trtes du sénat, aidait Octavien de tout

son pouvoir : « Cet homme ' , avait-il dit en pleine as-

« semblée du peuple, se cherche un appui parmi des

« gens qui ne pourront se soutenir eux-mêmes dans la

« ville, à moins que je ne périsse. » El dans une autre cic.adFam.

occasion il avait répété la même menace en d'autres

termes encore plus précis, déclarant « que personne ^,

« à moins que d'être vainqueur, ne devait s'attendre

« à vivre. «

Le danger était donc réel, et ce fut Octavien qui Troupes

~ amassées par

en délivra Rome et le sénat; service important et très- Octavien.

1,1 • I 1 1 • • 1 1 • • ' ' Appian. Dio.

louable, si les vues de celui qui le rendait avaient ete droites et pures, et si, de sauveur de la ville dans l'occasion dont je parle, il n'en était devenu bientôt après le bourreau. Alors son intérêt demandait qu'il s'opposât à Antoine: et pendant que celui-ci était allé à Brindes, il assembla un corps de troupes, qu'Appien fait monter à di\ mille hommes; et par le conseil de Cic.adAtt. Cicéron il marcha vers la capitale, se hâtant de prévenir l'arrivée du consul. Il le fit; et son fidèle Canutius lui ayant convoqué une assemblée du peuple , Octavien prononça une harangue dans laquelle, après avoir rappelé les injustices d'Antoine à son égard et à l'égard de la république, il témoigna qu'il venait défendre la patrie contre un cruel oppresseur.

Ce discours fut reçu agréablement de la multitude; n c^t ^bau-

I lit • • ^ '1 •. donné de la

mais les soldats, qui avaient cru qu on les amenait pour piu^ grande être les médiateurs d'une réconciliation entre l'ami et ^'''7'!'„^1f l'béritier de César, ou même pour agir contre les en- s»'^''""'"'"

' "Canutlutu apud eos slbilocuin ' «Nisi qui vicisset, vioturuui oe-

4aaerere,quibus, se salvo,locus in niinem. » (Cic. P/iii. m, 27, et v, ci\itate esse non potesl. " 20.)

4o IIISTOIRi: ROiAIAlJVE.

les ratnè- iicmls de sa mémoire, furent très-inrlignés de se voir trompes dans leur opniion. Ils ne pouvaient se résoudre à tirer Tépée contre Antoine, autrefois leur commandant, et actuellement consul, lis demandèrent donc leur congé à Octavien sous divers prétextes, quelquesims même alléguant la véritable cause de leur mécontentement. Le jeune César se conduisit dans une si fâcheuse circonstance avec une prudence admirable. Comme il n'avait aucun droit de les retenir, loin de marquer du chagrin de ce qu'ils l'abandonnaient, il consentit à tout, ferma les yeux sur les mauvaises excuses dont plusieurs prétendaient le leurrer, tacha d'éclaircir et de satisfaire ceux qui lui parlaient vrai, les remercia tous de l'avoir escorté, et leur promit encore de nouveaux dons de sa libéralité. Par cette douceur il en gagna trois mille; les autres se repentirent bientôt de l'avoir quitté, et revinrent en foule autour de lui. Cependant, affaibli comme il se trouva d'abord, il ne crut pas devoir attendre Antoine dans Rome. Il en sortit en diligence, et alla du côté de Ravenne amasser des troupes, et appuyer de près les émissaires qu'il avait dans les légions du consul, et qui travaillaient par ses ordres à les débaucher.

Dcuxripsic- Tout lui réussit à souhait. Non-seulement les vieux

510US (I Antoine pas- soldats, OU vétérans, répandus dans les \illes et dans

«ent du côté

(l'o.tavien. les cauipagues du canton qu'il parcourait , se rangèrent

Cic. Pliil.iir, . . Il'

IV, V. avec empressement sous ses drapeaux ; mais une i\c^ légions d'Antoine, nommée la légion martiale, s arrêta à Albe sans vouloir passer outre, et se déclara jjour Octavien. Une autre, c'était la quatrième , suivit, peu de (cinps après, cet exeinjile; el yVntoine recul la nouvelle (II- cette tléserlioii , loiscjuil cntiail au Capilole

pour V présider au sénat, convoqué par ses ordres le vingt-huit novembre. Son dessein était de faire passer lui décret contre le jeune César; mais l'événement qu'il apprenait dans l'instant rompit ses mesures. Il n'eut Antoine sort

Il / ^ r ■ i ..1' dcRcimc.ct

rien de plus presse ({ue de Inur promptement lassem- cntrq.rcMii

11' .i • !'• • 1 ■ ' t. • L i' de s'emparer

blee, et de courir aux légions qui lui étaient restées dcUiGauic fidèles, de peur qu'elles ne l'abandonnassent aussi. ''"*'''i""e'

' J 1 que tenait

Avec ses troupes ainsi diminuées, il ne laissa pas de J^. Bmtus. marcher vers la Gaule cisalpine, dont le gouvernement lui avait été donné par le peuple, mais que tenait Dé-' cinius Rrutus en vertu d'un décret du sénat. Celui-ci cic.adFam. était bien résolu de ne lui en point céder la possession ; et il y fut encouragé par tout le parti républicain, qui n'avait point dans l'Italie d'autre ressource. C'est ainsi (ju'après bien des nuages de dissensions et de disputes, enfin se forma l'orage de la guerre civile. Il n'était pas possible que tant de querelles si violentes fussent décidées par une autre voie que par celle des armes.

Il y avait entre les forces des deux parts une inéga- Porccsd'Anlité considérable. Il restait à Antoine, outre sa garde, cimûs^et*' trois des légions venues de Macédoine, et un assez *^^|!^aT" grand nombre de soldats ramassés, vieux et nouveaux. Décimus ne pouvait lui opposer que trois légions, deux de vieux soldats, et une de nouvelle levée; mais l'inégalité était encore plus grande entre les généraux. Antoine savait la guerre et avait de la valeur. Décimus , quoiqu'il eût servi long-temps sous César, passe dans l'histoire pour un guerrier de peu de mérite.

Octavien , ayant cinq légions à ses ordres , savoir les deux qu'il avait débauchées à Antoine, une de nouvelles troupes, et deux dont le fond était de vétérans , mais garnis et mêlés de nouveaux soldats, pouvait avec

ces forces faire pencher la balance selon le coté poinlequel il se déterminerait : il fut embarrassé sur le choix. Il haïssait Décimus, et craignait Antoine. Il lui était indécent de se liguer avec le meurtrier de son père, et impossible de ne pas pousser Antoine après l'avoir si cruellement offensé. D'ailleurs il avait pris des engagements avec le sénat, et l'autorité de ce grand cor|is lui était nécessaire pour s'accréditer et pour légitimer )ctaneu of- sa prise d'armes. Il s'en tint donc à suivre la route

fre ses ser- , . , .

ùcs au se- dans laquelle il était entré; et, sans faire aucnine

nat contre ,. r-\ ' • ., , . . ,

întoiue avaucc directe vers Decimus, u écrivit au sénat pour lui offrir ses services et ceux de cin(} légions qu'il avait rassemblées dans la ville d'Albe. Il fit plus. Ses troupes lui ayant présenté les faisceaux et les haches, et l'exhortant à prendre la qualité de propréteur, il déclara t{u'il ne recevrait aucun titre d'honneur et de commandement que de l'autorité du sénat. En même temps il prit soin de s'attacher par une largesse les légions qui avaient quitté Antoine; et après qu'elles eurent fait l'exercice devant lui, il leur disliibua cin(j ceiits deniers par tête, et leur en promit cin(| mille après la victoire.

Ses offres \^ç séuat cût bien souhaité que ces légions, en se dé-

lout accep- . /vi'ii-

tées. tachant d Antoine, se fussent données a la république, et non pas au jeune César : mais il n'était pas temps de faire paraître une pareille disposition. Les offres d'Octavien furent acceptées avec beaucoup de témoignages de reconnaissance; et on lui promit de Tînitoriser dans la |)remière assemblée du sénat, que Ton crovait ne devoir pas se tenir avant le premier janvier. Cette réponse ne peut avoir été faite (|ue par • lueluues-uns des preleuis el des liibnns, de eoneeil

niSTOIRL ROMAIN F. 4^

avrc 1111 nombre des plus illustres sénateurs; car lioino était alors clans une espèce (ranarcliie. Il n'y avait |)oinl de consul , Dolabella étant parti depuis long-temps pour la Syrie. Brutus et Cassius , que Ton peut regarder connue les deux chefs du collège des préteurs, avaient passé la mer; et les affaires étaient si brouillées, que l'on n'espérait pas qu'elles se remissent en ordre avant que les nouveaux consuls fussent entrés en charge.

Cicéron eut vraisemblablement grande part à la ré- Derniers enponse qui fut laite a Octavien. 11 avait passe dans ses de ckërou maisons de campagne les mois d'octobre et de novem- vien. bre, cherchant à se mettre en sûreté contre les fureurs d'Antoine. Lorsqu'il le sut parti de Rome, il y revint Cic.adFam. le neuf décembre , engagé plus que jamais avec Octavien. Ce n'était pas qu'il se fiât pleinement à lui : le contraire paraît dans toutes ses dernières lettres à At- id.adAtt. ticus. Il voyait parfaitement que, si ce jeune homme demeurait vainqueur d'Antoine, Brutus senait en danger. Or il était intimement persuadé que de la cou- xtv,2o servation de Brutus dépendait celle de la république. Néanmoins, pressé par les lettres qu'Octavien lui écri- xvi. vait tous les jours, et dans lesquelles il lui protestait vouloir se gouverner en tout par ses conseils; pressé / par les instances d'amis communs, et, plus que tout (•ela, par la considération du péril qui le menaçait luimême et la république en même temps de la part d'Antoine, voici ce qu'il répondit enfin à Oppius ' , qui le sollicitait fortement de se déclarer pour le jeune César:

' ■■ Dixi Oppio, quaiii me lioilaie. posse , ui luilii exploratum essct .

lui- ut adolescentem, totamc|ue eau- eum non modù non inimicum iyian-

sam , nianumque veterauoruin coin- nocfonis , verùm etiani atuicuiu t'oie.

pleclerei , me uullo modo fatere Quum ille diceiet ita lulurum, Qiiid

14 histoirj: romaine.

« Je ne puis consentir à ce que vous me demandez, si

«je n'ai certitude qu'Octavien non -seulement ne sera

«pas ennemi de ceux qui ont tué le tvran, mais qu'il

« se montrera leur ami.» Oppius l'en assura. « Eh bien,

(( lui dit Cicéron, ne nous pressons point. Octavien n'a

« pas besoin de mes services avant le premier janvier;

« et il peut, le dix décembre, me donner une preuve

« de ses sentiments en consentant que Casca prenne

« possession de la charge de tribun du peuple. » Casca,

désigné tribun, était celui qui avait donné le premier

coup à César, comme je l'ai raconté. Octavien linl |)a-

role à l'égard de Casca : moyennant quoi Cicéron fut

obligé de tenir celle qu'il avait donnée à Oppius.

)écret (lu Ainsi les nouveaux tribuns du peuple, entrés en

orisTi'es" charge le dix décembre, selon la coutume, ayant con-

cimusct voque au 20 du même mois une assemblée du sénat,

^adT" Cicéron s'y rendit des premiers, et sa présence y at-

r, r),et tipj^ beaucoup de sénateurs; en sorte que l'assemblée

lui. itr pt r ■> 1

fv. fut des plus nombreuses. Les tribuns proposèrent de charger les consuls désignés, Tlirtius et Pansa, de prendre les mesures nécessaires pour que le sénat ])ut se tenir sûrement le premier janvier; et de plus ils perjnirent aux sénateurs de parler de tout ce qui leur paraîtrait convenir à la circonstance où se trouvail la rcpublicpie. Le même jour on avait affiché dans Rome ime déclaration de Décimus qui faisait connaître la ré.solution où il était de maintenir la Gaule cisalpine dans l'obéissance et la fidélité au sénat et au j)euple roiiiaiîi.

igitdr festinamu.s .' inqiiam. Dli onim anle idus décembres perspiciemu.s in mcà opciA ante kal. jannaria.s niliil f;a.Hrà. .. ( (]tt . nd .-fit. xvi, i5.^ opiis f.Hi. Nos autciii eJH.s vuliiiitaiciii

rîisToïKE R03IAIIVI:. 45

(licHToii usa (le la liberté qii'acc:or(]alent les tribuns, et il embrassa clans son opinion loul le système des affaires |)résentes de la république. Il ne se contenta pas de donner ebarge et pouvoir aux consuls désignés de former une garde pour la sûreté du sénat, remarquant (jue celte précaution inusitée était une flétrissure j)oin- Antoine, contre lequel on la prenait. Il l'attaqua lui-Miéine personnellement, et en fit le portrait le plus odieux, prétendant qu'il ne devait plus être regardé connue consul, mais comme ennemi public. 11 loua Décinuis, c{ui se préparait à lui résister. Il éleva jusqu'au ciel le bienfait du jeune César qui avait préservé du carnage et le sénat et la ville entière. Enfin il conclut à a[)prouver et autoriser par un décret de la compagnie tout ce (pi'ils avaient fait riui et l'autre et feraient à l'avenir contre Antoine: ajoutant qu'il était à propos de décerner des honneurs pour les chefs, et des récompenses pour les soldats qui défendaient la république et l'autorité tlu sénat; et en conséquence de charger les consuls désignés de mettre cette matière en délibération dans l'assemblée du sénat, qu'ils tiendraient le premier janvier.

Cet avis fut suivi; et Cicéron, qui en était Tauteur, monta, au sortir du sénat, sur la tribune aux harangues, et rendit compte au peuj)le assemblé du décret qui venait d'être rendu. Il jeinania les mêmes objets devant ce nouvel auditoire, toujours avec le même feu et la même véhémence; et il fut écouté avic de grands

applaudissements. Ces deux discours, prononcés le ao décembre, l'un dans le sénat, l'autre devant le peuple, sont sa troisième et sa quatrième Philippiques.

Antoine répondit aux harangues de Cicéron et au Antoine as-

égc Dcci- décret du sénat par des actions. 11 poussa en avant son Uodc'n"' entreprise; et ayant bientôt réduit Décinuis, qui ne se ^iM'ia" trouvait pas en état de tenir la campagne, à se renfermer dans Modène, il ly assiégea.

;,t (lu parti Telle était la situation des choses en Italie. Le parti mVduè^ républicain, appuyé de toute l'autorité du sénat, n'avait de troupes sur lesquelles il pût compter avec une entière assurance que celles de Décimus. Antoine lui faisait ouvertement la guerre, et le jeune César ne lui doimait qu'un secours suspect, et qui pouvait bientôt devenir plus funeste qu'il n'était utile actuellement. Ce même parti acquérait dans la Grèce et dans l'Orient, sous Brutus et sous Cassius, des forces considérables avec une incroyable rapidité.

brutus et En partant d'Italie ils avaient formé leur plan de 'Tthèues"' rentrer dans les gouvernements de Macédoine et de Syrie, qui leur avaient été donnés par César, ratifiés par le sénat, et ensuite ôtés par Antoine. Ils fureni d'abord reçus à Athènes avec tout-es sortes d'honneurs; )io, 1. /,:• et les Athéniens leur dressèrent des statues auprès de l'y' t's. celles d'îlarmodius et d'Aristogiton, anciens libérateurs d'Athènes. Cassius n'y fit pas un long séjour, et il se hâta d'aller tenter fortune du côté de la Syrie. Brutus, inïuto. resté seul, parut pendant quehjue temps ne s'occuper que de ses études chéries avec les plus célèbres philosophes de r\cadémie et du Lycée , Théomneste et Crarunis sat- j^i,j,j(. ]| pensait pourtant sérieusement à la guerre. Il

tadic Ils I I • ' '^

«utips Uo- («onnnenea par s'attacher toute cette fieui' de la jeu-

laiiis «lui y ' . • ' • v » i v • - I

faisaient nesse romamc (jui était a Athènes pour puiser a la ntreautres' sourcc dcs belles connaissanccs dans la patrie des let- '•,mn et k' trcs, dcs scicuces et des arts, frétaient des officiers (ju'il préparait pour les Iroujji-s tju'il aurait dans la suite. De

«)ète II race.

HISTOIRE JlOMAIN'i;. /p

rc iioinljre It^s plus connus sont le jeune Clcéron , il le Hor. Ep. n . j)()ète Horace, à ([ui son père, snnpie alfranchi, et (ai- ' t;.'' ' s;uil la prolessioii iriiuissier, mais homme dua ci^piit sulide et élevé, donnait la même éducation ([ue les sénateurs pouvaient donner à leurs enfants. Pour ce qui est du fils de Cicéron, Brutus, après l'avoir mis à l'épreuve, le loue beaucoup en écrivant à son père. «Votre « Hls ', lui dit-il , me satisfait tellement par son activité, « par sa constance dans le travail , par sa grandeur (' d'ame, par son exactitude à remplir tous ses devoirs, « que jamais il ne paraît perdre de vue de quel père « il est né. Persuadez- vous que, pour parvenir à des if honneurs pareils aux vôtres, la gloire de son père « sera sa moindre recommandation. » Il paraît en effet, par difféienls traits que Ion peut recueillir des lettres de Cicéron touchant son fils, que ce jeune homme avait le cœur bon et généreux; en sorte que, sans briller beaucoup par les talents de l'esprit, il aurait pu soutenir jusqu'à un certain degré la gloire de son nom, ^ si dans la suite il ne se fût pas abruti par le vin. Bru- pun. xn tus, quand il eut ime armée, lui donna un commandement important, et il fit Horace tribun h'gionaire.

Il ne lui fallut que fort peu de temps pour former En pt-.. de cette armée. Les anciens soldats de Pompée, qui, ayant ama'"eVne combattu à Pharsale, se trouvaient encore répandus i'"':'"^""'^'"-

' I mee , et se

dans le pays, prirent parti volontiers avec un chef qui |',*'",'^ fV'^,''^^ défendait la même cause. Des traîneurs de l'armée de '^''.'* Miioë-

doiuc,etdes

Dolabella, qui était déjà en Asie, et deux corps de paysvoisin<

' «Cicero tuus sic mihi se probat Tibi persuadeas , non fore illi abu-

industrià, patieritià, labore, unimi tenduni plnriâ tuà, ut adipiscutur

magnitudine, orani denique jilïicio , hr>iiures puternos. » (ApudCrc. inter

ut prorsùs nunquaDadimItlere videa- Epist. ad BruC. 11,"^.) tur cogitalionem, cujus sit iilius.... . 1

. m et IV.

l\S IIJSTOIRi: ROMAINE.

ic. Phii. X, cavalerie que l'on menait à ce consul, demeurèrent in'ilruio. ywpi'ès de Brutus. Une légion, commandée par L. Pi- :)io, 1. 47. gQj, lieutenant d'Antoine , se donna au fils de Cicéron.

ppian. Civ. ' '

Mais surtout ce qui mit Brutus en force, c'est l'accession de Q. Tlortensius, qui gouvernait la Macédoine, et qui, au lieu de la garder au frère d'Antoine, y reçut Brutus, lui céda le commandement des troupes qu'il y avait, et en leva de nouvelles. Les rois et princes voisins de la Macédoine imitèrent l'exemple d'Hortensius. Brutus s'empara aussi d'une grande quantité d'armes que César avait fait fabricjuer à Démélriade, ville de Thessalie, par rapport à son dessein de la guerre des Parthes ; et il reçut des sommes considérables des mains de ceux, qui étaient chargés de deniers publics pour les porter à Rome. Ainsi soldats , armes, argent, tout lui arriva presque à la fois.

En pareil cas c'est beaucoup que d'avoir commencé. Bientôt les troupes de Brutus furent grossies de trois légions que conunandait Vatinius. Cet homme, méprisable par ses mœurs, comme je l'ai dit plus d'une fois, mais qui savait assez bien la guerre, avait été envoyé par César en lllyrie pour réprimer les mouvements des peuples de cette contrée. La mort du die tateur ayant rehaussé le courage des Illyriens, Vatinius souffrit de leur part un éeliec ([ui le força de se retirera Dyrrachium. Sur ces entrefaites, C. Antonius, à (jui son frère avait fait échoir le gouvernement de Macédoine, arriva à Apollonie avec sept cohortes; et, aj)|)renanl que la Macédoine était j)erdue pour hii, il projeta de s'en récompenser en quelque manière, en attirant à soi les légions de Vatinius. Brutus le prévint encore ici, et s« présenta le premier devant Dyrra-

HISTOIRK nOMAINE. f\(J

rhiinn. Il en trouva les portes fermées; car Vatinius était eniu'ini de Hrutus, et par intérêt de parti, et par une suite de l'opposition de leurs caractères, qui ne pouvait être plus grande. INIais les troupes ne balancèrent point entre les deux chefs. Elles méprisaient l'un autant qu'elles estimaient et respectaient l'autre. Elles donnèrent même à Brutus, avant que de passer sous ses enseignes, une preuve singulière d'affection. Il avait fait une marche forcée à travers des campagnes couvertes de neige. En arrivant devant Dyrrachium, il tomba dans un épuisement extrême, et sentit un besoin pressant de prendre de la nourriture. Les troupes qui étaient venues avec lui n'avaient aucune provision. Ainsi il fallut s'adresser aux gardes avancées des légions de Vatinius; on leur exposa la situation où Brutus se trouvait, et on les pria de fournir de quoi le soulager. Aussitôt ce fut à qui lui apporterait de la ville pain, vin, viande, et tbùt ce qui lui était nécessaire.

Vatinius comprit bien qu'il ne lui serait pas possible de retenir sous ses ordres des légions ainsi disposées. Il prit son parti de bonne grâce, ouvrit les portes de Dyrrachium, et remit le commandement des troupes entre les mains de Brutus.

Pour ne plus revenir à un homme si peu digne de mémoire, je dirai ici qu'il obtint, deux ans après, le triomphe, sous le consulat de Lépidus et de Plancus. Ses exploits en Illyrie ne le rendaient pas fort digne de cet honneur; mais les triumvirs, alors maîtres de la république, furent bien aises apparemment de récompenser un si ancien et si fidèle serviteur de César.

C. Antonius ne profita point de l'exemple de Vatinius, et il résista jusqu'à la dernière extrémité. Voyant

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