Tome XXVII. Tr. des Étud
34 J'KAITÉ DES liTUDKS,
et le motif de cette épargne était de se mettre en état de faire de plus grandes libéralités. Quelle bénédiction pour un royaume, et quel présent du ciel qu'un prince de ce caractère! En fait de solide gloire et de véritable grandeur, combien un tendre amour pour les peuples, qui va jusqu'à s'épargner tout pour les soulager, est-il préférable à toute la magnificence des plus superbes bâtiments !
C'est ce que le roi Louis XIV, près de mourir, c'est-à-dire dans un temps où l'on juge sainement des choses, fit entendre au roi actuellement régnant. Entre plusieurs autres avis qu'il lui donna I , dont on a cru avec raison devoir conserver à jamais la mémoire, J'ai trop aimé la guerre, lui dit -il, ne m'imitez pas en cela , non plus que dans les trop grandes dépenses que f ai faites. Dans le dernier entretien qu'il eut à Sceaux, tête-à-tête avec son petit-fils, qui partait pour l'Espagne, il lui avait recommandé la même chose ; et le roi d'Espagne a rapporté à une personne 2 de qui l'on tient ceci, que son grand -père lui avait dit ces paroles les larmes aux yeux.
§ III. Ameublements. Habillements. Équipages.
Rien de tout cela ne rend un homme plus grand ni plus estimable, parce que rien de tout cela ne fait partie de lui - même , mais est hors de lui , et lui est entièrement étranger. Cependant voilà en quoi la plupart des hommes font consister leur grandeur. Ils se regardent comme confondus et incorporés avec tout
1 Dernières paroles de Louis XIV cabinet du roi. au roiLouis XV, de l'imprimerie du 2 A. M. "Vittement.
TRAITÉ bESÉTUDli S. 35
ce qui les environne , ameublements , habillements , équipages. Ils enflent et grossissent le plus qu'ils peuvent, par tout cet appareil, l'idée qu'ils se forment cVeu^-mrmes : par là ils s'estiment fort grands, et se (luttent de paraître tels aux yeux des autres.
Mais, pour juger sainement de leur grandeur r, il faut les examiner en eux-mêmes, et mettre à l'écart, pour quelques moments, leur train et leur suite; on reconnaît pour-lors qu'ils ne paraissent grands et élevés que parce qu'on les considérait sur leur base. Quand ils sont réduits à eux seuls, à leur propre fonds, à leur juste mesure, ce vain fantôme disparaît. Us sont riches et parés au-dehors comme le sont les murailles de leurs appartements : au -dedans ce n'est souvent que petitesse , que bassesse , que pauvreté , que vide affreux de tout mérite; et quelquefois même cet éclat extérieur cache les plus grands crimes et les plus honteux désordres.
* Dieu r, dit quelque part Sénèque, ne pouvait mieux décrier ni dégrader tous ces biens extérieurs qui font
1 « Ncmo istorum quos divitiœ ho- quà occiirrunt , sed quà latent , videnoresque in altiore fastigio ponunt, rîtis , miseri surit, sordidi, turpes , magnus est. Quare e rgo niagnus vi- ad similitudinem parictum suoruiu detuvp Cumbasj illuni suà metiris... extrinsecùs culti. Itaque, dum illis Hoc lahorauius errore , sic nohis im- licet stare , et ad arbitrium suum osjiiiimIpm . i|iicnl iii'iuiiii'iii aestimamus tendi, nitent et iinponunt: quum alleu ipiod est, sed adjicimus illi et ea quid incidit quod disturbet ac detequibus Miliirn.il us est. Atqui, quum gai, tune apparet quantum altae ac voles veram hominis sestimationem verœ fœdrtatis alienus splendor absinire, et scire qualis sit , nudum conderit. » ( Id. lib. de l'ruvid. inspice. Ponat patrimonium , ponat cap. 6.)
honores, et alia f'ortuna; mendacia. » 2 « Nullo modo magis potest
Se». Epist. 76.) Deus concupila tradueerc, quàm si
« Auro illos, argento, et ebore illa ad tuxpissimos defenV, ab opti-
ornavi : intùs boni nihil est. Isti , mis abigit. >- ( Ibid. cap. 5.) quos pro felicibus adspicitis , si, non
l'objet de nos vœux , qu'en les accordant souvent , comme il fait , à des misérables et à des scélérats , et en les refusant pour l'ordinaire aux plus gens de bien. En effet, où ceux-ci en seraient-ils réduits, si l'on ne jugeait des hommes que par le* dehors? Et combien de fois le plus solide mérite a-t-il été méconnu et exposé même au mépris, parce qu'il était caché sous un vil habit et sous un extérieur peu frappant! Plut, iu Philopémen , le plus grand homme de guerre qui
1[$?]-°P cle son temps fût dans la Grèce, qui illustra si fort la république des Achéens par son rare mérite, et que les Romains mêmes ont appelé, par admiration, le dernier des Grecs; Philopémen, dis -je, était pour l'ordinaire vêtu fort simplement, et marchait assez souvent sans suite et sans train. Il arriva seul en cet état dans la maison d'un ami qui l'avait invité à prendre un repas chez lui. La maîtresse du logis, qui attendait le général des Achéens, le prit pour un domestique, et le pria de vouloir bien l'aider à faire la cuisine, parce que son mari était absent. Philopémen quitta sans façon son manteau , et se mit à fendre du bois. Le mari étant survenu dans cet instant, s'écria, dans la surprise que lui causa un tel spectacle : Qu'est - ce donc l , seigneur Philopémen, et que veut dire ceci? C'est, repli qua-t-il , que je paie l'intérêt de ma mauvaise mine. Id Scipion Émilien, pendant cinquante-quatre ans qu'il
m Apophth. vécut, ne fît aucune acquisition, et ne laissa en mourant que quarante -quatre marcs de vaisselle d'argent, et trois marcs de vaisselle d'or 2 , quoiqu'il eût été le
1 Tî toûto (£ÇY;),<lHXoffctu.Y]v; Tî jcx/.kç o^swî ^ïxa; J't^tOji.t. yàp àXXo (é'ov) (JcaptÇejv s«elv3;),îî ' Plutarque dit 33 livres d'argent
maître <le toutes les richesses de Cartilage, et qu'il eût enrichi ses soldats plus qu'aucun autre général d'armée. Ayant été député par le sénat romain , avec un plein pouvoir pour remettre le bon ordre dans les villes et dans les provinces, et pour être l'inspecteur des nations et des rois , quoiqu'il fût né d'une des plus illustres maisons de Rome, qu'il eût été adopté dans une des plus riches, et qu'il eût un si auguste caractère à soutenir au nom de l'empire romain, il ne mena avec lui qu'un ami r , encore était-ce un philosophe, et cinq domestiques ; l'un desquels étant mort dans le voyage, il se contenta des quatre qui lui restaient, jusqu'à ce qu'il en eût fait venir un de Rome pour le remplacer. Aussitôt qu'il fut arrivé à Alexandrie avec cette médiocre suite, la renommée le découvrit, malgré les précautions que sa modestie avait prises , et attira au-devant de lui toute la ville à la descente du vaisseau. Sa personne seule % sans autre escorte que celle de ses vertus, de ses exploits et de ses triomphes, lui suffit pour faire disparaître, môme aux yeux du peuple, le vain éclat du roi d'Egypte qui était venu à sa rencontre avec toute sa cour, et pour attirer sur lui seul les yeux, les acclamations et les applaudissements de tout le monde.
Ces exemples nous apprennent qu'on ne doit point Sen. Epiât.
et 2 livres d'or : la livre d'argent ' Panétius.
valait 84 deniers, la livre d'or, '« Quum per socios et extrias
J 000 deniers ; Scipion a donc laissé gentes iter faceret , non mancipia ,
li valeur de 477'-* deniers, environ sed victoriae numerabantur ; nec ,
S905 francs ; à quoi il faut ajouter quantum auri et argent! , sed quan-
le prix du travail. On voit que Sci- tùm amplitudinis pondus secuni fer-
pion n'avait que pour environ .'jiooo ret , aestimaliatui . ■• ( Val. Max. lib.
lianes «le vaisselle. — L. \ , cap. .'5, n. r 3. )
juger des hommes par le dehors, comme oh n'estime point un cheval par sa parure. Un rare mérite peut rire caché sous un vil habit, comme un vêtement précieux peut couvrir de grands vices. Us nous montrent, en second lieu, qu'il faut plus de courage et de force d'esprit qu'on ne pense, pour se mettre au-dessus des opinions populaires, et pour ne point être touché d'une espèce de honte qu'il a plu au inonde d'attacher à une manière de vivre simple, pauvre, frugale. Sénèque, tout philosophe qu'il était, ou qu'il voulait paraître, avait conservé quelque chose de cette mauvaise honte; et il en fait lui-même l'aveu r, au sujet d'un chariot de paysan dont il se servait quelquefois pour aller à sa maison de campagne , mais qui le faisait rougir malgré lui quand d'honnêtes gens le rencontraient sur le chemin dans cet équipage : preuve certaine, dit-il, qu'il n'était pas bien sincèrement convaincu de tout ce qu'il avait dit et écrit sur les avantages d'une vie pauvre et frugale. Celui qui rougit d'un chariot de paysan, ajoute-t-il, fait donc cas d'un chariot magnifique. C'est avoir fait peu de progrès dans la vertu, que de n'oser se déclarer ouvertement pour la pauvreté et la frugalité, et d'être encore attentif à ce que diront les passants.
Plut, in vita Agésilas, roi de Lacédémone , était en cela plus phi- Ages. [§ ra]. lOSOp]le qUe Sénèque. L'éducation de Sparte l'avait
1 « Vixame obtineo , ut hoc vehi- certam fidem et immobilem. Qui
culum velim videri meum. Durât sordido vebiculo erubescit , pre-
adhuc perversa recti verecundia. tioso gloriatur. Paràm adhuc pro-
Quoties in aliquem comitatum lau- feci ; nondùm audeo frugalitatem
tiorem incidimus, invitus erubesco: palàni ferre : etiam nunc euro opi-
quod argumentum est, ista quae niones viatorum. » (Sets . Epist. 87.) probo , qua? laudo , nondùm babere
TRAITÉ DES ÉTUDES. 3q
aguerri contre cette mauvaise honte. Pharnabazc, gouverneur de l'une des provinces du roi de Perse, avait souhaité traiter de la paix avec lui. L'entrevue se fit en pleine campagne. Le premier parut avec tout le faste et tout le luxe de la cour des Perses. Il était vêtu d'une robe de pourpre brodée d'or et d'argent. On étendit par terre de superbes tapis, et on y joignit de riches coussins pour s'asseoir dessus. Agésilas, vêtu tout simplement, n'y fit point tant de façon : il s'assit par terre sur le gazon. Le fastueux Persan en rougit, et, ne pouvant soutenir une telle comparaison, rendit hommage à la simplicité du Lacédémonien, en l'imitant. C'est qu'un autre cortège bien plus brillant que tout l'or et l'argent de la Perse, environnait Agésilas, et le rendait respectable. Je veux dire son nom , sa réputation, ses victoires, et la terreur de ses armes, qui faisait trembler le roi de Perse jusque sur son trône.
Les empereurs Nerva , Trajan , Antonin , Marc- Dio. Aurèle , firent vendre les palais , la vaisselle d'or câpitoibus5 et d'argent, les meubles précieux, et toutes les su- ^'"ol1^ A"" perfluités dont ils «pouvaient se passer, et que leurs A"r: victprédécesseurs avaient accumulées par la seule envie de Eutrop. posséder seuls ce qu'il y a de plus rare et de plus beau. Ces mêmes princes, aussi-bien que Vespasien, Pertinax, Sévère, Alexandre, Claude II, Tacite, que leur mérite seul éleva à l'empire, et que tous les siècles ont admirés comme les meilleurs et les plus grands princes , ont toujours aimé une grande simplicité dans leurs habits, dans leurs meubles, dans tout leur extérieur, et n'ont eu que du mépris pour tout ce qui sentait le faste et le luxe. En retranchant toutes ces dépenses inutiles, piin. Paneg. ils trouvaient un plus grand fonds dans leur modestie,
4o TRAITÉ DES ÉTUDES.
que les plus avares dans leurs rapines; et, sans chercher nio.iib. 66. à se relever par un éclat extérieur, ils ne se montraient empereurs * que par le soin des affaires. Dans tout le reste ils s'égalaient aux autres citoyens, et vivaient en simples particuliers. Mais, plus ils s'abaissaient, plus ils paraissaient grands et augustes.
Suet. invita Vespasien , dans les jours solennels, buvait dans une
Vesp. c. 2. . ,, ...... ,, x
petite tasse d argent que lui avait laissée sa grand mère, Plin. Paneg. qui l'avait élevé. La suite de Trajan était fort modeste et médiocre. Il n'envoyait point devant lui faire retirer le monde pour lui faire place , et il voulait bien être quelquefois obligé de s'arrêter dans les rues pour laisser passer le train des autres.
nio.Julian. Marc - Aurèle portait encore plus loin l'éloignement M.Aur.Viu. de tout ce qui a quelque air de luxe et de faste. Il couchait sur la dure : dès l'âge de douze ans il prit l'habit de philosophe : il se passait de gardes, d'ornements impériaux, des marques d'honneur qu'on portait devant les Césars et les Augustes. Et ce n'était point par l'ignorance du grand et du beau qu'il se conduisait ainsi, mais par un goût plus vif et plus pur qu'il avait de l'un et de l'autre, et par l'intime persuasion où il était que la plus grande gloire, aussi -bien que le principal devoir de l'homme, sur-tout s'il a quelque pouvoir, et s'il se trouve dans une place distinguée, c'est d'imiter la Divinité en se mettant en état d'avoir besoin de très -peu de chose pour lui, et en faisant aux autres tout le bien dont il est capable. vieduCard. Arnaud d'Ossat, si célèbre par son adresse merveilleuse dans les négociations, quoiqu'il ne fût point
1 Ttj Tvpovota twv xotvwv > aÙTMtpocTwp èvojmÇeto.
TRAITÉ DES ÉTUDF.S. [\l
meublé à beaucoup près en cardinal, ne voulut pourtant point accepter l'argent, le coche (c'est- ta -dire le carrosse) et les chevaux, ni le lit de damas rouge, que le cardinal de Joyeuse lui envoya présenter trois semaines après sa promotion. Car, dit-il , encore que je Lettre ix,. n'aie point tout ce qu'il me faudroil pour soutenir cette dignité, siest-ce que je ne veux pour cela renoncer a l'abstinence et modestie que j'ai toujours gardée. Une telle disposition est bien plus rare et bien plus estimable qu'un magnifique équipage et qu'un riche ameublement.
Le tribun du peuple qui se rendit l'avocat des dames Liv. la». 34, romaines contre le sévère Caton, pour leur faire restituer, après la seconde guerre punique, le droit d'user d'or et d'argent dans leurs habits, semble insinuer que la parure était comme leur partage naturel , dont elles ne pouvaient se passer ; et que , ne pouvant aspirer aux dignités, au sacerdoce, à l'honneur du triomphe, il y aurait non-seulement de la dureté, mais de l'injustice, à leur refuser une consolation que la seule nécessité des temps leur avait fait retrancher. Cette raison put toucher le peuple; mais elle ne fait pas d'honneur au sexe , qu'elle taxe de petitesse et de faiblesse d'esprit, en faisant voir combien il est sensible aux plus petites choses. Virorum hoc animos vulnerare possel : quid muliercularum censetis , quas etiam parva movent ?
Cependant l'histoire nous apprend que les dames romaines se dépouillèrent généreusement de tous leurs bijoux, et donnèrent tout leur or et leur argent, dans Liv. m>. 5, une première occasion, pour mettre la république en état de s'acquitter d'un vœu qu'elle avait fait à Apollon,
\> I Et \ Il l I) l S KTli 1) ES.
ibid. n. 5o. et on leur acconhi pour cela d'honorables distinctions ; ci dans une autre, pour racheter Home d'entre les mains des Gaulois, ce qui procura aux dames le droit et le privilège de pouvoir être louées publiquement après
Id. Ub. 24 u'l,r UiOJPt aussi-bien que les bommes. Dans la seconde " guerre punique, les veuves portèrent de même leur or
cl leur argent au trésor public pour aider l'état dans l'extrême besoin où il se trouvait.
La fameuse Cornélie , fille du grand Scipion , et mère des Gracques, est connue de tout le monde. Tl n'y avait point à Rome de noblesse plus illustre , ni de
Vaier. Max. maison plus riche que la sienne. Une dame de Cam- • 4>cap. . n-e pé^ant venue voir, et logeant chez elle, étala avec pompe tout ce qu'il y avait alors de plus à la mode et de plus grand prix pour la toilette des femmes : or et argent , bijoux , diamants , bracelets , pendants d'oreilles , et tout cet attirail que les anciens appelaient mundum muliebrem. Elle s'attendait à en trouver encore davantage chez une personne de cette qualité , et demanda avec beaucoup d'empressement à voir sa toilette. Cornélie fit durer adroitement la conversation jusqu'au retour de ses enfants, qui étaient aux écoles publiques; et, quand ils furent rentrés, «Voilà, dit-elle « en les lui montrant, ma parure et mes bijoux. » Et hœc , inquit, ornamenta mea sunt. Il ne faut que se demander à soi-même ce qu'on pense naturellement au sujet de ces deux dames, pour reconnaître combien la noble simplicité de l'une l'emporte au-dessus de la vaine magnificence de l'autre. Quel mérite, en effet, et quel esprit y a-t-il à amasser, à force d'argent , beaucoup de pierreries et de bijoux, à en tirer vanité, et à ne savoir parler d'autre chose ? Et au contraire quelle
force d'esprit n'y a-t-il point, sur-tout pour une clame de la première qualité, à se mettre au-dessus de ces bagatelles, de faire consister son honneur et sa gloire dans la bonne éducation de ses enfants, de n'épargner aucune dépense pour y réussir, et de montrer que la noblesse et la grandeur d'ame est de tous les sexes!
« L'archevêque de Bourges (de Baunes), dans la Opusc.de « harangue qu'il fit aux états de Blois contre le luxe, « principalement en ce qui était des coches (c'est-à- « dire des carrosses) , dont plusieurs personnes de mé- « diocre condition commençaient à se servir, relève <• extrêmement la modestie de la première présidente « de Thou , laquelle , pour montrer exemple aux « autres dames de qualité, s'était toujours contentée de « se faire porter en trousse à cheval , lorsqu'elle faisait « ses visites dans la ville. » Ce qu'il y a de beau et de louable dans ce trait d'histoire, n'est pas de faire ses visites montée en croupe sur un cheval; telles étaient les mœurs de ce temps- là : mais c'est la force et la grandeur d'ame de cette dame qui croyait que c'était soutenir la dignité de son rang, et être véritablement première présidente, que de donner aux autres l'exemple de modestie et de simplicité.
§ IV. Du Luxe et de la Table.
Il fut porté à Rome , dans les derniers temps de la république, à un excès qui paraît à peine croyable ; et sous les empereurs on enchérit encore sur ce qui s'était pratiqué jusque-là.
Luculle, qui d'ailleurs avait d'excellentes qualités, Plut, in Vit»
, . , Luculli.
crut, au retour de ses campagnes, devoir substituera
44 TRAITÉ PKS KTUDES.
la gloire dos armes et des combats celle de la magnificence, et il tourna tout son esprit de ce coté- là. Il employa des sommes immenses pour ses bâtiments et pour ses jardins : il fit encore de plus grandes dépenses pour sa table. Il voulait que chaque jour elle fût servie avec la même somptuosité, n'y eût- il personne de dehors. Comme son maître -d'hôtel s'excusait un jour de la modicité d'un repas , sur ce qu'il n'y avait point de compagnie : « Ne savais-tu pas, lui dit-il, que Lu- « culle devait manger aujourd'hui chez Luculle ? » Cicéron et Pompée , ne pouvant croire ce qu'on disait de la magnificence ordinaire de ses repas, voulurent un jour le surprendre, et s'assurer par eux- mêmes de ce qui en était. L'ayant rencontré dans la place publique, ils lui demandèrent à dîner, et ne souffrirent pas qu'il donnât pour cela aucun ordre à ses gens. Il se contenta donc d'ordonner qu'on les fît manger dans la salle d'Apollon. Le repas fut servi avec une promptitude et une opulence qui surprit et effraya les conviés. Ils ne savaient pas que la salle d'Apollon était le mot du guet, et signifiait que le festin devait monter à cinquante mille drachmes *.
Si la bonne chère et le luxe de la table peuvent procurer quelque solide gloire, Luculle était le plus grand homme de son temps. Mais qui ne voit quelle petitesse d'esprit , et même quelle folie il y avait à faire consister son honneur et sa réputation à persuader le public que tous les jours il faisait, pour lui seul, des dépenses énormes et insensées ? Voilà pourtant de quoi
1 Vingt-cinq mille francs. = Il s'agit de 5o,ooo deniers romains, valant '40,900 francs. - — L.
Autou.
TRAITÉ DES ÉTUDES. /i5
il se repaissait. Je ne sais si les convives, qui admirait nt sans doute et louaient beaucoup une telle magnificence , étaient plus sages que lui ; car c'est ce qui entretenait sa folie et sa maladie. Irritainentum est Sm. Epist omnium , in quœ insanimus , admiratàr et conscius. Et il en est ainsi de tout ce qui compose cette magnificence extérieure, par laquelle on veut se rendre considérable : vastes appartements , meubles précieux , riebes vêtements. Tout cela est pour la montre x , et non pour l'usage; pour les spectateurs, et non pour le maître. Réduisez- le à la solitude, vous le rendez frugal et modeste, et vous faites tomber tout ce vain appareil.
Voici une autre espèce de folie. Une personne y en- Plut.inVaa liant dans la cuisine d'Antoine, fut surprise d'y voir huit sangliers qu'on faisait rôtir en même temps. Elle crut que le nombre des convives devait être fort grand: ce n'en était point là la raison. C'est que chez Antoine, pendant qu'il était à Alexandrie, il fallait que vers l'heure du souper il y eût toujours un repas magnifique prêt à servir, afin qu'au moment qu'il plairait au maître de la maison de se mettre à table, il trouvât les viandes les plus exquises cuites à propos.
Je ne parle point de ces dépenses poussées jusqu'à l'extravagance et à la fureur; un plat composé de langues des oiseaux les plus rares qui fussent dans l'univers : |pusieurs perles d;un prix infini, fondues, et
1 « Quid niiraris ? quid stupes ? ris. » ( Id. Epist. 94 . ) Pompa est. Ostenduntur istae res , « Assuescamus a nobis remoFerc
non possidentur. » ( Sen. Ep. no.) pompara , et usus rerum , non or
« Ainbitio et luxutia scenam désï- namenta, inetiri.» ( Id. de Tranquitl
deiant : sanabis ista, si ab.sconde- animi , cap. 9. )
46 TRAITÉ DES l'TlDlS.
infusées clans une liqueur, pour avoir le plaisir d'avaler en un seul coup un million.
A ces monstres de faste et de luxe qui déshonorent l'humanité, opposons la modestie et la frugalité d'un Caton, l'honneur de son siècle et de sa république; je parle de l'ancien, surnommé ordinairement le Censeur. plut, ia vita II se glorifiait de n'avoir jamais bu d'autre vin que celui de ses ouvriers et de ses domestiques, de n'avoir jamais fait acheter de viande, pour son souper, qui passât trente sesterces x,de n'avoir jamais porté de robe qui eût coûté plus de cent drachmes d'argent2. Il avait appris, disait-il, à vivre ainsi par l'exemple du célèbre Curius, ce grand homme qui chassa Pyrrhus de l'Italie, et qui remporta trois fois l'honneur du triomphe. La maison qu'il avait habitée dans le pays des Sabins était voisine de celle de Caton, et, par cette raison, il le regardait comme un modèle que le titre du voisinage devait encore lui rendre plus respectable. C'est ce Curius que les ambassadeurs des Samnites trouvèrent dans une maison petitement et pauvrement bâtie, assis au coin de son feu, où il faisait cuire des racines, et qui refusa avec hauteur leurs présents, ajoutant que quiconque se pouvait contenter d'un tel repas n'avait pas besoin d'or, et que, pour lui, il estimait plus honorable de commander à ceux qui avaient de l'or que de l'avoir soi-même.
Ces exemples, comme trop anciens, pourrit faire peu d'impression sur la plupart des hommes de notre siècle; mais ils en faisaient une si profonde sur plu-
1 Trois livres quinze sous. = 6 fr. a Cinquante livres. =r 8 i fr. 8o c.
sieurs des plus grands empereurs romains, que, quoiqu'ils fussent au comble des richesses et de la puissance, qu'ils dussent soutenir la majesté d'un vaste empire, et qu'ils eussent devant les yeux les profusions en tout genre de leurs prédécesseurs, ils croyaient ne pouvoir aspirer à devenir véritablement grands qu'autant que, s'élevant au-dessus de la corruption de leur siècle, ils se rapprocheraient de ces vénérables modèles de l'antiquité, formés sur les règles de la raison la plus pure, et sur le goût le plus juste de la solide gloire.
C'est en étudiant ces grands originaux que Yespasien se déclara l'ennemi du faste, des délices, de la bonne chère, et qu'il voulut dans tout son extérieur imiter la modestie et la frugalité des anciens. C'est par ces vertus qu'il arrêta le cours du luxe public et des dépenses excessives, sur-tout celles de la table. Et ce désordre % Tarit. Aun. qui avait paru à Tibère au-dessus des remèdes, qui " ' c" 5' s'était infiniment accru depuis sous les mauvais princes, et que les lois armées de toute la terreur des peines n'avaient pu réprimer, céda à l'exemple seul de sa sobriété et de sa simplicité, et au désir qu'on eut de lui plaire en l'imitant. Il dégrada de même et déshonora Suet. lib. 8, le luxe et la mollesse en ôtant le brevet 9 d'une charge cap' 8' à un jeune homme qui était venu tout parfumé pour l'en remercier, et en ajoutant : J'aimerais mieux que vous sentissiez l'ail.
Les empereurs Nerva, Trajan, Antonin, Marc- Aurèle, Sévère, Alexandre, Pertinax , Aurélien , Tacite,
1 « Praccipuus adstricti nioris au- dior quàni pœna ex legibus et me-
etor Vespasianus fuit , antiquo ipse tus.» ( Tacit. Annal, lib. 3, cap.
cultu victuque : obsequium indè in 55. ) principeni, et aemulandi amor , vali- » Praefecturani.
48 T11AIT1Î D£S JÎTliDES.
Claude II, Probe, tous princes qui ont fait le plus d'honneur au trône, conduits par le même goût, et disciples des mêmes maîtres, se sont toujours piqués d'avoir une table des plus frugales et des plus modestes, et en ont sévèrement banni la somptuosité et les délicatesses de la bonne chère. La plupart même d'entre eux se contentaient, à l'armée, des nourritures 1 les plus communes qu'on donne aux soldats; et afin qu'ils n'en pussent douter, Alexandre faisait tenir sa tente ouverte pendant ses repas. Quand il n'était point à l'armée, la dépense journalière de sa maison, dont le détail nous étonne2, était si modique, qu'à peine suffirait-elle aujourd'hui à un simple particulier. Il n'avait aucune vaisselle d'or, et celle d'argent n'allait pas à trois cents marcs : de sorte que, quand il voulait traiter beaucoup de monde, il empruntait de la vaisselle à ses amis avec leurs gens pour servir, n'ayant gardé dans le palais qu'autant d'officiers qu'il lui en fallait dans son ordinaire. Ce n'était point par un esprit d'épargne qu'il en usait ainsi; car jamais prince ne fut plus libéral. Lamp.iuvit. Mais il était convaincu, comme il le répétait souvent, que ce n'était pas dans l'éclat ni dans la magnificence que consistaient la grandeur et la gloire de l'empire, mais dans les forces de l'état , et dans la vertu de ceux Plut, m qui gouvernent. Ptolémée 3, roi d'Egypte, long-temps auparavant, avait donné l'exemple d'une pareille modestie. Il n'avait dans son palais que peu de vaisselle ,
1 Fromage , lard , fèves, légumes, et dans les plus grandes solennités
2 Quinze pintes de vin par jour, un faisan ou'deux, et deux chapons, trente livres de viande et quatre- ( Lamprid. in vita Alex. ).
vingts livres de pain. On y ajoutait 3 Fils de Lagus.
seulement un oison les jours de fêle.
Alexandri.
Apoplith.
dont la quantité était bornée à son usage particulier. Et, quand il donnait à manger à ses amis, il en envoyait quérir chez eux, en déclarant1 qu'il est plus digne d'un roi d'enrichir les autres que d'être riche luimême.
Ce que l'histoire rapporte de l'empereur Probe2, qui Synesius. tient un des premiers rangs entre les plus grands princes, et sous qui l'empire romain monta au comble de son bonheur, n'est pas moins digne d'admiration. Pendant la guerre qu'il fit aux Perses, comme il s'était assis à terre sur l'herbe pour y prendre son repas, qui n'était composé que d'un plat de pois cuits la veille , et de quelques morceaux de porc salé, on vint lui annoncer l'arrivée des ambassadeurs de Perse. Sans changer ni de posture ni d'habit , qui consistait en une casaque de pourpre , mais de laine , et en un bonnet qu'il portait parce qu'il n'avait pas un cheveu, il commanda qu'on les fît approcher, et il leur dit qu'il était l'empereur, et qu'ils pouvaient dire à leur maître que, s'il ne pensait à lui , il allait rendre en un mois toutes ses campagnes aussi nues d'arbres et de grains que sa tête l'était de cheveux ; et en même temps il ôta son bon- " net, pour leur mieux faire comprendre ce qu'il leur disait. Il les invita à prendre part à son repas, s'ils avaient besoin de manger ; sinon , qu'ils n'avaient qu'à se retirer à l'heure même. Les ambassadeurs firent leur rapport à leur prince, qui fut tout effrayé, aussibien que ses soldats, d'avoir affaire à des gens si en-
1 ToO wXouTeîv eXeye to •jtXoutÎ- M. deTillemont, après le P. Petau, Çeiv etvat (ilaaiXiy.tÔTEpov. prétend que cela convient mieux à
2 Synesius le nomme Carin : mais Probe.