‹ OEuvres complètes. Accompagnée d'observations et d'éclaircissements historiques (volume 5)Chapitre 36 sur 82 · Ù; 71U.(0,TO · texte numérisé non relu

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où il y avait à manger pour beaucoup de personnes ; et tous les pauvres bourgeois de la ville y étaient reçus. Il se faisait toujours suivre de quelques domestiques, qui avaient ordre de glisser secrètement quelque pièce d'argent dans la main des pauvres qu'on rencontrait, et de donner des habits à ceux qui en manquaient. Souvent aussi il pourvut à la sépulture de ceux qui étaient morts sans avoir de quoi se faire inhumer. Et il ne faisait point tout cela pour se rendre puissant parmi le peuple, et pour acheter ses suffrages; car nous avons déjà remarqué qu'il s'était déclaré pour la faction contraire, c'est-à-dire des riches et des nobles. II n'est pas étonnant qu'un homme de ce caractère ait été si fort honoré pendant sa vie et si regretté après sa mort.

Depuis ce temps-là , et sur-tout après que Thucydide, beau-père de Cimon, eut été banni par l'ostracisme , personne ne balançant plus l'autorité de Périclès, il eut un souverain pouvoir à Athènes, disposant seul des finances , des troupes , des vaisseaux et du maniement de toutes les affaires publiques. Il commença alors à changer de conduite, ne cédant plus, comme auparavant , aux caprices et aux fantaisies du peuple , mais substituant aux manières trop molles et trop complaisantes qu'il avait eues jusque-là un gouvernement plus ferme et plus indépendant, sans pourtant se départir jamais en rien de la droite raison et de l'amour du bien public. Il engageait souvent par remontrances et par raisons le peuple à faire volontairement ce qu'il proposait : mais quelquefois aussi , par une salutaire contrainte, il le menait malgré lui à ce qui était le meilleur; imitant en cela la conduite

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d'un sage médecin , qui , dans le cours d'une longue maladie , accorde de temps en temps quelque chose au goût du malade , mais souvent ordonne des remèdes qui le travaillent et le tourmentent pour le guérir. Se trouvant donc chargé seul du gouvernement d'une populace devenue extrêmement fière , comme il avait une grande habileté et une dextérité merveilleuse à manier les esprits , il employait , selon les différentes conjonctures , tantôt la crainte pour réprimer la fierté que lui inspiraient les heureux succès , tantôt l'espérance pour ranimer son courage abattu par l'adversité : montrant que la rhétorique , comme dit Platon , n'est autre chose que l'art de manier et de maîtriser les esprits et les cœurs ; et que le plus sûr moyen pour y réussir est de savoir faire usage des passions , soit douces , soit violentes , dont le succès est presque toujours immanquable.

Ce qui donnait un si grand crédit à Périclès parmi le peuple n'était pas seulement la force victorieuse de son éloquence , mais la grande idée qu'on avait de son mérite , de sa prudence , de son habileté dans les affaires, et sur- tout de son désintéressement; car il était regardé comme un homme incapable ' de se laisser corrompre par des présents , et gouverner par l'avarice. En effet , s'étant vu long-temps seul maître de la république , ayant porté la grandeur d'Athènes au plus haut point où elle pût arriver, et amassé dans la ville des trésors immenses , il n'augmenta pas d'une seule dragme le bien que son père lui avait laissé. Il gouverna toujours son patrimoine avec économie , se fai-

sant rendre un compte exact de l'emploi de ses revenus, et retranchant toute dépense folle et superflue ; ce qui déplut beaucoup à sa femme et à ses enfants, qui auraient voulu plus d'éclat et de magnificence ; mais il préféra à cette vaine et frivole gloire la solide joie d'aider un grand nombre de pauvres citoyens1.

11 n'était pas moins bon capitaine qu'excellent politique. Les troupes avaient une pleine confiance en lui, et le suivaient avec une entière assurance. Sa grande maxime dans la guerre était de ne point hasarder un combat sans être presque assuré du succès , et de ménager le sang des citoyens. Il avait coutume de dire que , s'il ne tenait qu'à lui , ils seraient immortels ; que les arbres coupés et abattus revenaient en peu de temps , mais que les hommes morts étaient perdus pour toujours. Une victoire qui n'aurait été l'effet que d'une heureuse témérité lui paraissait peu digne de louange, quoique souvent elle fût fort admirée. Fortement attaché à cette maxime , il la suivit toujours avec une constance que rien ne put jamais ébranler; ce qui parut sur-tout lorsque les Lacédémoniens firent une irruption dans l'Attique. Semblable, dit Plutarque, à un pilote qui , après avoir donné ordre à tout dans une tempête, méprise les prières et les larmes de l'équipage , Périclès ayant pris de sages mesures pour la sûreté de sa patrie, et étant résolu de ne point sortir de la ville pour aller à la rencontre des ennemis a . demeura ferme et inébranlable dans sa résolution, quoique plusieurs de ses amis le conjurassent par les prières les plus pressantes, que ses ennemis cherchas

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sent à le troubler par leurs menaces et leurs accusations , que la plupart le décriassent , par des chansons et des railleries, comme un homme sans cœur et un traître qui livrait sa patrie aux ennemis. Cette constance et cette grandeur dame est une qualité bien nécessaire pour quiconque est chargé du gouvernement des affaires.

Aussi toutes les expéditions militaires de Périclès , et elles furent en grand nombre , réussirent toujours parfaitement , et lui acquirent à juste titre la réputation d'un général consommé dans l'art de la guerre.

Il ne s'en laissa pas éblouir, et ne suivit pas l'ardeur aveugle du peuple , qui , enflé par tant d'heureux succès, et fier de sa puissance qui s'accroissait de jour en jour , méditait de nouvelles conquêtes , formait de grands projets , songeait de nouveau à attaquer l'Egypte et à se soumettre les provinces maritimes de l'empire des Perses. Plusieurs même dès-lors commençaient à jeter les yeux sur la Sicile, et à se livrer au malheureux et fatal désir d'y envoyer une flotte ; désir qu'Alcibiade ralluma bientôt après , et qui causa la perte entière d'Athènes. Périclès employait tout son crédit et toute sa sagesse à réprimer ces fougueuses saillies et cette avidité inquiète. Il voulait qu'on se bornât à conserver et «à assurer les anciennes conquêtes , estimant que c'était beaucoup faire que de contenir et d'arrêter les Lacédémoniens , qui regardaient d'un œil jaloux la grandeur et la puissance d'Athènes.

Cette grandeur n'éclatait pas seulement au -dehors par les victoires remportées sur les ennemis, mais brillait encore plus au-dedans par la magnificence des bâtiments et des ouvrages dont Périclès avait orné et

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embelli la ville, qui jetait les étrangers clans l'admiration et le ravissement, et leur donnait une grande idée de la puissance des Athéniens.

C'est une chose étonnante de voir en combien peu de temps furent achevés tant de divers ouvrages d'architecture, de sculpture, de gravure, de peinture, et comment néanmoins ils furent tout d'un coup portés au plus haut point de perfection : car ordinairement les ouvrages achevés avec tant de facilité et de promptitude n'ont point une grâce solide et durable, ni l'exactitude régulière d'une beauté parfaite. Il n'y a que la longueur du temps, jointe à l'assiduité du travail, qui leur donne une force capable de les conserver et de les faire triompher des siècles. Et c'est ce qui rend plus admirables les ouvrages de Périclès, qui furent achevés si rapidement, et qui ont pourtant duré si long - temps ; car chacun d'eux , dans le moment même qu'il fut achevé, avait une beauté qui sentait déjà son antique : et aujourd'hui encore, dit Plutarque, plus de cinq cents ans après , ils ont une certaine fraîcheur de jeunesse, comme s'ils ne venaient que de sortir des mains de l'ouvrier; tant ils conservent encore une fleur de grâce et de nouveauté qui empêche que le temps n'en amortisse l'éclat, comme si un esprit toujours rajeunissant et une aine exempte de vieillesse était répandue dans tous ces ouvrages.

Phidias, ce célèbre sculpteur, présidait à tout le travail et en avait l'intendance générale. Ce fut lui qui fit en particulier la statue d'or et d'ivoire de Pallas, si estimée dans l'antiquité par les connaisseurs. Il y avait parmi les ouvriers une ardeur et une émulation incroyable. Tous s'efforçaient à l'envi de se surpasser

les uns les autres, et d'immortaliser leur nom par des chefs-d'œuvre de l'art.

Ce qui faisait l'admiration de toute la terre excita la jalousie contre Périclès. Ses ennemis ne cessaient de crier dans les assemblées que le peuple se déshonorait en s'attribuant l'argent comptant de toute la Grèce, qu'il avait fait venir de Délos où il était en dépôt : que les alliés ne pouvaient regarder une telle entreprise que comme une tyrannie manifeste, en voyant que les deniers qu'ils avaient fournis par force pour la guerre étaient employés par les Athéniens à dorer et à embellir leur ville, «à faire des statues magnifiques, et à élever des temples qui coûtaient des millions.

Périclès, au contraire, remontrait aux Athéniens qu'ils n'étaient pas obligés de rendre compte à leurs alliés de l'argent qu'ils en avaient reçu : que c'était assez qu'ils les défendissent et qu'ils éloignassent les Barbares , pendant que de leur coté ils ne fournissaient ni soldats, ni chevaux, ni navires; et qu'ils en étaient quittes pour quelques sommes d'argent, qui, dès qu'elles sont délivrées, n'appartiennent plus à ceux qui les ont données , mais sont à ceux qui les ont reçues, pourvu qu'ils exécutent les conditions dont ils sont convenus et pour lesquelles ils les ont touchées. Il ajoutait que, la ville étant suffisamment pourvue de tout ce qui était nécessaire pour la guerre, il était convenable d'employer le reste de ses richesses à des ouvrages qui , étant achevés , produiraient une gloire immortelle; et qui, dans le temps qu'on y travaillait, répandaient par-tout l'abondance et faisaient subsister un grand nombre de citoyens. Un jour même, comme

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les plaintes s'échauffaient, il s'offrit de prendre tous les frais sur lui, pourvu que les inscriptions publiques marquassent que lui seul avait fait cette dépense. A ces paroles le peuple, soit qu'il admirât sa magnanimité, ou que, piqué d'émulation, il ne voulût pas lui céder cette gloire, s'écria qu'il pouvait prendre au trésor de quoi fournir à tous les frais nécessaires sans rien épargner.

Les ennemis de Périclès, n'osant pas encore l'attaquer directement, firent appeler en jugement devant le peuple les personnes qui lui étaient le plus attachées, Phidias, Aspasie, Anaxagore. Périclès, qui connaissait la légèreté et l'inconstance des Athéniens, craignit de succomber enfin aux complots et aux efforts de ses envieux. Pour conjurer donc cet orage, il alluma la guerre du Péloponnèse, qui depuis longtemps se préparait, persuadé que par ce moyen il dissiperait les plaintes qu'on avait faites contre lui, et qu'il apaiserait l'envie; parce que dans un danger si pressant la ville ne manquerait jamais de se jeter entre ses bras, et de s'abandonner à sa conduite, à cause de sa puissance et de sa grande réputation.

J'en ferai trois. La première regardera le caractère de ceux dont il a été parlé dans ce morceau d'histoire : la seconde sera sur l'ostracisme : et dans la dernière je dirai quelque chose de l'émulation qui régnail danla Grèce, et sur - tout à Athènes, par rapport aux beaux -arts.

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i. Caractères de Thèmistocle , d'Aristide, de Cimon , et de Périclès.

On ne doit point, ce me semble , passer ce morceau d'histoire sans demander aux jeunes gens lequel de ces quatre illustres chefs ils trouvent le plus estimable, et quelles sont leurs qualités bonnes ou mauvaises qui ont fait plus d'impression sur eux, et sans leur faire remarquer les principaux traits qui caractérisent ces grands hommes.

Il y a dans Thèmistocle quelque chose qui frappe extrêmement ; et la seule bataille de Salamine , dont il eut tout l'honneur, lui donne droit de disputer de la gloire avec les plus grands hommes. Il y fit paraître un courage invincible, une connaissance parfaite de l'art militaire, une grandeur d'ame extraordinaire, accompagnés d'une sagesse et d'une modération qui en relèvent beaucoup le mérite, comme on le vit sur-tout lorsque , pour le bien commun , il porta les Athéniens à céder le commandement général de la flotte à ceux de Lacédémone, et lorsque lui-même souffrit avec une patience et un sang-froid qui étaient au-dessus de son âge le traitement injurieux d'Eurybiade.

Ce qu'il y a de plus admirable dans Thèmistocle, et qui forme son principal caractère, c'est une pénétration et une présence d'esprit à qui rien nechap- Coru. TNcp. pait. Après une courte et rapide délibération, il prenait sur-le-champ le meilleur parti. Il avait une extrême habileté pour discerner dans l'occasion ce qui était le plus convenable; et il prévoyait par des conjectures presque sûres ce qui devait arriver. Le dessein

et Plut.

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qu'il forma, et qu'il exécuta, de tourner toutes les forces d'Athènes du coté de la mer, marquait en lui un génie supérieur, capable des plus grandes vues, pénétrant dans l'avenir , et saisissant dans les affaires le point décisif. Il comprit qu'Athènes, ne possédant qu'un territoire stérile et peu étendu , n'avait que ce seul moyen pour s'enrichir et s'agrandir, et pour se rendre nécessaire aux alliés et formidable aux enne- • mis. On peut regarder ce projet comme la source et la cause de tous les grands événements qui rendirent dans la suite la république d'Athènes si florissante.

Mais il faut avouer que le dessein noir et perfide que Thémistocle proposa , de brûler en pleine paix la flotte des Grecs pour accroître la puissance des Athéniens, oblige de rabattre infiniment de l'idée qu'on a de lui : car, comme nous l'avons souvent observé, c'est le cœur, c'est-à-dire la probité et la droiture, qui décide du vrai mérite. Et c'est ainsi que le peuple d'Athènes en jugea. Je ne sais si dans toute l'histoire il y a un fait plus digne d'admiration que celui-ci. Ce ne sont point des philosophes, ta qui il ne coûte rien d'établir dans leurs écoles de belles maximes et de sublimes règles de morale, qui décident que jamais l'utile ne doit l'emporter sur l'honnête; c'est un peuple entier, intéressé dans la proposition qu'on lui fait, qui la regarde comme très - importante pour le bien de l'état, et qui néanmoins, sans hésiter un moment, la rejette d'un commun accord par cette raison unique quelle est contraire à la justice.

Les grandes qualités de Thémistocle furent aussi beaucoup ternies par un désir de gloire excessif, et par une ambition démesurée, qu'il ne put jamais con-

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tenir clans de justes bornes, qui le rendit ennemi de tout mérite qui pouvait disputer de la gloire avee lui, qui le porta à faire exiler Aristide, et qui lui fit terminer ses jours d'une manière peu honorable dans un pays étranger et parmi les ennemis de sa patrie.

Périclès, lorsqu'il fut chargé du maniement des affaires publiques, trouva sa ville dans le plus hau! point de grandeur où elle eût jamais été et dans la Heur de sa puissance, au lieu que ceux qui l'avaient précédé l'avaient rendue telle. Si cela diminue quelque chose de sa gloire en ce qu'il n'eut qu'à maintenir ce que d'autres avaient établi, on peut dire aussi d'un autre côté que cela l'augmente pa? la difficulté qu'il v a de maîtriser et de contenir d/ms le devoir des citoyens fiers et devenus presque intraitables par la prospérité.

Il se maintint à la tête des affaires et dans un pouvoir presque absolu, non peu de temps, et par une faveur de peu de durée , mais pendant l'espace de quarante ans , quoiqu'il eût à se soutenir contre un grand nombre d'illustres adversaires, ce qui est presque sans exemple. Rien ne fait sentir plus vivement l'étendue, la supériorité , la force de son génie , la solidité de sa vertu, la variété de ses talents, que ce seul fait, surtout dans une démocratie si jalouse, si remuante, et si remplie de mérite. Plutarque semble en montrer la cause ,et peindre son caractère en un mot, lorsqu'il dit que Périclès . aussi -bien que Fabius , se rendit trèsutile à sa patrie par sa douceur, par sa justice, et par la force et la patience qu'il eut de souffrir les imprudences et les injustices de ses collègues et de ses citoyens, Ses ennemis , qui pendant sa vie avaient été

blessés de l'excessif crédit qu'il s'était acquis, furent obligés , après sa mort , de convenir que jamais homme n'avait mieux su tempérer la force du commandement par la modération % ni relever la bonté et la douceur de son caractère par une majestueuse gravité; et sa puissance, qui avait excité l'envie contre lui, et à qui l'on donnait le nom odieux de tyrannie, parut alors avoir été la plus sûre défense et le plus fort rempart de l'état, tant il se glissa dans le gouvernement de méchanceté et de corruption, qui n'avaient osé éclater pendant sa vie, ou qu'il avait toujours contenues en les tenant faibles et basses et en les empêchant de croître et de monter à un excès sans remède par la licence et par l'impunité.

Périclès, par la force de son éloquence et par l'ascendant qu'il avait pris sur les esprits , déconcerta plusieurs fois les projets du peuple , qui ne respirait que la guerre. Il rendit par là un grand service à sa patrie; et il lui aurait épargné bien des malheurs, s'il avait jusqu'à la fin tenu la môme conduite. Il avait de bonnes vues en dominant, mais il voulait dominer seul ; et c'est ce qui le porta à faire exiler les meilleurs sujets et les plus capables de servir la république , parce qu'ils balançaient son autorité. Enfin, craignant pour lui-même un pareil sort, et sentant que son crédit diminuait tous les jours, pour se mettre en sûreté il alluma une guerre dont les suites furent très-funestes à sa patrie.

On vante beaucoup les ouvrages magnifiques dont il embellit Athènes; mais je ne sais si c'est à juste

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titre. Etait -il donc- raisonnable d'employer en baliments superflus et en vaines décorations des sommes immenses ' , qui étaient destinées pour le fonds de la guerre? et n'aurait-il pas mieux valu soulager les alliés d'une partie des contributions, qui, sous le gouvernement de Périclès , furent portées à près d'un tiers de plus qu'elles n'étaient auparavant ?

Cimon s'appliqua aussi à orner la ville. Mais, outre que l'argent qu'il employa faisait partie du butin qu'il avait pris sur les ennemis, et n'était point le plus pur sang et la substance des peuples, la dépense fut très -médiocre. Et il ne s'attacha qu'a des ouvrages, ou absolument nécessaires , comme étaient le port , les murailles et les fortifications de la ville ; ou d'une grande commodité pour les citoyens , telles qu'étaient les galeries et les promenades publiques, les grandes places de la ville, les lieux d'exercice, comme l'Académie, séjour ordinaire des beaux esprits et retraite célèbre des philosophes. Ce fut particulièrement cet endroit qu'il s'appliqua à rendre plus commode et plus agréable; et par cette légère dépense il donna occasion à ces entretiens savants, véritablement dignes d'hommes libres, et qui ont fait tant d'honneur à la ville d'Athènes dans tous les siècles.

Il avait amassé de grands biens, mais il en faisait un usage capable de faire rougir des chrétiens, donnant largement à tous les pauvres qu'il rencontrait, faisant distribuer des habits à ceux qui en manquaient, invitant à manger chez lui ceux des bourgeois d'Athènes qui étaient dans le besoin. Quelle comparaison,

1 Elles montaient à plus de dix millions.

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dit Plutarquc, entre la table de Cimon, simple, frugale, populaire, et qui, avee une dépense médiocre, nourrissait tous les jours un grand nombre de citoyens, et celle de Luculle, magnifiquement servie, plus digne d'un satrape perse que d'un citoyen romain , et destinée à satisfaire à grands frais la sensualité de quelques débaucbés de profession dont tout le mérite était de savoir goûter les morceaux friands et sans doute de bien louer le maître de la maison !

Cimon égala, par ses expéditions militaires, la gloire des plus grands capitaines grecs; car aucun, avant lui, n'avait porté si loin ses armes et ses conquêtes; et il joignit à la bravoure et au courage des autres une prudence et une modération qui ne furent pas moins utiles à la patrie.

Sa jeunesse ne fut pas sans reproebe ; mais tout le reste de sa vie en couvrit et en effaça parfaitement les fautes : et où trouve-t-on une vertu sans tache ?

S'il pouvait y en avoir quelqu'une parmi les païens, ce serait celle d'Aristide. Une grandeur d'ame extraordinaire le rendait supérieur à toutes les passions. Intérêt, plaisir, ambition, ressentiment, jalousie, l'amour de la vertu et de la patrie étouffait en lui tous ces sentiments. C'était l'homme de la république; pourvu qu'elle fût bien servie, il lui importait peu par qui elle le fût. Le mérite des autres, loin de le blesser, devenait le sien propre, par l'approbation qu'il lui donnai I. Il eut part à toutes les grandes victoires que la (Jrèce remporta de son temps, mais sans s'en élever. Il ne songeait point à dominer dans Athènes, mais à rendre Athènes dominante; et il en vint à bout, non, comme on l'a déjà remarqué, en équipant de grosses floltes

ou en mettant sur pied de nombreuses armées, mais en rendant aimable aux alliés le gouvernement des Athéniens, par sa douceur, sa bonté, son humanité, sa justice. Le désintéressement qu'il fit paraître dans le maniement des deniers publics , et l'amour de la pauvreté, porté, si l'on osait le dire, presque jusqu'à l'excès, sont des vertus tellement au-dessus de notre siècle, qu'à peine pouvons-nous le croire. En un mot, et c'est par où l'on peut juger de la solide grandeur d'Aristide, si Athènes avait toujours eu des chefs qui lui eussent ressemblé , maîtresse de la Grèce , et contente d'en faire le bonheur et d'y maintenir la paix, elle aurait été en même temps la terreur des ennemis, l'amour des alliés, et l'admiration de tout l'univers.

Thémistocle ne faisait point difficulté d'employer les ruses et les finesses pour arriver à ses fins, et ne montrait pas beaucoup de fermeté ni de constance dans ses entreprises. Mais, pour Aristide, il était ferme et constant dans sa conduite et dans ses principes, inébranlable dans tout ce qui lui paraissait juste, et incapable d'user du moindre mensonge et de la moindre ombre de flatterie, de déguisement et de fraude, non pas même par manière de jeu.

j.i„t II avait une maxime bien importante pour ceux qui

veulent entrer dans les charges publiques et dans le maniement des affaires, et qui souvent ne comptent que sur leurs patrons et sur l'intrigue. Cette maxime était que le véritable citoyen, l'homme de bien, devait faire consister tout son crédit à faire et à conseiller en tout et par- tout ce qui était honnête et juste. 11 parlait ainsi, parce qu'il voyait que le grand crédit des amis

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portait la plupart de ceux qui étaient en place à abuse de leur pouvoir pour commettre des injustices.

Rien n'est plus admirable ni plus au-dessus de notre siècle, au-dessus de nos mœurs et de notre manière d'agir et de penser, que ce que fit Aristide avant ta bataille de Marathon. Le commandement de l'armer roulant par jour entre dix généraux athéniens, Aristide fut le premier à céder le commandement à Miltiade comme au plus habile , et engagea ses collègues à faire de même, en leur montrant qu'il n'est point honteux, mais grand et salutaire, de céder et de se soumettre à ceux qui ont un mérite supérieur. Et, par cette réunion de toute l'autorité en un seul chef, il mit Miltiade en état de remporter une grande victoire sur les Perses.

Il y a une qualité infiniment rare, qui convient au\ quatre grands hommes dont je viens de parler, et qui mérite bien qu'un maître y insiste avec soin et la fasse remarquer à ses disciples; c'est la facilité avec laquelle ils sacrifient au bien de la patrie leurs querelles particulières. Leur haine n'a rien d'implacable, d'amer, d'outré, comme chez les Romains. Le salut de l'état les réconcilie, sans qu'ils gardent de jalousie ni de rancune; et, bien loin de traverser secrètement son ancien rival, chacun concourt avec zèle au succès de ses entreprises et à sa gloire.

Ce trait, ce caractère, est ce que l'histoire non* montre de plus grand, de plus difficile, de plus audessus de l'homme, et, je puis le dire, de plus important et de plus nécessaire pour ceux qui occupent les grandes places, en qui il n'est que trop ordinaire de voir une petitesse d'esprit qu'il leur plaîl d'appeler

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