‹ OEuvres complètes. Accompagnée d'observations et d'éclaircissements historiques (volume 5)Chapitre 38 sur 82 · Tome XXVII. Tr. des Êtucl. I H · texte numérisé non relu

Tome XXVII. Tr. des Êtucl. I H

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uéraux : ici c'est pour augmenter celle de son plus grand ennemi; quelle supériorité de mérite!

On a encore un grand exemple de la vertu dont je parle, dansCimon, qui, étant actuellement banni par l'ostracisme, vint néanmoins se placer à son rang dans sa tribu pour combattre contre les Lacédémoniens , qui avaient toujours été jusqu'à ce temps de ses amis , et avec qui on l'accusait d'avoir des intelligences secrètes. Mais , sur l'ordre que ses ennemis tirèrent du conseil public pour lui défendre de se trouver à la bataille , il se retira en conjurant ses amis de prouver son innocence et la leur par des effets. Ils prirent l'armure de Cimon, la placèrent dans le poste qu'il devait occuper, et combattirent avec tant de valeur, qu'ils se firent presque tous tuer , laissant aux Athéniens un regret infini de leur perte et un grand repentir de les avoir accusés si injustement.

Les Athéniens , ayant perdu une grande bataille , rappelèrent Cimon ; et ce fut , comme on l'a déjà remarqué, Périclès lui-même qui dressa et proposa le décret de son rappel , quoiqu'il eût auparavant contribué plus que tout autre à le faire bannir. Sur quoi Plutarque fait une très-belle réflexion, et qui confirme tout ce que j'ai dit jusqu'ici. Périclès, dit-il, employa tout son crédit pour faire revenir son rival : « tant « les querelles même des citoyens étaient tempérées « par le motif de l'utilité publique , et leurs animosités « toujours prêtes à s'apaiser dès que le bien de l'état « le demandait! et tant l'ambition, qui est la plus vive « et la plus forte des passions, cédait et se conformait « aux besoins et aux intérêts de la patrie ! » Cimon , après son retour, sans se faire prier, sans se plaindre

ni faire l'important, et sans chercher à faire durer une guerre qui le rendait nécessaire à sa patrie, lui rendit promptement le service qu'on attendait de lui , et lui procura sans délai la paix dont elle avait besoin.

Mais rien ne découvre plus clairement le fond du cœur de Périclès, sa douceur, son éloignement de toute haine et de toute vengeance, qu'une parole qu'il dit peu avant sa mort. Ses amis, qui ne croyaient pas être entendus du malade, louant entre eux son gouvernement et ses neuf trophées, il les interrompit en leur disant qu'il s'étonnait qu'ils s'arrêtassent à des choses qui dépendaient beaucoup de la fortune et qui lui étaient communes avec beaucoup d'autres généraux, et qu'ils passassent sous silence ce qui était le plus beau et le plus grand, de n'avoir jamais fait porter le deuil à aucun Ath^ien.

Les différents traits que j'ai rapportés jusqu'ici en parlant des quatre grands hommes qui ont le plus illustré la république d'Athènes peuvent être , ce me semble, d'une grande utilité, non-seulement pour les jeunes gens qui doivent occuper des places considérables dans l'état, mais pour toutes sortes de personnes, de quelque condition qu'elles soient. Car ils nous montrent quelle petitesse d'esprit et quelle bassesse il y a à être envieux et jaloux de la vertu et de la réputation des autres ; et au contraire combien il y a de noblesse et de grandeur d'ame à estimer, à aimer, à faire valoir le mérite de ses égaux, de ses collègues, de ses concurrents, et même de ses ennemis si l'on en a. Tous ces traits d'histoire doivent faire d'autant plus d'impression sur les esprits, que ce ne sont point des le-

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çons spéculatives de philosophes , mais des devoirs réduits eu pratique.

i. De l'Ostracisme.

L'ostracisme, chez les Athéniens, était un jugement par lequel on condamnait un homme à une sorte d'exil qui durait dix ans, à moins que le peuple n'en abrégeât le temps. Il fallait qu'il y eût au moins six mille citoyens qui condamnassent à cette peine. Ils donnaient leur suffrage en écrivant le nom du particulier sur une coquille, appelée en grec oçpaxov , d'où est venu le nom d'ostracisme. Cette sorte de bannissement n'était point une punition ordonnée pour aucun crime, ni une peine infamante ; et c'étaient les plus illustres citoyens ' , et souvent même les plus gens de biqp , qui y étaient exposés. Je ne prétends point me rendre ici l'avocat ou l'apologiste de l'ostracisme , qui , pouvant être considéré sous différentes faces , peut aussi partager les esprits sur le jugement qu'on en doit porter. Comme cette loi semblait n'attaquer que la vertu et n'en voulait qu'au mérite , il n'est pas étonnant qu'à la regarder seulement de ce côté-là elle paraisse extrêmement odieuse et qu'elle révolte tout esprit raisonnable. C'est ce qui a porté Valère Maxime à taxer de folie et d'extravagance publique cette coutume et cette loi , qui punissait les plus grandes vertus comme on punit aiK leurs les crimes, et qui payait par l'exil les services Val. Max. rendus à l'état. Quid ouest quin publica dementia sit existimanda , summo comensu maximas virilités quasi

1 Miltiade, (Jimon, Aristide, Thémistocle , etc.

gravissima delicta punire > beaeficiaque iiijuriis repende i\ >

Sans donc vouloir justifier absolument l'ostracisme, je demande qu'il me soit permis d'en approfondir les raisons et d'en examiner les avantages. Car je ne puis mimaginer qu'une république aussi sage que celle d'Athènes eût souffert si long-temps et même autorisé une coutume qui n'aurait été fondée que sur l'injustice et sur la violence. Et ce qui me confirme dans cette opinion, c'est que, quand on abrogea cette loi à Athènes, ce ne fut point à titre d'injustice, mais parce qu'ayant eu lieu par rapport à un citoyen méprisé de toute la ville (il se nommait Hyperbolus, et vivait du temps de Nicias et d'Alcibiade j, on crut que désormais l'ostracisme ' , flétri et dégradé par cet exemple , désbonorerait un honnête homme et serait injurieux à sa réputation.

Aussi voyons-nous que Cicéron a ne condamne pas cette loi avec autant de sévérité que Valère Maxime , et qu'en plaidant pour Sextius , que l'on voulait faire bannir, quoiqu'il eût intérêt de décrier les bannissements, il se contente de taxer les Athéniens de légèreté et de témérité. Plutarque s'en explique en plusieurs endroits d'une manière assez favorable , ou du moins qui n'est pas dure ni injurieuse, comme on le verra dans la suite. C'est ce qui me porterait à croire que Valère Maxime a jugé de cette loi trop superfi-

Ê<4 toÛtcj iWff^epacva; i S'iui.bç num gvavitate disjunctos , non de-

<o; y.7.Û'jCpica£vov tô «pàyu.a xat erant qui îempublicam contra po-

r:j.',-E-y,}.ay.'.(7u-'vGv , à<j;f>.E 7r«VTâ- puli tenu'iilateni defenderent , quiiiu

Àw;, y,7.i y.y.T ïi.'ja vj . (Plut, in Arist. ) omnes , qui ita lc<<iant , e civitate

2 « Apud Atbenienscs, homines expellerentur. » (Pro Sext. n. 14 1.) gi'aecoa , longé a nostrorum homi-

l'jS TRAITK DES ÉTUDES»

eiellement, et qu'il s'est trop laissé frapper de quelques inconvénients sans approfondi ce qu'elle pouvait avoir d'avantageux. Examinons donc quels pouvaient être

ces avantages.

i° C'était une barrière très-utile contre la tyrannie dans un état purement démocratique, dont la liberté, qui en est l'ame et la loi souveraine, ne pouvait subsister que par l'égalité. Il était difficile que le peuple ne prît ombrage de la puissance des citoyens qui s'élevaient au-dessus des autres, et dont l'ambition1, si naturelle au cœur de l'homme, donnait de justes alarmes à une république extrêmement jalouse de son indépendance. Il convenait de prendre de loin des mesures pour les faire rentrer dans l'ordre , d'où leurs grands talents ou leurs grands services semblaient les avoir tirés. Ils se souvenaient encore de la tyrannie de Pisistrate 2 et de ses enfants , qui n'avaient été que de simples citoyens comme les autres. Ils avaient devant les yeux Éphèse , Thèbes , Corinthe , Syracuse , et presque toutes les villes grecques, dont les tyrans s'étaient emparés dans le temps que leurs citoyens ne craignaient rien pour leur liberté. Et qui oserait assurer que Tbémistocle, Éphialte. l'ancien Démosthène, Alcibiade , et même Cimon et Périclès , eussent refusé de régner à Athènes s'ils avaient pu l'entreprendre , comme Pausanias et Lysandre le tentèrent à Lacédémone , et tant d'autres dans leurs républiques , et comme César le fit à Rome ?

1 Tvi <5W[j.si PapsT; , icat irpô; lyrannidem , guae paucis annis apte iVJrr.Ta (^u.ox.pa-iy.7]v à<riW,cTfoi. fuerat , omnium civiuro suorum po- (Plut. in Vita Themist.) tentiam extimescebant.»(CoRN.NEr.

2 «Atlicnienses,propterPisistrati in Milt. cap. 8.)

TRAITÉ DES ÉTUDES. ÇfJCJ

■2° Cette sorte de bannissement n'avait rien de honteux et d'infamant. Ce n'était point, dit Plutarque , invita Arist. une punition de crime ou de malversation , mais une précaution jugée nécessaire contre un orgueil et une puissance qui devenaient à charge. C'était un remède doux et humain contre l'envie , à qui un trop grand mérite faisait ombrage et donnait de violents soupçons. En un mot , c'était un moyen sûr de mettre l'esprit du peuple en repos, sans se porter à aucune violence contre le banni. Car il conservait la jouissance et la disposition de son bien; il possédait tous les droits et tous les privilèges de citoyen , avec l'espérance d'être rétabli dans un temps fixe , qui pouvait être abrégé par une infinité d'incidents. Ainsi on ne rompait point par l'ostracisme tous les liens qui attachaient l'exilé à sa patrie; on ne le poussait point au désespoir; on ne le forçait pas à prendre des partis extrêmes. Aussi voyons-nous par l'événement que ni Aristide, ni Cimon , ni ïhémistocle même , ni les autres , n'ont point pris des engagements contre leur patrie , et qu'au contraire ils ont toujours conservé pour elle beaucoup de fidélité et de zèle : au lieu que les Romains , faute d'avoir une loi pareille, ont forcé Camille à faire des imprécations contre sa patrie, ont engagé Coriolan à prendre les armes contre elle, comme le fit aussi depuis Sertorius contre son inclination. On en venait d'abord à faire déclarer un citoyen ennemi de l'état, comme César, Marc-Antoine, et plusieurs autres ; après quoi il ne restait plus de ressource que dans le desespoir, ni d'assurance pour sa propre conservation que dans les violences et les guerres ouvertes.

3° C'est aussi par cette loi que les Athéniens se sont

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