‹ OEuvres complètes. Accompagnée d'observations et d'éclaircissements historiques (volume 5)Chapitre 40 sur 82 · Emulation pour les arts et pour les sciences · texte numérisé non relu

Emulation pour les arts et pour les sciences

Diodore de Sicile, dans la préface du douzième livre de ses histoires, fait une réflexion fort sensée sur les temps et sur les événements dont je viens de parler. Il remarque que jamais la Grèce ne fut menacée d'un plus grand danger que lorsque Xerxès, après s'être assujetti tous les Grecs asiatiques, vint l'attaquer avec une armée formidable, qui semblait devoir infailliblement

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lui faire subir le même sort. Cependant elle ne fut jamais plus glorieuse ni plus triomphante que depuis cette expédition de Xerxès , qui est, a proprement parler, l'époque où commence le beau temps de la Grèce, et qui lit en particulier pour Athènes l'occasion et la source de cette gloire qui a rendu son nom si célèbre. Pendant les cinquante années qui suivirent, on vit sortir du sein de cette ville une foule de grands hommes en tous genres, pour les arts, pour les sciences, pour la guerre, pour le gouvernement et la politique.

Pour me borner ici a ce qui regarde les beaux-arts et les sciences, ce qui les porta en si peu de temps à un si haut degré de perfection furent les récompenses et les distinctions proposées à ceux qui y excellaient, qui allumèrent parmi les beaux esprits et les habiles ouvriers une émulation incroyable.

Cimon, au retour d'une glorieuse campagne, ayant rapporté à Athènes les os de Thésée, le peuple, pour conserver la mémoire de cet événement, établit une dispute entre les poètes tragiques, qui devint fort célèbre. Des juges tirés au sort décidaient du mérite des pièces, et adjugeaient la couronne au vainqueur au milieu des louanges et des applaudissements de toute rassemblée. Dans celle-ci, l'archonte, voyant parmi les spectateurs de grandes brigues et de grandes partialités, nomma pour juges Cimon lui-même et neuf autres généraux. Sophocle, encore tout jeune ,4|Jonna pour-lors sa première pièce; et il l'emporta sur Eschyle, qui jusque-là avait fait l'honneur du théâtre et y avait toujours primé sans contestation. Ce dernier ne put survivre à sa gloire. Il sortit d'Athènes et se retira en Sicile, où bientôt après il mourut de chagrin. Pour

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Sophocle, sa gloire alla toujours eu croissant et ne l'abandonna pas même dans sou extrême vieillesse. Ses culants l'ayant appelé en jugement pour le faire interdire sous prétexte que son esprit s'affaiblissait de jour en jour, pour toute apologie il lut devant les juges une pièce intitulée OEdipus Coloriais, qu'il venait tout récemment d'achever, et il gagna son procès.

La gloire de remporter le prix dans ces disputes, où toutes sortes de personnes s'empressaient de produire des ouvrages d'esprit, était regardée comme un konneur si distingué, qu'elle faisait même l'objet de l'ambition des princes, comme l'histoire nous l'apprend des deux Denys de Syracuse.

Luclan. in Ce fut pour Hérodote une journée bien glorieuse et un plaisir bien flatteur lorsque toute la Grèce assemblée aux jeux olympiques crut, en lui entendant faire la lecture de ses histoires, entendre les Muses mêmes parler par la bouche de cet historien ; ce qui fit qu'on donna aux neuf livres qui composent son ouvrage les noms des neuf Muses. Il en était de même des orateurs et des poètes qui y prononçaient en public leurs discours, et y lisaient leurs poésies. Quel aiguillon de gloire n'excitaient point dans les esprits des applaudissements reçus sous les yeux et par les acclamations de presque tous les peuples de la Grèce !

L'émulation n'était pas moindre parmi les habiles ouvriers ; et ce fut par là que , sous Périclès , dans un espace de temps assez court , tous les arts furent portés à une souvera in perfection.

Ce fut lui qui bâtit l'Odéon ou théâtre de musique ?

riut. in vita et qui fit le décret par lequel il était ordonné qu'on Pencl célébrerait des jeux et des combats de musique à la

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fête des Panathénées; et, ayant été élu juge et distributeur des prix, il ne crut pas se déshonorer en réglant et marquant dans un grand détail les lois et les conditions de ces sortes de disputes.

A qui le nom de Phidias et la réputation de ses ou- UAd. \rages ne sont-ils point connus? Ce célèbre sculpteur, infiniment plus sensible à la gloire qu'à l'intérêt, se hasarda, malgré l'extrême délicatesse qu'il connaissait au peuple d'Athènes sur ce point, d'insérer son nom ou du moins la ressemblance de son visage dans une fameuse statue, ne croyant pas qu'il pût y avoir pour lui de plus précieuse récompense de son travail que de partager avec son ouvrage une immortalité dont luimême était l'auteur et la cause.

On sait avec quelle ardeur les peintres entraient en lice l'un contre l'autre, et avec quelle vivacité ils se disputaient la palme. Leurs ouvrages étaient exposés en public, et des juges également habiles et incorruptibles adjugeaient la victoire a celui qui avait le mieux réussi.

Parrhasius et Zeuxis disputèrent ainsi ensemble : . celui-ci avait représenté dans un tableau des raisins qui étaient si ressemblants, que les oiseaux vinrent les becqueter ; l'autre, dans le sien, avait peint un rideau : Zeuxis, fier du puissant suffrage des oiseaux, le pressa comme en insultant, de tirer le rideau afin qu'on vît son ouvrage; il connut bientôt son erreur1, et céda la palme à son émule, avouant ingénument qu'il était vaincu, puisque, s'il avait trompé les oiseaux,

1 « Intellccto errore concessit pal- tem se artificem. ■> (J'i.i.n. lit». 55, main ingenuo pudore , qùoniam ipse cap. to.) Tolucres fefellissci . l'.n iluisins au-

Parrhasius l'avait trompé lui-même, tout maître en l'art qu'il était.

Ce que j'ai dit de l'ardeur qu'un seul homme excita à Athènes par rapport au\ arts et aux sciences nous montre combien l'émulation pourrait faire de hien dans un élat, si elle était appliquée à des choses utiles au puhlic, et si elle était retenue et renfermée dans de justes hornes. Quel honneur n'ont point fait à la Grèce les hahiles ouvriers et les savants hommes qu'elle a produits en si grand nombre, et dont les ouvrages, supérieurs à l'injure des temps et à la malignité de l'envie, sont encore aujourd'hui regardés, et le seront toujours, comme la règle du hon goût et le modèle de la perfection ! Des marques d'honneur et de justes récompenses attachées au mérite piquent et réveillent l'industrie, animent les esprits et les tirent d'une espèce d'engourdissement et de léthargie, et remplissent en peu de temps un royaume d'hommes illustres en tout genre. Feu M. Colbert, minisire d'état, avait destiné par an quarante mille écus pour ceux qui se distingueraient dans quelque genre que ce fût, ou dans les arts, ou dans les sciences; et il disait souvent à des personnes r de confiance qu'il avait chargées du soin de lui faire connaître les habiles gens, que, s'il y avait dans le royaume quelque homme de mérite qui souffrît et fût dans le besoin, il en chargeait leur conscience et les en rendait responsables. Ce ne sont point ces sortes de dépenses qui ruinent un état; et un ministre qui aime véritablement son prince et sa patrie ne peut guère mieux les servir qu'en leur procurant, par d'as-

1 M. Perrault et M. l'abbé Gallois.

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sez modiques sommes , des avantages si précieux et une gloire si durable : car, pour appliquer ici ce que dit Horace sur un autre sujet, quand il manque quelque chose aux gens de bien, on peut acheter des amis à bon prix.

Vilis amicorum est annona, bonis ubi quid deest. Horat.l. i,

epist. i2.

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