‹ OEuvres complètes. Accompagnée d'observations et d'éclaircissements historiques (volume 5)Chapitre 6 sur 82 · VICTOIRES · texte numérisé non relu

VICTOIRES

S'il y a quelque chose qui soit capable d'élever l'homme au-dessus de l'homme même, et de lui donner une supériorité qui le distingue du reste des mortels, il semble que c'est la gloire qui revient des combats et des victoires. Un prince, un général qui marche à la tête d'une nombreuse armée dont tous les yeux sont tournés vers lui; qui d'un seul signal fait remuer ce vaste corps dont il est l'aine , et met en mouvement cent mille bras; qui porte par-tout la terreur et l'effroi; qui voit tomber devant lui les plus forts remparts et les plus hautes tours; devant qui, en un mot, tout l'univers étonné et tremblant garde le silence : un tel homme paraît quelque chose de bien grand , et semble approcher beaucoup de la Divinité.

Cependant, quand on examine de sang- froid, sans préjugés, et avec des yeux éclairés par la raison, ces fameux héros de l'antiquité, ces illustres conquérants, on trouve souvent que cet éclat si brillant des actions guerrières n'est qu'un vain fantôme, qui peut imposer de loin , mais qui disparaît et s'évanouit à mesure qu'on s'en approche; et que toute cette prétendue

{')-2 I R \ I I I I) ES Ë 1 I DliS.

gloire n'a souvent pour principe et pour fondement que l'ambition, l'avarice, l'injustice, la cruauté.

C'est ce que Sénèque remarqué des plus grands guerriers, et de ceux qui ont eu le plus de part à l'ads«nec.Epist. miralion de tous les siècles. On trouve, dit-il, assez de héros qui ont porté au loin le fer et le feu, qui ont forcé des villes regardées, avant eux, comme imprenables; qui ont conquis et ravagé de vastes provinces, et qui sont arrivés jusqu'au bout de l'univers couverts du sang des nations. Mais ces hommes, vainqueurs de tant de peuples, étaient eux-mêmes vaincus par leurs passions. Us n'ont trouvé personne qui leur résistât ; mais eux-mêmes n'avaient pu résister à l'ambition et à la cruauté.

Tbid. Peut -on appeler autrement que fureur ce mouve-

ment impétueux qui poussait Alexandre dans des pays éloignés et inconnus pour les ravager? Etait -il sage d'enlever à chaque particulier, à chaque pays ce qu'il avait de plus cher et de plus précieux, et de porter par -tout la désolation, en commençant par la Grèce même , à laquelle il était redevable de son éducation ? Quelle rage de gloire que celle pour qui le monde entier était trop petit ! Il demandait un jour à un pirate qu'il avait pris, quel droit il croyait avoir d'infester ainsi les mers : « Le même ' , répliqua le pirate

r « Eleganter et veraciter Alexan- id ego exiguo navigio facio , latro

dro illi magno quidam comprehen- vocor : quia tu magnâ classe , impe-

sus pirata respondit. Nam quum idem rator. » ( Fragment de Cicéron , du

rex hominem intenogasset , quid ei troisième livre de la République , cité

videretur , ut mare haberet inf'estum ; par S. Augustin , liv. 4 de la Cité de

ille libéra contumaeià , Quod tibi . Dieu, chap. 4.) inquit , ut orbem terrarum. Sed quia

, avec une libre fierté, que tu as de piller l'univers. « Mais, parce que je le fais avec un petit navire, on « m'appelle brigand; et toi , qui le fais avec une grande « flotte, on te donne le nom de conquérant. » Réponse très-spirituelle, et encore plus véritable!

Qu'est-ce qui étouffa ' dans le cœur de César tous les sentiments de fidélité, de soumission, de justice, d'humanité et de reconnaissance qu'il devait à sa république, qui l'avait tiré de la foule des citoyens pour lui confier les plus grands commandements et pour lui prodiguer les dignités et les honneurs, sinon une ambition démesurée, et une illusion de fausse gloire qui lui inspira un désir ardent de voir tous les autres au-dessous de lui, et qui lui fit dire qu'il aimerait mieux être le premier dans un village que le second à Rome? Quel autre motif le porta à tourner contre le sein de sa patrie les armes mêmes qu'elle lui avait mises à la main contre les ennemis de l'état , et d'employer toute la puissance et toute la grandeur qu'il rie tenait que d'elle seule, pour la mettre aux fers après l'avoir fait nager dans le sang de ses enfants? Il pensait sans doute , comme disait Civilis , chef des révoltés Tacit. Hist. contre les Romains , que tout est permis à un homme ' 4' c' x4' qui a les armes à la main , et qu'on ne rend point compte de la victoire , victoriœ rationem non reddi.

Tout homme équitable et sensé, qui lira attentivement et de suite toutes les vies des hommes illustres, Crées et Romains, de Plutarque, s'il s'examine et s'interroge lui-même, sentira au fond de son cœur que ce n'est point à Alexandre ni à César qu'il donne la

1 •< Quid C. Cnsarem in sua fata et ambitio , et nullus supra ca-lems pariter ac publica unmisit ? Gloria . emmenai modus. » ( Skn. Epis t. 94.)

préférence sur tous les autres; qu'ils ne sont ni les plus grands, ni les plus accomplis, ni ceux qui font le plus d'honneur à la nature humaine; et qu'il ne les juge pas les plus dignes de son estime, de son amour, de sa vénération, ni des justes louanges de la postérité.

D'ailleurs, la valeur guerrière laisse souvent des hommes, que des victoires ont rendus célèbres, trèsfaibles et très -médiocres dans d'autres temps, et par rapport à d'autres objets : mêlés de bonnes et de mauvaises qualités 1 , ils font effort pour paraître grands quand ils se donnent en spectacle ; mais ils rentrent dans leur petitesse naturelle dès qu'ils se négligent et qu'ils n'ont plus de témoins. On est étonné, quand on les voit seuls et sans armées, combien il y a de distance entre un général et un grand homme.

Pour porter sur ces fameux conquérants un jugement équitable et éclairé, il est nécessaire d'apprendre aux jeunes gens à séparer avec soin ce qu'ils ont d'estimable d'avec ce qui est digne de censure. En rendant justice à leur courage, à leur activité, à leur habileté dans les affaires, à leur prudence, il faut les plaindre d'avoir souvent ignoré l'usage qu'ils devaient faire de ces grandes qualités, et d'avoir employé au vice et à leurs passions des talents toujours estimables en euxmêmes, mais qui n'auraient dû servir qu'à la vertu. Faute de distinguer des choses si différentes, il n'est que trop ordinaire de confondre leurs véritables motifs avec les prétextes, la fin secrète qu'ils se proposaient avec les moyens qu'ils employaient, leurs talents avec

1 « Malis bonisque artibus mis.- maie audiebant. » (Tac. Hist.lih. i tus, etc. Palàm laudares : sécréta cap. 10.)

l'abus qu'ils en ont fait. Et par une erreur encore plus pernicieuse, en nous laissant trop éblouir par leurs belles actions, dont l'éclat couvre ce qu'elles ont de vicieux et d'injuste, nous leur accordons une estime entière et sans exception , et nous accoutumons les personnes peu attentives à mettre le vice à la place de la vertu, et à combler de louanges ce qui ne mérite que du blâme. Ce qui peut rendre les victoires glorieuses et dignes d'admiration, c'est la justice de la guerre et la sagesse du conquérant ; car il faut poser pour principe que la gloire ne peut jamais être séparée de la justice : Nihil honestum esse polest , quod justi- cif£™.

.... de Off. 1. i,

tid vacat; et que si c'est la cupidité et non l'utilité n. 62. publique qui fait affronter les périls r, une telle disposition ne mérite point le nom de courage et de force, et ne peut être appelée qu'audace et férocité.

Une parole célèbre du cbevalier Bayard mourant Hist. du

.. -, ' • ' 1 • • IV chevalier

montre bien la vente de ce que je viens de dire. Bayard. Il avait été blessé mortellement en combattant pour son roi, et était couché au pied d'un arbre. Le connétable duc de Bourbon, qui poursuivait l'armée des Français, passant près de lui, et l'ayant reconnu, lui dit qu'il avait grande pitié de lui, le voyant en cet état , pour avoir été si vertueux chevalier. Le capitaine Bayard lui répondit : Monsieur, il n'y a point de pitié en moi , car je meurs en homme de bien. Mais j'ai pitié de vous, de vous voir servir contre votre prince et votre patrie et votre serment. Et peu après Bayard rendit l'esprit. La gloire est- elle ici du coté du vain-

1 •■ Aninius paratus ad periculum , men habeat , tfakw Imtitudiiiis. •• si suâ cupiditate , non ntilitate com- (lbid. n. 63.) muni impellitur, audacia; potiùs no-

Tomc XXFH. Tr. des Étud. 5

queur? et le sort du mourant ne lui est -il pas infiniment préférable ?

Page 1