Tome IT. Hist. aitc
relatives à la conquête de la Médie par les Perses , circonstances dont il ne dit pas un mot dans la Cyropédie.
Les erreurs géographiques qu'il a commises ne sont pas moins graves :
elles sont telles , dit M. de Ste-Croix , qu'on aurait peine à les souffrir dans un poète épique.
Si , des faits relatifs à la chronologie, à l'histoire et à la géographie, on passe aux détails de mœurs, aux préceptes de gouvernement ou de morale , répandus dans cet ouvrage, et qui en font le corps , oh y découvre à chaque instant des traces de fiction. C'est un disciple de Socrate qui veul appliquer la doctrine de son maître au gouvernement d'un grand peuple , et prouver qu'un roi doit régner par la bienfaisance , et qu'avec cette seule vertu il aura plus de supériorité sur ses ennemis qu'avec ses armes.
Pour montrer la certitude de ces principes, Xénophon cherche à les mettre en action; il nous fait voir l'empire de Babylone renversé par la défection des peuples et des grands que les bienfaits de Cyrus ont gagnés. Les détails, concernant l'éducation de ce conquérant , ne sont amenés que pour faire sentir la nécessité de développer chez tous les hommes les heureuses qualités qu'ils ont reçues de la nature, et de perfectionner le caractère et les mœurs des peuples par de sages institutions. Quant aux usages des Perses , comme son objet n'était point d'en donner un tableau iidèle , il ne se fait aucun scrupule de leur prêter très-souvent "ceux des
98 HISTOIRli AJNCIENNE.
Hérodote. On sait que Xenoplion servit îong-tenips sous le jeune Cyrus, qui avait clans ses troupes un grand nombre de seigneurs persans avec lesquels sans
Grecs : telles sont les trois libations qu'on faisait» dans les festins ( Cjrop. II. 3. I. et ibi Schneid. ) ; telle est encore la marche nocturne de l'aroiée persane ( Id. V. 3. 5qi ) , tandis qu'on sait que les Perses ne se mettaient point en route après le coucher du soleil , à moins d'une nécessité pressante ; c'est encore ainsi que Xénophon leur fuit invoquer les dieux de la Grèce , à la manière des Grecs, et entonner leP^fflw , lorsqu'ils marchent à l'ennemi.
Mais ce qu'il y a de remarquable, c'est que l'auteur a donné aux Perses pi-esque tous les usages des Lacédémoniens; et là, se montre cette prédilection décidée et quelquefois injuste qu'il a constamment manifestée pour les institutions de Lacéilémone:
c'est une observation de Camerarius, confirmée par Zeune et Weiske (/>«put. de Cyropœd. , § 9;.
Les Lacédémoniens marchaient au combat la tète ceinte d'une couronne ( Xenoph. P\.ep. Laced. XIII , § 8. ) : Cyrus ordonne à ses soldats de couronner leurs tètes [Cyrop. III , 3, 40, 4'-).
Les Lacédémoniens portaient des tuniques rouges en allant à l'ennemi (Id. Rtp. Laced. 'K.l. ^3): nous lisons la même chose des Perses dans la Cyropédie ( VI , 4 , i ).
Chez les Lacédémoniens, la puissance des rois était restreinte dans des limites fort resserrées ; ils vaquaient aux fonctions du sacerdoce (Id. Rep. Laced. XIII , II) : c'est ce que nous trouvons également chez les Perses(0-'o/'.lV,5, 17; VIII, 7,1).
Lycurgue avait institué l'éducation publique à Sparte, et les enfants étaient censés appartenir à la patrie, plutôt qu'à leurs parents (^Plcjt.
in Lycurg. , § i 5 ; Aristot. PoUc.
VIII , I , § 3 ) : Xénophon suppose précisément la même institution chez les Perses ( Cyrop. I , c. 2).
Une ressemblance de ce genre existe dans beaucoup d'autres traits qu'il serait trop long' de rapporter :
et l'on voit que Xénophon , vouhmt nous montrer chez les Perses le modèle d'une n;ition civilisée, ne trouve rien de mieux que de leur prêter les usages de ses chers Lacédémoniens.
Le résumé fort court que je viens de présenter , sufiit pour montrer que les Anciens ont eu pleinement raison dans l'opinion qu'ils s'étaient formée de la Cvropédie : admirable comme traité de morale appliquée au gouvernement, cet ouvrage n'a sous le rapport historique qu'une autorité très-faible. C'est le sentinrent des critiques qui ont examiné à fond cet ouvrage , d'Érasme , de Vossius, de LouisVives, de Scaliger, de Calvisius, de Simson, de Fraguier, de Desvignoles, de Fréret, de Larcher, de Ste. -Croix, etc. Ils reconnaissent tous, dans laCvropédie un roman mêlé de quelques vérités historiijues, dans lequel la plupart des personnages sont d'invention, et presque tous les faits ou entièrement fictifs ou arrangés à plaisir ; en sorte qu'il est assez difficile d'y séparer le vrai du faux.
11 résulte de ces observations que ce chapitre de Rollin, qui contient la vie de Cyrus d'après Xénophon ,
doute cet écrivain , curieux comme il était , s'entretenait souvent, pour s'instruire par leur moyen des mœurs et coutumes des Perses , de leurs conquêtes , et sur-tout de celles du prince qui avait fondé leur monarchie , et dont il se proposait d'écrire Thistoire. C'est ce qu'il nous apprend lui-même dans le commencement de la Cyropédie. « Comme ce grand personnage , dit-il , m'a « toujours paru digne d'admiration , j'ai pris plaisir à « rechercher sa naissance, quel a été son naturel, de a quelle façon il a été élevé , pour connaître par quels « moyens il a pu devenir un si grand prince , et je <(. n'avance rien que je n'aie appris \ »
Au reste, ce que dit Cicéron dans la première lettre à son frère Quintus, que Xenophon ^ avait compose V histoire de Cyrus, non suivant l'exacte vérité, mais comme le modèle d'un bon gouvernement , ne doit rien diminuer de l'autorité de ce judicieux écrivain , ni de la créance qui lui est due. Ce qu'on en peut conclure , c'est que le dessein de Xenophon , aussi grand philosophe que grand capitaine , n'a pas été simplement d'écrire l'histoire de Cyrus , mais d'apprendre aux princes , dans la personne de celui-ci , l'art de régner et de se faire aimer de leurs sujets malgré le faste et l'élévation de la puissance souveraine. Il a pu , dans cette vue , prêter à son héros quelques pensées, quelques sentiments,
peut se lire avec un vif intérêt, parce les différents détails contenus dans
qu'il offre une^nalyse très-bien faite ce chapitre — L. de la Cyropédie ; mais qu'on ne ' Ce n est paslà tout-à-fa!t lesens
saurait compter sur la certitude de l'original. Voyez la note ci-des-
d'aucun des détails dont il se com- sus , p. 97 , col. i. — L. pose. 2 « Cyrus ille a Xenophonte , non
Ces observations générales me ad historiœ fidem scriptus , sed ad
dispenseront de faire des notes sur effigiem justi imperil. «
Tom. 6,
lOO HISTOIRE ANCIENNE.
quelques discours; mais le fond des événements et des faits qu'il rapporte doit passer pour vrai , et leur conformité avec l'Ecriture sainte en est une preuve évidente ^. On peut lire la dissertation de M. Tabbé Banier sur ce sujet dans les mémoires de l'académie des p. 400. Belles-Lettres.
Pour plus grande clarté, je divise l'histoire de Cyrus en trois parties. La première s'étendra depuis sa naissance jusqu'au siège de Babylone ; la seconde renfermera la description du siège et de la prise de cette ville , et de tout ce qui regarde ce grand événement; la troisième contiendra Ihistoire de ce prince depuis la prise de Babylone jusqu'à sa mort.
ARTICLE PREMIER
Histoire de Cyrus, depuis son enfance jusqu'au siège de Babjlone.
Cet intervalle, outre l'éducation de Cyrus et le voyage qu'il fit en Medie chez Astyage, son grand-père, renferme les premières campagnes de ce prince et les importantes expéditions qui en furent la suite.
§ L Éducation de Cjrus.
Xenoph. Cyrus était fds de Cambyse, roi de Perse, et de
Cyrop 1 I, J.Iandane, fdle d' Astyage, roi des Mèdes. Il naquit un An m 34o5 an après Cyaxare , son oncle , frère de Mandane.
Av.J.C.5c)9. " , , . ,
Les Perses, divises en douze tribus, étaient alors renfermés dans une seule province de cette vaste région qui depuis a porté leur nom , et ne faisaient tous en-
* Sur cette prétendue conformité, vovez Des-vignoles ( Chronol. de l'Hist. sainte , T. II , p. 476. ) — L.
semble que six-vingt mille Lommes. Dans la suite, cette nalion ayant acquis l'empire crOricnt par la sagesse et par la valeur de Cyrus , le nom de la Perse s'étendit avec leur fortune , et comprit ce vaste espace de pays qui s'étend du levant au couchant, depuis le fleuve Indus jusqu'au Tigre, et du septentrion au midi , depuis la mer Caspienne jusqu'à TOcean. Ce nom a encore aujourd hui la même étendue.
Cyrus était bien fait de corps , et encore plus estimable par les qualités de l'esprit ; plein de douceur et d'humanité, de désir d'apprendre, d'ardeur pour la gloire. Il ne fut jamais effraye d'aucun péril , ni rebuté d'aucun travail, quand il s'agissait d'acquérir de l'honneur. Il fut élevé selon les lois des Perses , qui pour lors étaient excellentes par rapport à l'éducation.
Le bien public, l'utilité commune étaient le principe Cyrop. i. i, et le but de toutes leurs lois. L'éducation des enfants était regardée comme le devoir le plus important et la partie la plus essentielle du gouvernement. On ne s'en reposait pas sur l'attention des pères et des mères, qu'une aveugle et molle tendresse rend souvent inca- . pables de ce soin : l'état s'en chargeait. Ils étaient élevés en commun , d'une manière uniforme. Tout y était réglé : le lieu et la durée des exercices, le temps des r-epas, la qualité du boire et du manger, le nombre des maîtres, les différentes sortes de châtiments. Toute leur nourriture , aussi - bien pour les enfants que pour les jeunes gens, était du pain, du cresson et de l'eau; car on voulait de bonne heure les accoutumer à la tempérance et à la sobriété; et d'ailleurs, cette sorte de nourriture simple et frugale, sans aucun mélange de sauces ni de ragoûts , leur
lOU HISTOIRE ANCIENNE.
fortifiait le corps, et leur préparait un fonds de santé capable de soutenir les plus dures fatigues de la guerre jusque dans Tàge le plus avancé.
Ils allaient aux écoles pour y apprendre la justice, comme ailleurs on y va pour apprendre les lettres et les sciences ; et le crime qu'on y punissait le plus sévèrement était Tingratitude.
La vue des Perses , dans tous ces sages établissements, était d'aller au-devant du mal , persuadés qu'il vaut bien mieux s'appliquer à prévenir les fautes qu'à les punir ; et au lieu que, dans les autres états, on se contente d'établir des punitions contre les méchants , ils tâchaient de faire en sorte que parmi eux il n'y eût point de méchants.
On était dans la classe des enfants jusqu'à seize ou dix-sept ans, et c'est là qu'ils apprenaient à tirer de l'arc et à lancer le javelot; après cela, on entrait dans celle des jeunes gens. C'est alors qu'on les tenait de plus court, parce que cet âge a plus besoin que tout autre d'être veillé exactement. Ils étaient dix années . dans cette classe : pendant ce temps, ils passaient toutes les nuits dans les corps -de -garde, tant pour la sûreté de la ville que pour les accoutumer à la fatigue. Pendant le jour, ils venaient recevoir les ordres de leurs gouverneurs , accompagnaient le roi lorsqu'il allait à la chasse , ou se perfectionnaient dans les exercices.
La troisième classe était composée des hommes faits; et ils y demeuraient vingt-cinq ans. C'est de là qu'on tirait tous les officiers qui devaient commander dans les troupes , et remplir les différents postes de l'état , les charges , les dignités. On ne les forçait point à porter
PERSES ET MÈDES. 1 o3
les armes hors du pays quand ils avaient passé cinquante ans.
Enfin ils passaient dans la dernière classe, où Ton choisissait les plus sages et les plus expérimentés pour former le conseil public et les compagnies des juges.
Par là tous les citoyens pouvaient aspirer aux premières charges de l'état ; mais aucun n'y pouvait arriver qu'après avoir passé par ces différentes classes, et s'en être rendu capable par tous ces exercices. Ces classes étaient ouvertes à tous ; mais il n'y avait ordinairement que ceux qui étaient assez riches pour entretenir leurs enfants sans travailler qui les y envoyassent.
Cyrus fut élevé de la sorte, et surpassa toujours Cyrop. i. r, ses égaux, soit par la facilité à apprendre, soit par le ^^^' courage ou par l'adresse à exécuter tout ce qu'il entreprenait.
§ II. Fojage de Cjrus chez Astyage son grand-père y et son retour en Perse.
Quand Cyrus eut atteint l'âge de douze ans, sa mère An. m. 3418 Mandane le mena en Medie , chez Astyage son grandpère, à qui tout le bien qu'il entendait dire de ce jeune prince avait donne une grande envie de le voir. Il trouva dans cette cour des mœurà bien différentes de celles de son pays. Le faste, le luxe, la magnificence, y régnaient par-tout. Astyage était superbement vêtu, avait les yeux ^ peints , le visage fardé , des cheveux
' Les Anciens , pour relever la la même teinture , pour donner aux
beauté du visage et donner plus de yeux plus de brillant. Cet artifice
vivacité au teint , formaient les sour- était en usage chez les Hébreux. Il
cils en arcs parfaits, et les teignaient est dit de Jézabel : Depinxit oçulos
en noir. Ils ajoutaient aux paupières snos stibio. 4 Reg. 9, 3o. Cette
ajoutés parmi les siens; car les Mèdes affectaient de vivre dans la mollesse, et de se vêtir d'écarlate , de porter des colliers et des bracelets, au lieu que les Perses étaient vêtus fort grossièrement. Cyrus ne fut point ébloui de tout cet éclat, et, sans rien critiquer ni condanmer, il sut se maintenir dans les principes qu'il avait reçus dès son enfance. Il charmait son grandpère par des saillies pleines d'esprit et de vivacité, et et gagnait tous les cœurs par des manières nobles et engageantes. J'en rapporterai un seul trait qui pourra faire juger du reste.
Astyage , voulant faire perdre à son petit-fils l'envie de retourner en son pays , fit préparer un repas somptueux, dans lequel tout fut prodigué, soit pour la quantité, soit pour la qualité et la délicatesse des mets. Cvrus regardait avec des yeux assez indifférents tout ce fastueux appareil; et comme Astyage en paraissait surpris : « Les Perses , dit-il , au lieu de tant de détours « et de circuits pour apaiser la faim , prennent un « chemin bien plus court pour arriver au même but ; un « peu de pain et de cresson les y conduit. » Son grand-
drogue avait aussi une force astrîn- peut citer Jérémie (TV, 3o ) et
gente qui rétrécissait les paupières, et Ezéchiel (XXIII, 4o), pour prou-
faisait paraître les yeux plus gi'anrls , ver que les Hébreux emplovaient ,
ce qui était regardé poiu" lors comme comme les Perses, le stibiiim qui
aine beauté. Plin. lib. 33, cap. 6. était une préparation d'antimoine.
De là vient cette épithète qu'Ho- Les anciens Egyptiens avaient le
mère donne si souvent aux déesses même usage ; on trouve fréquenunent
mêmes po'wTTiç Hf r, , Junon aux dans les hypogées ou souterrains
grands yeux. de Tbèbes, de petits vases contenant
= Quand on douterait que le mot cette substance , sous la fonne d'une
po'wTTi; etit cette origine, il n'en se- sorte de pommade noire. Cet usage
rait pas moins certain que cet usage subsiste encore en Egypte , en Nu-
a été général dans l'Orient. Outre bie et en Abyssinie. — L. le passage du livre des Rois , on
PERSES ET MÈDES.' Io5
père lui ayant permis de disposer à soi*grë de tous les mets qu'on avait servis , il les distribua sur-le-champ aux officiers du roi qui se trouvèrent présents ; à Tun , parce qu'il lui apprenait à montera cheval; à l'autre, parce qu'il servait bien Astyage; à un autre, parce qu'il prenait grand soin de sa mère. Sacas, échanson d'Astyage, fut le seul à qui il ne donna rien. Cet officier , outre sa charge d'echanson , avait celle d'introduire chez le roi ceux qui devaient être admis à son audience; et comme il ne lui était pas possible d'accorder cette faveur à Cyrus aussi souvent qu'il la demandait, il eut le malheur de déplaire à ce jeune prince, qui lui en marqua , dans cette occasion , son ressentiment. Astyage témoignant quelque peine qu'on eût fait cet affront à un officier pour qui il avait une considération particulière , et qui la méritait par l'adresse merveilleuse avec laquelle il lui servait à boire : « ]Ne faut-il que cela, mon papa, reprit Cyrus, « pour mériter vos bonnes grâces? je les aurai bientôt « gagnées; car je me fais fort de vous servir mieux que « lui. » Aussitôt on équipe le petit Cyrus en échanson. Il s'avance gravement d'un air sérieux , la serviette sur réjwule , et tenant la coupe délicatement de trois doigts; il la présenta au roi avec une dextérité et une grâce qui charmèrent Astyage et Mandane. Quand cela fut fait, il se jeta au cou de son grand-père, et, en le baisant, il s'écria plein de joie: ^ O Sacas , pauvre Sacas, te voila perdul f aurai ta charge. Astyage lui témoigna beaucoup d'amitié. « Je suis «très-content, mon fils, lui dit-il; on -ne peut pas « mieux servir. Vous avez cependant oublié une céré-
To6 HISTOIRE ANCIENNE.
« monie quiœst essenlitlle : c'est de faire l'essai. » En effet , l'eclianson avait coutume de verser de la liqueur dans sa main gauche , et d'en goûter avant que de présenter la coupe au prince. « Ce n'est point du tout « par oubli , reprit Cyrus , que j'en ai usé ainsi. Et V pourquoi donc? dit Astyage. — C'est que j'ai apprête hendé que cette liqueur ne fût du poison. — Du « poison! et comment cela? — Oui, mon papa; car il « n'y a pas long-temps que , dans un repas que vous « donniez aux grands seigneurs de votre cour, je (f m'aperçus qu'après qu'on eut un peu bu de cette « liqueur, la tête tourna à tous les convives. On criait, « on chantait , on parlait à tort et à travers. Vous pâte raissiez avoir oubhë,vous, que vous étiez roi, et eux, «qu'ils étaient vos sujets. Enfin, cjuand vous vouliez «vous mettre à danser, vous ne pouviez pas vous « soutenir. Comment , reprit Astyage , n'arrive-t-il pas « la même chose à votre père? Jamais , repondit Cyrus. « — Et quoi donc ? — Quand il a bu , il cesse d'avoir « soif; et voilà tout ce qui lui en arrive. »
On ne peut trop admirer ici Thabileté de Thistorien dans l'excellente leçon qu'il donne sur la sobriété. Il pouvait la faire d'une manière grave et sérieuse, et prendre le ton de philosophe ; car Xénophon , tout guerrier qu'il était , n'était pas moins philosophe que Socrate son maître. Au lieu de cela, il la met dans la bouche d'un enfant, et la déguise sous le voile d'une petite histoire , racontée dans l'original avec tout l'esprit et toute la gentillesse possibles.
Mandane étant sur le point de retourner en Perse : Cyrus se rendit avec joie aux instances réitérées que lui fit son grand-père de rester en Médie; afin, disait-
PERSES ET MKDES. 107
il , ne sachant pas encore bien monter à cheval , qu'il eût le temps de se perfectionner dans cet exercice inconnu en Perse, où la sécheresse et la situation du pays , coupé par des montagnes , ne permettaient pas de nourrir des chevaux.
Pendant cet intervalle de temps qu'il passa à la cour , il s'y fit infiniment estimer et aimer. Il était doux, affable, officieux, bienfaisant, libéral. Si les jeunes seigneurs avaient quelque grâce à demander au prince , c'était lui qui la sollicitait pour eux. Quand il y avait contre eux quelque sujet de plainte , il se rendait leur médiateur auprès du roi : leurs affaires devenaient les siennes , et il s'y prenait toujours si bien , qu'il obtenait tout ce qu'il voulait.
Il était à peu près dans sa seizième année lorsque le fils du roi des ^ Babyloniens (c'était Evilmérodac, fils de Nabuchodonosor), ayant fait une partie de chasse un peu avant son mariage , s'avisa , pour faire montre de sa bravoure , de faire une irruption dans les terres des Mèdes ; ce qui obligea Astyage de se mettre en campagne pour s'y opposer. Ce fut pour-lors que Cyrus , ayant suivi son grand-père , fit son apprentissage dans la guerre. Il s'y comporta si bien , que la victoire que les Mèdes remportèrent sur les Babyloniens fut principalement due à sa valeur.
L'année d'après, Cambyse l'ayant rappelé pour lui AN.M.3421. faire achever son temps dans les exercices des Perses, il partit sur-le-champ, pour ne donner, par son retar-
' Ces peuples sont toujours appe- avons vu auparavant que l'empire
lés Assyi-iens dans Xénophon ; et en avait éié entièrement détruit parla
effet, ce sont les Assyriens , mais de ruine de Ninive , gui en était la ca-
Babylone , qu'il ne faut pas confon- pitale. dre avec ceux de Ninive , dont nous
ro8 HISTOIRE ANCIENNE.
dément, aucun lieu de plainte contre lui ni à son père ni à sa patrie. On connut dans cette occasion combien il était tendrement aimé. A son départ tout le monde l'accompagna, ceux de son âge, les jeunes gens, les vieillards : Astyage même le conduisit à cheval assez loin ; et quand il fallut se séparer , il n'y eut personne qui ne versât des larmes.
Ainsi Cyrus repassa en Perse , oii il demeura encore un an dans la classe des enfants. Ses compagnons, après le séjour qu'il avait fait dans une cour aussi voluptueuse et remplie de faste qu'était celle des Mèdes , s'attendaient à voir un grand changement dans ses mœurs ; mais quand ils virent qu'il se contentait de leur table ordinaire, et que, s'il se rencontrait dans quelque festin, il était plus sobre et plus retenu que les autres , ils le regardèrent avec une nouvelle admi- , ration.
An. m. 3422 II passa de cette première classe dans la seconde , qui est celle des jeunes gens, où il fit voir qu'il n'avait point son pareil en adresse, en patience, en obéissance.
An. M. 3432 Dix années après, il fut admis dans la classe des
'^ '"^' hommes faits, et il y demeura pendant treize ans,
jusqu'au temps où il partit à la tête de l'armée de Perse pour aller au secours de son oncle Cyaxare.
§ III. Première campagne de Cjrus , qui va au secours de son oncle Cjaxare contre les Babyloniens.
An. M. 3444 Astyage, roi des Mèdes , étant mort, Cyaxare son
Cyrop^h^r^ fils , frère de la mère de Cyrus , lui succéda. A peine
"■^'- fut-il monte sur le trône, qu'il eut une rude guerre à
soutenir. Il apprit que le roi des Babyloniens (Neriglissor) armait puissamment contre lui, et qu'il avait déjà engagé dans sa querelle plusieurs princes, entre autres , Crésus roi de Lydie. 11 avait aussi envoyé des ambassadeurs vers le roi des Indes, pour jeter dans son esprit de mauvaises impressions contre les Mèdes et les Perses , en lui représentant qu'il était à craindre que ces deux peuples, déjà fort puissants d'ailleurs, s'étant unis par de nouvelles alliances , ne s'assujettissent à la fin toutes les autres nations, si l'on ne s'opposait au progrès de leur puissance. Cyaxare dépêcha donc vers Cambyse pour lui demander du secours, et chargea ses députés de faire en sorte que Cyrus eût le commandement de l'armée qu'on lui enverrait. Ils n'eurent pas de peine à l'obtenir. La joie fut universelle quand on sut que Cyrus marcherait à la tête de l'armée. Elle était de trente mille hommes , d'infanterie seulement ( car les Perses n'avaient point encore de cavalerie ) , mais tous hommes d'élite, et qui avaient été élevés d'une manière particulière. D'abord Cyrus avait choisi parmi la noblesse deux cents officiers des plus braves qui furent chargés d'en choisir chacun quatre autres de même sorte, ce qui faisait mille en tout, et c'étaient ces officiers qu'on appelait Ô[jloti|/.oi , ' et qui se signalèrent si fort dans la suite en toute occasion. Chacun de ces mille eut charge de lever parmi le peuple dix piquiers armçs à la légère , dix frondeurs et dix archers : ce qui montait en tout à trente-un mille hommes.
Avant qu'on procédât à ce choix, Cyrus crut devoir parler aux deux cents officiers , dont il loua extrêmement le courage , et qu'il remplit de l'espérance assurée
' Officiers de même dignité.
IIO HISTOIRE ANCIENNE.
d'un heureux succès. « Savez-vous , leur àit-il , à quels « ennemis vous aurez affaire? A des hommes mous, « lâches, efféminés, déjà à demi vaincus par les délices ; « qui ne peuvent souffrir ni la faim ni la soif; également <f incapables de soutenir ou le poids du travail ou la vue « du péril : au lieu que vous , accoutumés dès l'enfance « à une vie sobre et dure , la faim et la soif font le a seul assaisonnement de vos repas , les fatigues votre « plaisir, les dangers votre joie, l'amour de la patrie «et de la gloire votre unique passion. Comptez -vous « pour peu la justice de notre cause ? Ce sont les ennemis « qui nous attaquent : ce sont nos alliés qui nous ap- « pellent. Y a-t-il rien de plus juste que de repousser « l'injure qu'on veut nous faire ? Y a-t-il rien de plus « honorable que de voler au secours de nos amis? Mais « ce qui doit faire le principal motif de votre confiance, « c'est que je ne me suis point engagé dans cette expé- « dition sans avoir auparavant consulté les dieux et « imploré leur secours; car vous savez que c'est par où « j'ai toujours coutume de commencer toutes mes actions « et toutes mes entreprises. »
An. M. 3445 Cyrus partit bientôt après sans perdre de temps,
Av. J.C.55Q. . r . •« V • • ' 1 j-
mais ce ne rut qu après avoir encore invoque les dieux du pays ; car sa grande maxime , et il la tenait de son père, était qu'on ne devait jamais former aucune entreprise, soit grande, soit petite, sans consulter les dieux. Cambyse lui avait souvent représenté que la prudence des hommes est fort courte , leurs vues fort bornées, qu'ils ne peuvent pénétrer dans l'avenir, et <{ue souvent ce qu'ils croient devoir tourner à leur avantage devient la cause de leur ruine; au lieu que les dieux, étant éternels, savent tout, l'avenir comme
le passé, et inspirent à ceux: qu ils aiment ce qu'il est à propos d'entreprendre : protection qu'ils ne doivent à personne, et qu'ils n'accordent qu'à ctux qui les invoquent et les consultent.
Cambyse voulut accompagner son fils jusqu'aux frontières de la Perse. Dans le chemin, il lui donna d'excellentes instructions sur les devoirs d'un général d'armée. Cyrus croyait n'ignorer rien de tout ce qui regarde le métier de la guerre, après les longues leçons qu'il en avait reçues des maîtres les plus habiles qui fussent de son temps. Vos maîtres , lui dit Cambvse , vous ont-ils donné quelques leçons d'économie, c'està-dire de la manière dont il faut pourvoir aux besoins d'une armée, préparer des vivres, prévenir lesmaladies, songer à la santé des soldats, fortifier leurs corps par de fréquents exercices, exciter parmi eux de l'émulation, savoir se faire obéir, se faire estimer, se faire aimer des troupes? Sur chacun de ces points et sur beaucoup d'autres que le roi parcourut , Cyrus répondait qu'on ne lui en avait jamais dit un mot, et que tout cela était nouveau pour lui. Hé! que vous a-t-on donc montré? — ^ A faire des armes, reprit le jeune prince, à tirer de l'arc, à lancer un javelot, dessiner un camp, tracer un plan de fortification, ranger des troupes en bataille, en faire la revue, les voir marcher, défiler, camper. Cambyse se mit à rire , et fit entendre à son fils qu'on nç lui avait rien enseigné de ce qu'il y a de plus essentiel pour un bon officier et pour un habile général; et dans une seule conversation, qui mériterait certainement ^êtr# bien étudiée par les jeunes gens de qualité destinés à la guerre, il lui en apprit infiniment plus que n'avaient fait pendant plusieurs années
tous ces maîtres si vantés. Un seul exemple, quoique fort court , pourra donner quelque idée du reste.
Il s'agissait de savoir comment on pouvait rendre les soldats soumis et obéissants. Le moyen m'en paraît bien facile et bien sûr , dit Cyrus ; il ne faut que louer et récompenser ceux qui obéissent , punir et noter d'infamie ceux qui refusent de le faire. Cela est bon, répondit Cambyse , pour se faire obéir par force ; mais l'important est de se faire obéir volontairement. Or, le moyen le plus sûr d'y réussir, c'est de bien convaincre ceux à qui Ton commande qu'on sait mieux ce qui leur est utile qu'eux-mêmes; car tous les liommes obéissent sans peine à ceux dont ils ont cette opinion. C'est de ce principe que part la soumission aveugle des malades pour le médecin , des voyageurs pour un guide, de ceux qui sont dans un vaisseau pour le pilote. Leur obéissance n'est fondée que sur la persuasion où ils sont que le médecin, le guide, le pilote, sont plus habiles et plus prudents qu'eux. Mais que faut-il faire , demanda Cyrus à son père , pour paraître plus habile et plus prudent que les autres ? Il faut , reprit Cambyse , l'être effectivement ; et pour l'être , il faut se bien appliquer à sa profession , en étudier sérieusement toutes les règles, consulter avec soin et avec docilité les plus habiles maîtres, ne rien négliger de ce qui peut faire réussir nos entreprises, et sur -tout implorer le secours des dieux, qui seuls donnent la prudence et le succès.
Cyrop. 1. 2 , Quand Cyrus fut arrivé en Médie , près de Cyaxare , la première chose qu'il fit, après le%coij|pliments ordinaires , fut de s'informer de la qualité et du nombre des troupes de part et d'autre. Il se trouva, par le
PERSES ET MÈDES. l l'5
dénombrement qu'on en fît, que l'armée des ennemis montait à deux cent mille hommes de pied et soixante mille chevaux, et que les Mèdes et les Perses joints ensemble avaient à peine la moitié autant d'infanterie, et qu'il s'en fallait plus des deux tiers qu'ils n'eussent autant de cavalerie. Une si grande inégalité jeta Cyaxare dans un grand embarras et dans une grande crainte. Il n'imaginait point d'autre expédient que de faire venir de nouvelles troupes de Perse, en plus grand nombre encore que les premières. Mais, outre que le rem.ède aurait été fort lent , il paraissait impraticable. Cyrus, sur-le-champ, proposa un moyen plus sûr et plus court : ce fut de faire changer d'armes aux Perses, et au lieu que la plupart ne se servaient presque que de l'arc et du javelot, et ne combattaient par conséquent que de loin, genre de combat où le grand nombre l'emporte facilement sur le petit, il fut d'avis de les armer de telle sorte , qu'ils pussent tout d'un coup combattre de près et en venir aux mains avec les ennemis, et rendre ainsi inutile la multitude de leurs troupes. On goûta fort cet avis , et il fut exécuté surle-champ.
Il établit un ordre merveilleux dans les troupes , et Psl^. 44. y jeta une émulation étonnante par les récompenses qu'il proposait , et par ses manières honnêtes et prévenantes à l'égard de tout le monde. Il' ne faisait aucun cas de l'argent que pour le donner. II distribuait avec largesse des présents à chacun selon son mérite et sa condition. A l'un, c'était un bouclier, à l'autre une épée ou quelque chose de pareil. C'était par cette grandeur d'ame , cette générosité , et ce penchant à faire du bien , qu'il croyait qu'un général devait se dis-