Tome II. Hist. anc
l'yS HISTOIRE ANCIENNE.
de matières , et qu'elle avait toujours employé dans le gouvernement de l'état.
Il fut donc mandé sur - le - champ , et parla au roi avec une liberté véritablement prophétique. Il le fit souvenir de la manière terrible dont Dieu avait puni l'orgueil de son grand-père Nabuchodonosor ^ , et l'abus criant qu'il faisait de sa puissance, ne reconnaissant d'autre loi que sa volonté , et se croyant le maître d'élever l'un , d'abaisser l'autre , de ruiner celui - ci , de faire mourir celui-là , uniquement parce que tel était son bon plaisir. « Loin de profiter de son exemple, dit -il au fc roi , vous qui êtes son fils , vous avez affecté d'en- « chérir sur son orgueil et sur son impiété. Vous vous a êtes élevé contre le dominateur du ciel; vous avez « fait apporter devant vous les vases de sa maison « sainte , et vous avez bu dedans , vous , vos femmes et « vos concubines, avec les grands de votre cour. \ous « avez rendu un hommage public de louange et d'honte neur à vos dieux d'or et d'argent , de bois et de pierre , K qui ne voient point , qui n'entendent point, qui ne « sentent point ; et vous n'avez point rendu gloire au « Dieu qui tient votre souffle dans sa main , et qui est « le maître de toutes vos actions et de tous les moments •( de votre wie. C'est pour cela que Dieu a envoyé les « doigts de cette main qui a écrit ce qui est marqué sur «la muraille. Or voici ce qui est écrit : ^ mané', « THECEL, PHARES, et en voici l'interprétation : mané', K Dieu a compté les jours de votre règne , et il en a '< marqué la fin ; thecel , vous avez été pesé dans la
' « Quos volebat , interficlebat ; leLat , humillabat. •> (Dan. 5, 19.) et quos volebat, percutiebat ; et '■' Ces trois mots signifient nom-
quos volebal, exaltabat; et quos vo- bre , poids , division.
«balance et on vous a trouvé trop léger; phares, « votre royaume a été divisé , et il a été donné aux « Mèdes et aux Perses. » Cette interprétation devait encore augmenter le trouble , mais on se rassura , apparemment sur ce que le malheur n'était pas annoncé comme présent , et que l'avenir pourrait fournir des expédients pour le détourner. Ce qui est certain, c'est que , la crainte de troubler une joie universelle et présente ayant fait renvoyer la discussion des affaires sérieuses à un autre temps, on se remit à table, et Ion poussa la débauche fort avant dans la nuit.
Cependant Cyrus, bien informé de la confusion que ryrop. i. -, cette fête avait coutume de répandre dans le palais et ^" '^^^''^^ dans la ville, avait posté une partie de ses troupes à l'endroit où le fleuve entrait dans la ville, et l'autre partie à celui où il en sortait , et leur avait commandé d'entrer cette nuit dans la ville par le lit du fleuve dès le moment qu^ils le trouveraient guéable. Après avoir donné tous les ordres nécessaires , et exhorté les officiers à le suivre, en leur représentant qu'il marchait sous la conduite des dieux, il fit ouvrir sur le soir la tranchée des deux côtés de la rivière, au-dessous et au-dessus de la ville, afin d'y faire écouler les eaux : par ce moyen le lit de l'Euphrate se trouva bientôt à sec. Alors les deux corps de troupes , selon leurs ordres, s'y jetèrent , conduits , l'un par Gobryas et l'autre, par Gadatas , et s'avancèrent sans trouver d'obstacle. Le guide invisible , qui avait promis à Cyrus de lui ouvrir toutes les portes , s'était servi de la négligence et du désordre qui régnaient par-tout pendant cette nuit de dissolution, pour laisser ouvertes les portes d'airain qui fermaient les descentes du quai vers le fleuve , qui
r8o IIlSTOIRt ANCIENiVE.
seules auraient pu faire échouer son entreprise. Ainsi ces deux corps de troupes pénétrèrent jusque dans le cœur de la ville sans trouver de résistance, et s'étant rencontres au palais roval comme ils en étaient convenus, surprirent la garde et la mirent en pièces. Ils se jetèrent aussitôt dans le palais, dont quelques-uns de ceux qui étaient au-dedans avaient ouvert les portes pour savoir doii venait le bruit qu'on entendait. Ils s'en rendirent les maîtres ; et ayant rencontré le roi , qui venait à eux , l'épee à la main , à la tête de ceux qui s'étaient trouvés à portée de le secourir , ils le tuèrent , et firent main-basse sur tous ceux qui l'accompagnaient. Le premier soin des vainqueurs fut de remercier les dieux d'avoir enfin puni ce roi impie. Cette remarque de Xénophon mérite d'être pesée, et elle s'accorde merveilleusement avec tout ce que l'Ecriture nous dit de l'impie Baltasar.
Aîî.M. 34'.t> A la prise de Babylone finit l'empire babylonien,
Av.J.C. 538. ^ . , , 1 • 1 1
après avou' dure 210 ans depuis le commencement du
règne de Belésis. Par là fut anéantie la puissance de
cette ville superbe , cinquante ans précisément aprè^
qu'elle eut détiuit Jérusalem et son temple. Par là
furent accomplies les prédictions qu'Isaïe, Jérémie et
Daniel avaient prononcées contre elle , comme on l'a
vu par tout ce qui a été rapporté jusqu'ici. Il en reste
une , la plus importante de toutes , la plus incroyable ,
et celle néanmoins qui est marquée dans l'Ecriture de'
la manière la plus précise et la plus forte; prédiction
;iccomplie à la lettre dans tous ses points, et dont la
preuve est actuellement subsistante, la plus facile à
vérifier, et la plus incontestable. C'est la prédiction
de la ruine totale et entière de Babylone , en sorte qu'il
PERSES ET MÈDES. [8l
n'en tloit pas rester le moindre vestige. Je crois devoir exposer l'accomplissement de cette fameuse prophétie , avant que de passera ce qui suivit la prise de Babylone.
^ III. Accomplissement de la prophétie qui prédisait la ruine totale de Babylone ^
Cette prédiction se trouve dans plusieurs prophètes, mais sur-tout dans Isaïe, cliap. i3, depuis le verset 19 jusqu'au 22, et chap. i4, versets ^3 et i[\. Je l'ai rapportée dans son entier ci-devant, p. 168. Il y est marqué que Babylone sera entièrement détruite , comme le furent autrefois les villes criminelles de Sodome et de Gomorrhe : qu'elle ne sera plus habitée : qu'on ne la rebâtira jamais : que les Arabes n'y dresseront pas même leurs tentes, et que les pasteurs n'y viendront point pour y faire reposer leurs troupeaux : qu'elle deviendra la retraite des bétes sauvages et des oiseaux nocturnes : qu'un marais couvrira le lieu qu'elle avait occupé, en sorte qu'il ne restera pas même de vestiges de l'endroit où elle aura été. C'est Dieu même f|ui avait prononcé cet arrêt, et il est utile à la religion de vérifier avec quelle exactitude chaque article en a été successivement accompli.
I. Babylone perdit d'abord la qualité de ville royale. Les rois de Perse lui préférèrent un autre séjour. Suse, Ecbatane, Persépolis, toute autre demeure leur plut davantage; et »ix-mêmes ruinèrent une partie de la ville.
II. Strabon'* etPline^ nous apprennent que lesMacé- An. M. 388o
> La matière de ce § a été reprise texte : ÀW.à Jccil tx "AGt77à «o/.iywpT^er,,
et développée dans un mémoire très- j^ot'. xaTTÎssiiLav tyÎ; Ti^lltoc , t»
érudit de M. de Sainte-Croix, (^crt- i^èv &t IlESffai, rà ^' l /,pc'voî ,
dem. des liifcript. tome XLVIII. ) j^^i r, May.c-J'ovwv ôJ.iYupîa Trsfl rà
— L. TCiaùra. — L.
2 Strab. 1. 1 6 , p. 7 38.= Voici le 3 „ j,^ solitudinem rediit exhausta
l02 HISTOIRE ANCIENNE.
donicns, qui succédèrent aux Perses, non - seulement la négligèrent et ne furent occupes ni du soin de Tembellir ni de celui de la réparer, mais qu'ils affectèrent même de bâtir dans son voisinage S,eleucie , pour la faire abandonner, et pour lui oter ce qui lui restait d'babitants. Il n'y a rien de plus propre à expliquer ce que le prophète avait prédit : non habitabitur. Ses propres maîtres s'appliquent à la rendre déserte.
m. Les nouveaux rois de Perse qui devinrent maîtres de Babylone achevèrent de la ruiner en bâtissant ^ Ctésiphon, qui lui enleva ce qui lui i^estait d'habitants; et il semblait que, depuis qu'elle avait été frappée d'anatheme , ceux qui devaient être ses protecteurs devenaient ses ennemis , et que tous croyaient être chargés du soin de la réduire en solitude , mais par des voies indirectes , et sans employer la violence , afin qu'il fût plus manifeste que c'était la main de Dieu plutôt que celle des hommes qui s'appliquait à l'anéantir.
IV. Elle fut si universellement abandonnée , qu'il ne resta plus que l'enceinte de ses murailles ; et elle était
AK.J.C.96. réduite à cet état au temps que Pausanias * écrivaix ses rem.arques sur la Grèce, llla autem Babjlon^ omnium quas unquam sol aspexit urbiiim maxima, jam prœter muros nihil habet relique ^. Pausan. in Arcad. pag. 509.
V. Les rois de Perse , la voyant déserte , en firent un parc, oii ils enfermèrent des bêtes*%auvages pour
vicinitate Seleuciae , ob id coiiditse a ^11 écrivait sous Antonin , suc-
Nicatore intra nonagesimurn ( ou cesseiir d'Adrien,
quadragesinium) lapidera. >> (Plin. 1. ^ Voici le texte grec ; Ba.êuXwvoç
6, cap. 26.) (J'è TauTï); vivTiva eic^e TroXew/ tûv
^«ProillaSeleuciam et Ctésiphon- to'ts p.e"fî(JTY!v • ï)Xioç , cù^èv en rv
tem urbes Persariim inclytas fece- eî jati TEtx,oç. {Ârcad. § 33. ) — L. runt. » ( S. HiERON. in cap; 1 3 Isai. )
PERSES ET MÈDES. l83
la chasse. Elle devint ainsi , comme le prophète l'avait prédit, la demeure des animaux cruels et ennemis de riiomme , ou fugitifs et timides. Ses citoyens furent convertis en des sangliers , des léopards , des ours , des ânes sauvages , des cerfs. Rabvlone fut la retraite des bêtes funestes, sauvages, ennemies de la lumière. Requiescent ibi besLiœ ^ et replebuntur domus illorum is. i3,v. 2idrcvconibus ^ etc. .
Saint Jérôme nous a conservé cette précieuse re- A:*.j.c/,oo. marque ; et il la tenait d'un religieux persan , qui avait vu ce qu'il lui avait rapporte. Didicimus a quodam in isai. i3, fratre elamitd, qui, de dlis Jînibiis egrediens ^ nuric Jerosoljmis vitam exigit monachorum , venationes regias esse iii Babjione , et omnis generis bestias murorum ejiis ambitu tantum contineri.
VI. Mais c'était encore trop que les murs de Babylone subsistassent. Ils tombèrent en plusieurs endroits, et ne furent pas réparés. Le reste suivit par divers accidents. Les bêtes qui servaient aux plaisirs des rois de Perse sortirent. Les serpents et les scorpions demeurèrent , et elle devint un lieu redoutable pour ceux qui auraient eu quelque curiosité pour visiter ses antiquités ^. LEuphrate, qui la traversait, n'ayant plus un canal libre, prit avec le temps son cours ailleurs ^;
' L'emplacement de Babylone est pendus, voUà tout ce qui reste de
près de Hillah, à i6 lieues S. de cette ville superbe. (Voyez Riche,
Bagdad. (Voyez plus haut , pag. 20 , Voyage aux Ruines de Babylone,
not. 2.) Des éminences formées par la trad. par Raymond.) — L. décomposition des bâtiments, cou- ^ « Euphrates quondam ui'bem
vertes, à la surface, de morceaux ipsam mediam dividebat ; nunc au-
de briques , de bitume et de pots de tem iluvius conversus est in aliam
terre; quelques pans de murailles, viam, et per rudera minimus aqua-
et des débris de bâtiments en briques, rum meatus fluit. » (Theodor. in
parmi lesquels on croit reconnaître cap. 5o. Jerem. v. 38 et 39. ) la tour de Bélus et les jardins sus-
l84 HISTOIRli A.]VCIENNt.
et il ne restait , au temps de ïhéodoret , qu'un filet d'eau qui coulait à travers les masures , et qui , n'ayant plus de pente ni d'écoulement libre , dégénérait nécessairement en un marais.
VII. Par tous ces changements , Babylone devint entièrement déserte ^ , et tous ses environs devinrent aussi affreux et aussi abandonnes que le lieu qu'elle avait occupé; et les géographes les plus habiles ne savent aujourd'hui oii le déterminer. Ainsi fut accompli
isai. i4,22- à la lettre ce que Dieu avait prédit : Je peî^draile nom de Babjione ...je couvrirai d'un marais le lieu quelle occupe maintenant. Je rechercherai ai^ec soi/t jusqu'à ses /noindres vestiges pour les ejfacer. Je ferai moimême la recherche, dit le Seigneur, avec un œil jaloux , pour découvrir s'il ne restera rien d'une ville ennemie de mon nom et de Jérusalem. Je balaierai avec soin la place où elle aura été, et je la rendrai si nette , en effaçant jusqu'aux moindres vestiges d'une ville, que personne ne pourra conserver la mémoire du lieu choisi par Nemrod , et aboli par moi , qui suis le Seigneur. Scopabo eam in scopa leretu, dicit Dominiis exercituum.
VIII. Dieu ne s'était pas contenté de faire prédire tous ces changements ; il avait voulu terminer et sceller cette prédiction par un serment , pour en marquer
id. 14, 24. davantage la certitude. Le Seigneur des armées a fait ce serment : Je jure que ce que j'ai j^esolu arrivera , et que ce que j'ai arrêté s'exécutera. Mais , pour donner à ce formidable serment toute son étendue, il ne faut pas le borner ni à Babylone , ni au peuple qui l'a habitée , ni aux princes qui y ont régné.
' « Nunc omnino destructa ; ita ut vix ejus supersint rudera. » (Bau-
PERSES ET MÈDES. l85
C'est la malédiction du monde entier que nous lisons ici; c'est l'anathême général des impies; c'est l'arrêt foudroyant qui séparera pour toujours les deux cités de Babylone et de Jérusalem , et qui mettra un éternel divorce entre les saints et les réprouvés. Les Ecritures qui Font prédit subsisteront jusqu'au jour où il sera exécuté. La sentence en est écrite ici , et mise comme en dépôt dans les archives publiques de la religion. Juravit Domimis exercituum, clicens : Si non, ut pufavi, ita eiit; et quoiiiodo mente tractcwi, sic e^'eniet.
Ce que j'ai dit sur la prophétie qui regarde Babylone est presque entièrement tiré d'un excellent ouvrage encore manuscrit sur Isaïe.
^ IV. Suites de la prise de Babylone.
Cyrus , étant entré dans la ville de la manière que nous Cyrop. i. 7 l'avons marqué , fit faire main-basse sur tous ceux qui '^' '^^' se rencontrèrent dans les rues ; puis il ordonna aux bourgeois de lui apporter toutes leurs armes, et de se tenir ensuite renfermes dans leurs maisons. Le lendemain, à la pointe du jour, quand la garnison qui était dans la citadelle eut appris que la ville était prise et le roi tué , elle se rendit à Cyrus, Ainsi , presque sans coup ferir et sans trouver aucune résistance , il se vit maître paisible de la plus forte place qui fût au monde.
Cyrus commença par remercier les dieux de l'heureux succès qu'ils venaient de lui accorder. Il assembla les principaux officiers, dont il loua publiquement le courage, la sagesse, le zèle et l'attachement pour sa personne, et distribua des récompenses à toute l'armée. Il leur remontra ensuite que l'unique moyen de conser- p. 197.200 ver ce qu'ils avaieht acquis était de persévérer dans leur
l86 HISTOIRE ANCIENNE.
ancienne vertu : que le fruit de la victoire n'était pas de s'abandonner aux délices et à l'oisiveté : qu'après avoir vaincu les ennemis par la force des armes, il serait honteux de se laisser vaincre par les attraits de la volupté : qu'enfin , pour conserver leur ancienne gloire, il fallait maintenir à Babylone, parmi les Perses, la même discipline qui était observée dans leur pays, et pour cela donner leurs principaux soins à la bonne éducation des enfants. «Par là, dit -il, nous devien- « drons nous - mêmes plus vertueux de jour en jour , « en nous efforçant de leur donner de bons exemples ; « et il sera bien difficile qu'ils se corrompent, lorsque « parmi nous ils ne verront et n'entendront rien qui ne « les porte à la vertu ^ et qu'ils seront continuellement « dans une pratique d'exercices louables et honnêtes. » Cyrop. 1. 7 , Cyrus confia à différentes personnes , selon les qualités qu'il leur connaissait, différentes parties et différents soins du gouvernement ; mais il se réserva à lui seul celui de former des généraux , des gouverneurs de provinces, des ministres, des ambassadeurs, persuadé que c'était là proprement le devoir et l'occupation d'un roi , et que de là dépendaient sa gloire , le succès des affaires, le repos et le bonheur de l'empire. Son grand talent était d'étudier le caractère des hommes , afin de marquer à chaque personne sa place; de donner de l'autorité à proportion du mérite; de faire concourir le bien particuHer au bien public, et de conduire tout l'état par un mouvement si régie, que tout se liât et s'entretînt, et que la force des uns ne fût employée que pour Tutilite des autres. Chacun avait son district et son objet particulier, dont il rendait compte à celu) qui était au-dessus de lui, et celui-là à un troisième,
pag. 202.
et ainsi de tous les autres, jusqu'à ce que, par ces différents degrés et par cette subordination réglée, la connaissance des affaires parvînt jusqu'au roi , qui ne demeurait point oisif au milieu de tout ce mouvement , mais était comme l'ame du corps de l'état, qu'il gouvernait par ce moyen avec autant de facilité qu'un père gouverne sa famille.
Lorsque dans la suite il envoya des gouverneurs, Cyrop. i. s qu'on appelait satrapes , dans les provinces qu'il avait i"^"^''* subjuguées, il ne voulut pas que les gouverneurs particuliers des places, ni les officiers des troupes entretenues pour la sûreté du pays , dépendissent d'eux , ni obéissent à d'autres qu'à lui , afin que , si un satrape , enfle de sa grandeur et de ses richesses, venait à abuser de son autorité , il trouvât dans son propre gouvernement des témoins et des censeurs de sa mauvaise conduite : car il n'évitait rien tant en iout genre que de confier un pouvoir absolu à un seul homme, sachant qu'un prince se repentira bientôt d'avoir élevé cet homme unique , s'il consent qu'il abaisse tous les autres. Il établit un ordre merveilleux pour la guerre , pour les finances, pour la police. Il avait dans toutes les provinces des personnes d'une probité reconnue, qui lui rendaient compte de tout ce qui s'y passait. Il était Pag. 209 attentif à honorer et à récompenser tous ceux qui se distinguaient par leur mérite, et qui excellaient en quelque genre que ce fût. Il préférait infiniment la clémence au courage guerrier, parce que celui-ci entraîne souvent la ruine et la désolation des peuples, au lieu que l'autre est toujours bienfaisante et salutaire. Il savait que les lois peuvent beaucoup contribuer au Pag. 204. règlement des mœurs ; mais , selon lui , le prince devait
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Cyrop. 1.8, être par son exemple une loi vivante; et il ne croyait ^'^^' pas qu'il fût digne de commander aux autres , s'il n'avait
Pag. 204. plus de lumières et plus de vertu que ses sujets. Il était persuadé aussi que le moyen le plus sûr de s'attirer le respect des grands de sa cour et de tous ceux qui l'approchaient, était de leur en porter assez de son côté pour ne vouloir jamais en leur présence rien faire ni rien dire qui fût contraire aux règles de l'honnêteté et de la pudeur.
l'ag. 20(). La lihéralité lui paraissait une vertu véritahlement royale, et il ne trouvait rien de grand ni d'estimable dans les richesses que le plaisir de les distribuer aux l'ag. 225. autres. « J'ai de grandes richesses , disait-il à ses cour- « tisans ; je l'avoue , et je suis bien aise qu'on le sache ; a mais vous devez compter qu'elles ne sont pas moins « à vous qu'à moi. En effet, dans quelle vue les amas- « serais-je ? Serait-ce pour mon propre usage, et pour « les consumer moi-même? cela me serait impossible, « quand je le voudrais ; c'est pour être en état de distri- « huer des récompenses à ceux qui servent utilement a le public , et d'accorder quelque soulagement à ceux « qui me feront connaître leurs besoins.» Pag. 210. Un jour Crésus lui représenta qu'à force de donner il se rendrait lui-même pauvre, au lieu qu'il aurait pu être le plus riche prince du monde , et amasser des trésors infinis. Et à quelle somme pensez-vous, reprit Gyrus , qu'auraient pu monter ces trésors? Crésus fixa une certaine somme, qui était immense. Cyrus fit écrire un petit billet aux seigneurs de sa cour, par lequel il leur faisait savoir qu'il avait besoin d'argent. Sur-lechamp il lui en fut apporté beaucoup plus que la somme que Crésus avait marquée. Voilà , lui dit-il , mes trésors ;
voilà les coffres où je garde mes richesses : le cœur et l'affection de mes sujets.
Il estimait donc beaucoup la libéralité; mais il faisait encore plus de cas de la bonté , de l'affabilité , de riuimanité, qualités propres à gagner les cœurs et à se faire aimer des peuples , ce qui est proprement régner : outre que , d'aimer plus que les autres à donner, quand on est infiniment plus riche qu'eux, est une chose moins surprenante que de descendre en quelque sorte du trône pour s'égaler à ses sujets.
Mais ce qu'il préferait à tout, était le culte des dieux Pag. 9.04. et le respect pour la religion. Ce fut aussi à quoi il crut devoir donner ses premiers soins , dès que , par la conquête de Babylone , il se vit plus libre et plus maître de son temps. Il commença par y établir des mages pour chanter des cantiques dès le matin en l'honneur des dieux, et pour leur offrir des sacrifices; ce qui fut toujours pratiqué de la même sorte dans les temps suivants.
L'exemple et le goût du prince devinrent bientôt, comme cela est ordinaire , le goût et la règle des sujets. Les Perses , qui voyaient que le règne de Cyrus n'avait été qu'une suite et un enchaînement de prospérités continuelles, crurent qu'en servant les dieux comme lui, ils jouiraient d'un bonheur semblable au sien; et d'ailleurs ils sentaient bien que c'était là le moyen le plus sûr de lui plaire et de lui faire utilement leur cour. Cyrus, de son côté, était fort aise de voir en eux ces sentiments, persuadé que quiconque était vertueux et craignant Dieu était en même temps hon et fidèle serviteur des rois, et inviolablement attaché à leur personne
IQO HISTOIRE ANCIENNE.
et au bien de Tëtat. Tout cela est admirable, mais n'est vrai et réel que dans la vraie religion. Cyrop. 1. 7, Cyrus , ayant résolu d'établir sa principale demeure pag. 19 . ^ Babylone , ville puissante qui ne pouvait pas lui vouloir de bien , crut devoir prendre plus de précautions qu'il n'avait fait jusque-là pour la sûreté de sa personne. ' . Les temps les plus dangereux pour les princes, dans l'intérieur du palais , et où l'on pourrait le plus facilement attenter à leur vie , sont ceux du bain, de la table et du sommeil. 11 songea donc à ne laisser approcher de lui que ceux sur la fidélité desquels il pouvait absolument compter ; et les eunuques lui parurent , préférablement à fous autres , du caractère qu'il cherchait ; parce qu'étant sans femme, sans enfants, sans famille, et d'ailleurs généralement méprisés par la bassesse de leur naissance et par la honte de leur état , toutes sortes de raisons les engageaient à s'attacher uniquement à leur maître , de la vie duquel dépendait toute leur fortune , et de qui seul ils tenaient et biens et considération. Il leur confia donc tous les ministères de sa maison , et cet usage , déjà connu avant lui , devint général dans tout l'Orient.
On sait qu'il passa aussi dans la suite chez les empereurs romains , auprès desquels les eunuques étaient tout puissants : et cela n'est pas étonnant. Il était tout naturel que le prince, leur ayant confié le soin de sa personne , et trouvant en eux du zèle et du mérite , leur confiât aussi la conduite de quelques affaires, et que peu à peu il se livrât entièrement à eux. Ces habiles courtisans surent bien profiter de ces moments favorables où les princes, délivres du poids de leur dignité
qui leur est à charge, deviennent hommes, et se famiharisent avec leurs officiers. Par ce moyen , s'étant emparés de leur esprit et de leur confiance , ils s'accréditèrent dans le palais, dominèrent dans les cours, s'attirèrent le maniement et la conduite des affaires publiques, se rendirent maîtres de la distribution des charges et des honneurs , et parvinrent eux-mêmes aux premières dignités de l'état.
Mais les bons empereurs, tels qu'Alexandre Sévère, Lamprid. abhorraient les eunuques, comme des hommes vendus sever. uniquement à leur fortune , et ennemis par principe du bien public ; qui ne songeaient qu'à s'emparer de l'esprit du prince , à lui dérober la connaissance des affaires , à écarter d'auprès de lui tous les gens de mérite, et à le tenir resserré dans l'enceinte étroite de trois ou quatre officiers, qui le dominaient et le maîtrisaient absolument : claudentes priiicipem siium, et agentes aille omnia ne quid sciât.
Après que Cyrus eut donné ordre à tout ce qui re- cvrop. i. 8 garde le gouvernement, il songea à se donner en P' ■^'^"2^" spectacle au peuple nouvellement conquis et à ses. propres sujets, dans une cérémonie auguste de religion, en allant en cavalcade et en pompe aux endroits consacrés aux divinités pour leur offrir des sacrifices. Il affecta d'étaler dans cette marche tout ce que la magnificence a de plus brillant et de plus capable d'imposer aux peuples. Ce fut alors .pour la première fois qu'il songea à s'attirer le respect , non-seulement par l'éclat de la vertu , mais , dit l'historien , par celui d'une parure extérieure, qui fût propre à éblouir les yeux^, et qui tînt quelque chose du charme et de l'enchantement. 11
' A"/.>.à xai )caTayo/,TÊÛ£iv iosto x,pw*' aÙTOÛ;.
pag. 206.
manda les hauts officiers des Perses et des allies, et leur donna à chacun des habits à la mode des Mèdes , c'est-à-dire de longues robes qui descendaient jusqu'aux pieds. Elles étaient de différentes couleurs, plus brillantes les unes que les autres, et toutes richement brodées d'or et d'argent. 11 leur en donna outre cela un grand nombre d'autres , très-magnifiques aussi , mais moins riches , pour en faire présent aux officiers subalternes. Les Perses, en cette occasion., prirent pour la première Cyrop. 1. 8, fois rhabillement des JVIèdes, et commencèrent, à leur imitation , à se peindre les yeux et à se mettre du rouge au visage , afin d'avoir l'œil plus vif et le teint plus vermeil.
Quand le jour de la cérémonie fut arrivé, tout le monde , dès la pointe du jour, se rendit auprès du roi. Quatre mille soldats des gardes, rangés quatre à quatre, se placèrent devant le palais , et deux mille autres aux deux côtés du même palais. Toute la cavalerie se trouva là , les Perses à droite , les alliés à gauche. Les chariots de guerre se rangèient moitié de chaque cote. Quand ,les portes du palais furent ouvertes, on en vit sortir premièrement quantité de taureaux d'une beauté merveilleuse, qu'on menait quatre à quatre pour sacrifier à Jupiter et aux autres dieux, selon les cérémonies prescrites par les mages. Suivaient les chevaux qui devaient être sacrifiés au Soleil. Puis, d'abord un chariot blanc couronné de fleurs, dpnt le timon était doré; il devait être offert à Jupiter: ensuite un second chariot de même couleur, et paré de même, pour le Soleil : enfin, un troisième, dont les chevaux étaient caparaçonnés de housses d'écarlate. Derrière, marciiaient les hommes qui portaient le feu sacré dans un grand
PERSESfcT MÈDES. IqS
foyer. Quand tout cela fut en marche , Cyrus commença à paraître sur son chariot , portant sur sa tête la tiare droite, ceinte du diadème ou bandeau royal. Sa tunique de dessous était de pourpre rai-partie de blanc , couleur qui ne convient qu'au roi. Par-dessus le tout il avait un grand manteau de pourpre. Ses mains étaient nues. Un peu au-dessous de lui était assis son écuyer, d'une taille assez avantageuse, mais inférieure à celle de Cyrus, qui par- là en paraissait encore plus grande. Dès qu'on Taperçut, tous se prosternèrent devant lui et l'adorèrent , soit que des gens apostés exprès , et places d'espace en espace, en eussent donné aux autres l'exemple et le signal, soit qu'ils s'y portassent d'euxmêmes, étonnés par la magnificence de cette pompe, et éblouis par l'éclat de la majesté du roi. Jamais jusque-là aucun des Perses ne s'était prosterné devant lui de la sorte.
Dès que le chariot de Cyrus fut sorti du palais, les quatre mille soldats des gardes commencèrent à se mettre en marche; les deux mille autres partirent en même temps , et se mirent aux deux cotes du chariot. Les eunuques ou grands-officiers de la maison du roi ^ au nombre de trois cents, magnifiquement vêtus, le javelot à la main, et montés sur de superbes chevaux, suivaient immédiatement le chariot de Cyrus. Après eux on menait en main deux cents chevaux de selle de l'écurie du roi , chacun ayant la couverture en broderie et le frein d'or : puis marchait la cavalerie persane, divisée en quatre corps de dix mille hommes chacun; et après elle la cavalerie des Mèdes et celle des alliés. Les chariots, rangés quatre à quatre, fermaient la marche.