‹ OEuvres complètes. Accompagnée d'observations et d'éclaircissements historiquesChapitre 26 sur 85 · Tome II. Hist. anc · texte numérisé non relu

Tome II. Hist. anc

194 HISTOIRE A^IEiN\L.

Quand ils turent arrives aux champs consacres aux dieux, on offrit des sacrifice* d'abord à Jupiter, puis au Soleil. On brûla en Ihonneur du premier des taureaux, et des chevaux en l'honneur du second. On égorgea aussi quelques victimes à la Terre, selon l'ordonnance des mages , puis aux demi-dieux protecteurs de la Syrie ^

Cvrus , polir égaver un peu les esprits , jugea à propos de terminer cette cérémonie grave et sérieuse par des jeux et des courses de chevaux et de chariots. L'endroit oii l'on s'était arrêté était large et spacieux. Il désigna un certain espace d'environ un quart de lieue, et proposa des prix aux vainqueurs, séparément pour chaque nation. Il remporta celui de la course parmi les Perses : car personne n'était si bon homme de cheval que lui. Les chariots coururent aussi seul à seul.

Ces sortes de cavalcades se faisaient encore longtemps après chez les Perses de la même sorte , si ce n'est qu'on n'v immolait pas toujours des victimes. Toutes les cérémonies étant achevées , ils retournèrent à la ville dans le même ordre.

Crrop. 1. 8, Quclqucs JOUIS après , Cyrus, pour célébrer la vicp. 220-224. ^qI^,ç (^^'JJ avait remportée dans la course aux chevaux , donna un grand repas aux principaux officiers , tant des Perses et des Mèdes que des étrangers : on n'avait encore rien vu de si superbe et de si somptueux. Il le termina par des présents magnifiques qu'il leur fit à tous. Il les renvoya ainsi comblés de joie , d'admiration,

' La Syrie, chez les Anciens, est naient sous le nom de Syrie tout le souvent prise pour l'Assyrie. pays renfermé entre la Méditerranée

= Parce que les Anciens compre- et l'Euphrate, — L.

de reconnaissance; et tout puissant qu'il était, maître de tout l'Orient et de tant de royaumes , il ne craignit point de dégrader sa majesté en les reconduisant tous jusqu'à la porte de son appartement. Telles étaient les mœurs de ces temps anciens, oli l'on savait joindre beaucoup de simplicité à beaucoup de grandeur.

ARTICLE III

Histoire de Cjrus , depuis la prise de Babylone jusqu'à sa mort.

Cyrus, se voyant maître de l'Orient par la prise de Babylone, n'imita pas la plupart des conquérants, qui ternissent la gloire de leurs expéditions par une vie molle et voluptueuse, à laquelle ils s'imaginent avoir droit de s'abandonner après les longs travaux qu'ils ont supportés; mais il crut devoir soutenir sa réputation par les mêmes moyens qui la lui avaient acquise , c'està-dire par une conduite sage , et par une vie .laborieuse et toujours occupée de ses devoirs.

§ I. Cyrus fait un voyage en Perse. A son retour, Jl dresse à Babylone le plan de toute la monarchie. Pouvoir de Daniel.

Quand Cyrus crut avoir suffisamment donné ordre Pag. 227. aux affaires de Babylone, il songea à faire un voyage en Perse. Il passa par la Medie pour y saluer Cyaxare, son oncle, à qui il fît de grands présents, et lui marqua qu'il trouverait à Babylone un palais magnifique tout préparé quand il voudrait y aller, et qu'il devait regarder cefte ville connue lui appartenant en propre. En effet , Cyrus , tant que son oncle vécut , partagea avec lui l'empire , quoique conquis tout entier par sa

1^6 HISTOIRE AJNCIEJVNt.

valeur : il porta même la condescendance jusqu'à lui An. m. 3466 déférer le premier rang. C'est Cyaxare qui est appelé

Av. J.C.538. - ,, ' . V 7

dans l Ecriture Darius Le Mecie; et nous verrons que Daniel, sous son règne, qui ne dura que deux ans, eut plusieurs révélations. Il paraît que Cyrus, lorsqu'il fut revenu de Perse , mena Cyaxare avec lui à Babylone.

Lorsqu'ils y furent arrivés , ils dressèrent de concert Dan. 6,1. le plan de toute la monarchie. Ils la divisèrent en six pag/'aSa. ' vingts provinccs ; et afin que les ordres du prince y pussent être portés avec plus de diligence , Cyrus établit d'espace en espace des postes , où les courriers , qui marchaient jour et nuit , trouvaient des chevaux tout prêts , et , par ce moyen , faisaient une diligence Pag. 23o. incroyable. Ils donnèrent le gouvernement de ces provinces à ceux qui avaient le plus aidé Cyrus à soutenir le faix de cette guerre , et qui lui avaient rendu de plus Dan. 6, 2-3. grands services. Ils établirent sur eux trois surintendants, qui devaient toujours résider à la cour, et à qui ils devaient rendre compte de temps en temps de ce qui se passerait dans leur gouvernement, et qui devaient leur faire tenir les ordres du prince ; de sorte que ces trois principaux ministres devaient avoir la surintendance et la principale administration des affaires de toute la monarchie. Daniel fut établi le premier des trois. Cette préférence lui était due , tant à cause de sa haute sagesse, qui était renommée dans tout l'Orient , et qui avait éclaté d'une manière particulière dans le repas de Baltasar , que par son ancienneté et par son expérience consommée dans les affaires : car il y avait alors soixante-huit ans , à compter depuis la quatrième année de Nabuchodonosor., qu'il avait été

PERSES ET MÈDES, IQy

employé en qualité de premier ministre des rois de Babylone.

Comme cette distinction le rendait la seconde per- Dan. 6, sonne de l'empire, et le mettait immédiatement audessous du roi , les autres courtisans en conçurent une si grande jalousie , qu'ils se liguèrent ensemble pour le perdre. Ils ne pouvaient trouver de prise sur lui que du coté de la loi de son Dieu , à laquelle ils savaient qu'il était inviolablement attaché. Ils obtinrent de Darius un édit par lequel il était défendu à tout homme de demander , durant l'espace de trente jours , quoi que ce fut, à quelque dieu ou à quelque homme que ce pût être, sinon au roi, et cela sous peine d'être jeté dans la fosse aux lions. Daniel fut surpris lorsqu'il faisait ses prières ordinaires , le visage tourné vers Jérusalem , et il fut jeté dans la fosse ; mais y ayant été conservé miraculeusement , et en étant sorti sain et sauf, ses calomniateurs y furent précipités , et dans le moment même dévorés par les lions. Cet événement augmenta encore son crédit.

Sur la fin de la même année, qui était comptée Dan. 9,1-2comme la première de Darius le Mède , Daniel , par la supputation qu'il fît, ayant connu que les 70 ans de la captivité de Juda , déterminés par le prophète Jérémie , tendaient à leur fin , pria Dieu instamment qu'il lui plût de se souvenir de son peuple , de rétablir Jérusalem , et de regarder favorablement sa ville sainte et le sanctuaire qu'il y avait placé. Sur quoi l'ange Gabriel l'assura , dans une vision , non-seulement de la délivrance des Juifs de leur captivité temporelle, mais encore d'une délivrance beaucoup plus considérable , c'est-à-dire , de celle de la servitude du péché et

198 TTISTOIRE ANCFENNE.

du démon, que Dieu devait procurer à son Église, et qui devaii s'accomplir après '70 semaines, qui s'ccouloraivUt depuis l'ordre ({ui serait donne pour le rétablissement de Jérusalem, c'est-à-dire après 490 ans : car, prenant chaque jour pour une année , selon le langage employé qu^-lquefois dans l'Ecriture sainte , ces yo semaines d'années font 490 ans.

Cyrop. 1. 8, Cyrus, étant revenu à Babylone, avait donné ordre a toutes ses troupes de s y rendre. Par la revue générale qu'il en fît , il trouva que ses forces montaient à six vingt mille chevaux, à deux mille chariots armés de faux, et à six cent mille hommes de pied. Après en avoir distribué dans les garnisons autant qu'il était nécessaire pour la défense des diverses parties de l'empire, il passa avec le reste dans la Syrie, où il mit ordre aux affaires de cette province, et subjugua tous ces pays jusqu'à la mer Rouge et aux confins de l'Ethiopie.

Ce fut apparemment dans cet intervalle de temps que Daniel fut jeté dans la fosse aux lions, et qu'il en fut miraculeusement délivré , comme nous venons de le voir.

Ce fut peut - être aussi dans le même temps que furent frappées ces fameuses pièces d'or appelées dariqiies, du nom de Darius Medus, lesquelles, pour leur beauté et leur finesse, furent préférées pendant plusieurs siècles à toutes les autres monnaies dans tout l'Orient.

^ II. Commencement du nouvel empire des Perses et des Mèdes réunis ensemble. Célèbre édit de Cjrus. Prophéties de Daniel.

C'est ici que commence, à proprement parler, Tempire des Perses et des Mèdes réunis sous une même autorité. Cet empire, depuis Cyrus, qui en fut le premier roi, jusqu'à Darius Codoman , qui fut vaincu par Alexandre-le-Grand , a duré l'espace de deux cent six ans , depuis l'année du monde 34^8 jusqu'à 3674- Mais je ne dois parler dans ce volume que des trois premiers rois , et il me reste peu de chose à dire de celui qui a été le fondateur de ce nouvel empire.

Cyrus. Cyaxare étant mort au bout de deux ans , et An. m. 34^8 Cambyse ayant aussi fini ses jours en Perse , Cyrus retourna à Babylone , et prit en main le gouvernement de l'empire.

On compte diversement les années du règne de Cyrus. Quelques-uns lui en donnent trente , en les com- cic. 1. 1. de

"" \ -x • ^ -r\ 1 -^ 1 A Diviu. n. 36.

mençant a sa première sortie de Perse , lorsqu a la tête d'une armée il marcha au secours de Cyaxare; d autres ne lui en donnent que sept; en les comptant depuis que, par la mort de Cyaxare et de Cambyse, il posséda seul l'empire.

C'est dans la première de ces sept années , où expirait précisément la soixante-et-dixième de la captivité de Babylone, que C\rus donna ce célèbre édit qui permettait aux Juifs de retourner à Jérusalem. On ne peut pas dojiter qu'il n'eût été obtenu par les soins et à la sollicitalion de Daniel , qui avait un grand crédit à la cour. Pour le porter plus promptement à lui accorder cette grâce, il lui montra sans doute les pro-

is. c. 44, et pheties d'isaïe , où, près de deux cents ans avant sa

naissance, il était désigne par son propre nom comme un prince que Dieu destinait à être un grand conquérant , et à ranger sous sa domination un grand nombre de peuples; et en même temps à être le libérateur des Juifs , en ordonnant que leur temple fût rétabli , et que Jérusalem et la Judée fussent possédées par leurs anciens habitants. Je crois devoir rapporter ici en entier cet édit, qui est le bel endroit de la vie de Cyrus, et pour lequel on peut croire que Dieu lui avait accordé tant de vertus héroïques et une suite si constante d'heureux succès et de glorieuses victoires.

i.Esdr. I, «La première année de Cyrus, roi de Perse, le « Seigneur , pour accomplir la parole qu'il avait pro- « noncée par la bouche de Jéremie, suscita l'esprit de « Cyrus, roi de Perse, qui fit publier dans tout son « royaume cette ordonnance , même par écrit. Voici ce « que dit Cyrus, roi de Perse : Le Seigneur, le Dieu « du ciel m'a donné tous les rovaumes de la terre, et « m'a commandé de lui bâtir une maison dans la ville « de Jérusalem , qui est en Judée. Qui d'entre vous est « de son peuple ? que son Dieu soit avec lui. Qu'il « aille à Jérusalem , qui est en Judée , et qu'il rebâtisse « la maison du Seigneur, Dieu d'Israël. Celui qui est « à Jérusalem est le vrai Dieu. Et que tous les autres , « en quelques lieux qu'ils habitent , l'assistent du lieu « où ils sont , soit en argent et en or , soit de tous , « leurs autres biens et de leurs bestiaux , outre ce « qu'ils offrent volontairement au temple de Dieu , qui

Vers. 5. ^( est à Jérusalem. » Cyrus en même temps fit remettre entre les mains des Juifs les vases du temple du Seigneur, que Nabuchodonosor avait emportés de Jéru-

salem, et qu'il avait mis dans le temple de son dieu. Les Juifs , peu de temps après , partirent sous la conduite de Zorobabel pour retourner dans leur pays.

Les Samaritains , anciennement ennemis déclarés des i.Esdr. 4 , Juifs, firent tout ce qu'ils purent pour arrêter la construction du temple ; et quoiqu'ils ne pussent changer l'edit de Cyrus , ils firent tant , à force de présents et par leurs intrigues auprès des ministres et des officiers de qui la chose dépendait, que l'exécution en demeura suspendue : en sorte que pendant plusieurs années l'ouvrage n'avança que fort lentement.

Il paraît que ce fut la douleur de voir l'exécution An. M. 3470 de cet édit si long-temps différée qui porta Daniel , le quatrième mois de la troisième année de Cyrus, à Dau io.i-^j entrer dans une espèce de deuil , et à jeûner pendant trois semaines de suite. Il était alors près du Tigre en Perse. Quand ce temps de jeûne fut passé , il eut une vision qui regardait la succession des rois de Perse , l'empire des Macédoniens , et les conquêtes des Romains. Cette révélation est rapportée dans les chapitres x , xi et XII de la prophétie de Daniel. J'en parlerai bientôt.

Ce qu'on trouve ^ à la fin du douzième chapitre donne lieu de conjecturer qu'il mourut bientôt après ; et en effet son grand âge ne permet pas de croire qu'il ait pu guère vivre plus long -temps; car il avait pourlors au moins quatre-vingt-cinq ans, en supposant qu'il en avait douze lorsqu'il fut transporté à Babylone avec les autres captifs. Dès ce temps-là il avait donné des marquées d'une sagesse plus qu'humaine dans le jugement de Susanne. 11 fut depuis fort considéré sous

' « Tu autem vade ad praefini- sorte tuâ in finem dierum. » ( Dak. tum : et requiesces, et stabis in 12, 1 3.)

202 TÏISTOIRE ANCIENNE.

tous les princes (\m régnèrent à Ralnloiie , et toujours employé avec distinction clans le ministère.

La sagesse de Daniel ne s'étendait pas seulement

aux choses divines et aux affaires politiques , mais

encore aux arts et aux sciences , et particulièrement à

Autiq. 1. 10, l'architecture. Josèphe nous parle d'im fameux édifice

cap. 12. ^ ^

qu'il avait bâti à Suse ^ en forme de château , qui subsistait encore de son temps, et qui était si admirablement construit , qu'il semblait ne venir que d'être achevé , tant il conservait son premier éclat. C'était dans ce palais qu'était la sépulture ordinaire des rois des Perses et des Parthes ; et, en considération de son fondateur , la garde en était encore , du temps de Josèphe , commise à un homme de la nation des Juifs. La tradition du pays était que Daniel était mort dans cette ville, et l'on y montrait encore son tombeau. Il est bien certain qu'il y allait de temps en temps, et il Dan. S, 27. nous apprend lui-même qu il j faisait les ajfaii^es du roi, en qualité de gouverneur pour le roi de Babylone.

Réflexions sur les prophéties de Daniel.

J'ai différé jusqu'ici à faire quelques réflexions sur les prophéties de Daniel , qui sont certainement , pour tout esprit raisonnable , une preuve bien convaincante de la vérité de notre religion.

Dau. cap. 4. Je ne m'arrêterai point à celle qui était personnelle à Nabuchodonosor , et qui marquait comment , en punition de son orgueil , il devait être réduit à la condition des bêtes ; puis , après un certain nombre d'années ,

^ C'est ainsi qu'il faut lire, selon non Ecbatane, comme on lit mainsaint Jérôme , qui rapporte le même tenant dans le texte de Josèphe. fait ( Comment, in Dan. 8 , 2. ) ; et

PERSES ET MÈDES. 9.o3

rétabli sur le trône. On sait que la chose arriva précisément comme Daniel l'avait prédit : c'est le prince lui-même qui en fait le récit clans une déclaration qu'il adresse à tous les peuples de son empire. Daniel a-t-il pu attribuer à Nabucliodonosor un manifeste qui n'aurait pas été de lui ; le donner comme ayant été envoyé dans toutes les provîntes , quoique personne ne l'eût vu ; et publier au milieu de Babylone, pleine de Juifs et de gentils , une attestation d'une telle inqDortance et si injurieuse au prince , dont tout le monde aurait su la fausseté ? Je me contente de représenter ici en abrégé, et sous un même point de vue, les prophéties de Daniel qui marquent la succession des quatre grands empires , et qui ont , comme on le voit clairement , un rapport essentiel et nécessaire avec la matière que je traite dans mon ouvrage , qui n'est autre que l'histoire de ces mêmes empires.

L'a première de ces prophéties regarde le songe qu'eut Dau. cap. 2, Nabuchodonosor d'une statue composée de différents métaux, d'or, d'argent, d'airain, de fer; laquelle fut brisée et réduite en poudre par une petite pierre détachée de la montagne, qui se changea elle-même en une montagne d'une «rosseur et d'une hauteur extraordinaires. J'ai rapporté ce songe ailleurs assez au long.

Près de cinquante ^ ans depuis, le même Daniel eut une vision qui a beaucoup de rapport à celle dont je Pag. B-i. viens de parler : c'est la vision des quatre grandes bêtes qui sortaient de la mer. La première était comme une lionne , et elle avait des ailes d'aigle ; la seconde ressemblait à un ours ; la troisième était comme un léopard qui avait quatre têtes ; enfin la dernière , plus forte Dan. cap. 7 encore et plus terrible que les autres , avait de grandes

' Ce fut la première année de Raltasar, roi de Babylone.

î).o4 HISTOIRE ANCIENNE.

dents de fer; elle dévorait, elle mettait en pièces, et foulait aux pieds ce qui restait. Du milieu des dix cornes qu'elle avait en sortit une petite, qui avait les yeux d'un homme, et une bouche qui disait de grandes choses, et cette corne devint ensuite plus grande que les autres : elle faisait la guerre contre les saints , et avait l'avantage sur eux, jusqu'à ce que l'Ancien des jours, c'est-à-dire l'Eternel, s'étant assis sur son trône environné de mille millions d'anges, prononça un jugement irrévocable sur ces quatre bêtes , dont il avait marqué la durée, et donna au Fils de l'homme puissance sur tous les peuples et toutes les tribus, mais une puissance éternelle qui ne lui sera point 6tée , et un royaume qui ne sera jamais détruit.

On convient que les différents métaux dont la statue était composée , et les quatre bêtes sorties de la mer , signifiaient, autant de monarchies différentes qui se succéderaient les unes aux autres , dont les premières seraient détruites par les suivantes , et qui toutes feraient place à l'empire éternel de Jésus-Christ, pour lequel seul elles avaient subsisté. On convient aussi que ces quatre monarchies sont celles des Babyloniens , des Perses et des Mèdes unis ensemble, des Macédoniens , et des Romains ^. L'ordre seul de leur succession en est une preuve bien certaine. Mais où Daniel voit-il cette succession et cet ordre ? Qui lui découvrait le changement des empires, sinon ^ celui qui est le maître des temps et des monarchies, qui a tout réglé par ses décrets , et qui en donne la connaissance à qui il lui plaît par une lumière surnaturelle?

■ Quelques interprètes mettent à la d'Egypte, successeurs d'Alexandre, place des Romainsles rois de Syrie et * « Ipse mutât tempora et aetates ,

Ce prophète , dans le chapitre suivant , parle encore d'une manière plus détaillée et plus précise; car, après avoir marqué la monarchie des Perses et celle des Macédoniens sous la figure de deux bêtes, il s'explique ainsi clairement : Le bélier, qui a deux cornes iné- Dan. cap. s. gales , représente le roi des Mèdes et des Perses , le bouc qui le renverse et le foule aux pieds est le roi des Grecs; et la grande corne que cet animal a sur le front représente le premier auteur de cette monarchie. Comment Daniel a-t-il vu que l'empire des Perses serait composé de deux nations différentes , Mèdes et Perses , et que cet empire serait détruit par celui des Grecs ? Comment Daniel a-t-il connu la rapidité des conquêtes d'Alexandre , qu'il marque si dignement en disant qu'il ne touchait pas la terre : non taîigebat terrain ? Comment a-t-il appris qu'Alexandre n'aurait aucun successeur qui lui fût égal, et que le premier auteur de la monarchie des Grecs serait aussi le plus puissant ?

Mais quelle autre lumière que celle de la révélation divine^ a pu lui découvrir qu'Alexandre n'aurait point de fils qui lui succédât ; que son empire se démembrerait en quatre principaux royaumes ; que ses successeurs seraient de sa nation , et non de son sang ; et qu'il y aurait dans les débris d'une monarchie formée en si peu de temps de quoi composer des états, dont les uns seraient à l'orient, les autres au couchant, les uns au midi , et les autres au septentrion ?

transfert régna atque constituit. Ipse sed non in posteros ejus, neque se-

revelat profunda %t abscondita , et cundùm potentiam illius qui domi-

lux cumeoest. » (Dan. 2, 2 1 et 22.) natus est. » (Dan. ri, 3 et 4-)

' <t Surget rex fortis, et domina- « Quatuor reges de gente eju;,

bitur potestate multà; et dividetur consuigent, sed non in fortitudine

regnum ejus in quatupr ventes cœli, ejus. » (Dan. 8, 22.)

'2o6 tlISTOIRii ANCIENNE.

Le détail des faits prédits dans la suite des chapitres huitième et onzième n'est pas moins étonnant. Comment Daniel, qui vivait sous Cyrus, a-t-il pu prédire ^ que le quatrième ^ de ses successeurs assemblerait toutes ses forces contre la Grèce? Comment ce prophète, qui était si éloigné du temps des Machabces , a-t-il pu marquer en particulier toutes les persécutions d'Antiochus contre les Juifs ; la manière dont il abolirait le sacrifice qui s'offrait tous les jours dans le temple de Jérusalem ; la profanation qu'il ferait de ce lieu saint en y établissant une idole, et la vengeance que Dan. II, Dieu en tirerait? Comment a-t-il pu, dans la première '^^' année du règne des Perses , prédire les guerres que se feraient les successeurs d'Alexandre dans les royaumes de Syrie et d'Egypte, leurs invasions mutuelles, leur peu de sincérité dans leurs traites , leurs alliances par des mariages qui ne serviraient qu'à couvrir l'artifice ? Je laisse au lecteur intelligent et religieux le soin de tirer la conclusion qui suit naturellement de ces predics. Hieron. tioHS dc Daulcl , si claires et si précises, que Porphyre, adComm™ t. l'ennemi déclaré du christianisme , n'a pu trouver m Dan. (J'autrc moycu d'en contester la divinité qu'en prétendant qu'elles avaient été faites après coup, et sur le passé plutôt que sur l'avenir.

Avant que de terminer l'article des prophéties de Daniel , je prie le lecteur de faire attention au contraste que le Saint-Esprit met entre les empires du monde et l'empire de Jésus - Christ. Dans les premiers , tout paraît grand, éclatant, magnifique. La force, la puis-

I « Ecce adhiic très reges stabunt tabit omnes adversùm repium Grain Perslde : et quartus ditabitur opi- ciae. <> (Daîî. 11,2.) bus iiimiis super omnes , et oonci- * Xeixès.

PERSES ET MÈDES. lO'J

sance,la gloire, la majesté semblent en être l'apanage. On y reconnaît aisément ces grands guerriers, ces fameux conquérants, ces foudres de guerre, qui poitaient par-tout la terreur , et à qui rien ne résistait. Mais ce sont des bêtes féroces , des ours , des lions , des léopards, qui ne savent que déchirer, que dévorer, que détruire. Quelle image! quelle peinture! et combien nous apprend - elle à rabattre de l'idée que nous nous formons ordinairement et des empires et de ceux qui les fondent ou les gouvernent !

C'est tout le contraire dans l'empire de Jésus-Christ. Qu'on en considère l'origine et la naissance , qu'on en étudie avec soin les suites et les progrès dans tous les temps, et l'on reconnaîtra que l'un de ses caractères dominants est au - dehors la petitesse , la faiblesse , et même , s'il est permis de le dire , la bassesse. C'est le levain de la pâte, c'est le grain de sénevé, c'est la petite pierre détachée de la montagne. Et cependant il n'y a de véritable grandeur que dans cet empire : le Verbe éternel en est le fondateur et le roi ; tous les trônes de la terre viennent rendre hommage au sien et s'abaisser devant lui. Le but de son règne est de sauver les hommes , de les rendre éternellement heureux, et de se former un peuple de saints et de justes qui soient tous autant de rois et de conquérants. Le monde entier ne subsiste que pour eux ; et quand le nombre en sera rempli ,« alors, dit saint Paul, iCor. iS, « viendra la fin et la consommation de toutes choses , ^'^ « lorsque Jésus -Christ aura remis son royaume à son '< Dieu et à son père , et qu'il aura détruit tout empire , « toute domination et toute puissance, w

Lin écrivain qui voit dans les prophéties de Daniel ,

-io8 HISTOIRE ANCIENNE.

que les divers empires du monde , après avoir duré le temps que le souverain arbitre des royaumes leur a fixé , vont tous aboutir et se terminer à l'empire de Jésus-Christ, peut-il s'empêcher, au milieu de tous ces objets profanes qui l'environnent, de tourner les yeux de temps en temps vers ce grand et divin objet , et de l'envisager toujours , au moins en eloignement , comme le but et la fin de tous les autres?

§ III. Dernières années de Cjrus. Mort de ce prince.

Cyrop. 1. 8, Il faut revenir à Cyrus. Egalement aimé de ses sujets p 2 , etc. jj^^m^gjg gj jg^ nations conquises, il jouissait en paix du fruit de ses travaux et de ses victoires. Son empire était terminé à l'orient par l'Inde ; au nord par la mer Caspienne et le Pont-Euxin ; au couchant par la mer Egée ; au midi par l'Ethiopie et la mer d'Arabie. Il établit sa demeure au milieu de tous ces pays , passant ordinairement sept mois à Babylone , pendant l'hiver , parce que le climat y est chaud ; trois mois à Suse , pendant le printemps ; et deux mois à Ecbatane , durant les grandes chaleurs de l'été.

Sept années s'étant ainsi écoulées , Cyrus vint en Perse pour la septième fois depuis l'établissement de sa monarchie : ce qui marque qu'il y allait régulièrement une fois chaque année. Cambyse était mort il y avait déjà quelque temps , et lui - même était assez vieux, ayant pour -lors soixante-dix ans, dont trente s'étaient passés depuis qu'il avait été déclaré général des Perses , neuf depuis la prise de Babylone , et sept depuis qu'il avait commencé à régner seul après la mort de Cyaxare.

Il conserva jusqu'à la fin une santé forte et robuste ' , qui était le fruit de la vie sage et frugale qu'il avait toujours menée. Et au lieu que ceux qui s'abandonnent à la crapule et aux débauches ressentent souvent toutes les incommodités de la vieillesse , lors même qu'ils sont encore jeunes; Cyrus, dans un âge fort avancé, avait encore toute la vigueur de la jeunesse.

Sentant approcher le jour de sa mort, il fit venir ses enfants, car ils l'avaient suivi dans ce voyage, et assembla les grands de l'empire. Après avoir remercié les dieux de toutes les faveurs qu'ils lui avaient accordées pendant sa vie, et leur avoir demande une pareille protection pour ses enfants, pour ses amis, pour sa patrie , il déclara Cambyse , son fils aine , son successeur, et laissa à l'autre, qui s'appelait Tanaoxare, plusieurs gouvernements fort considérables. Il leur donna à l'un et à l'autre d'excellents avis , en leur faisant entendre que le ferme appui des trônes n'était ni la vaste étendue des pays , ni le grand nombre des troupes , ni les richesses immenses , mais le respect pour les dieux , la bonne intelligence entre les frères , et le soin de se faire et de se conserver de fidèles amis. « Je vous « conjure donc , leur dit-il , mes enfants , au nom des « dieux , de vous porter respect l'un à l'autre , si vous « avez encore quelque envie de me plaire à l'avenir; « car je ne pense pas qu'à cause que vous ne me verrez « plus après ma mort , vous estimiez que je ne sois plus « rien. Vous n'avez pas vu mon ame jusqu à-présent :

■ « Cyrus qliidem apud Xeno- teni siiain imbecilliorein factam ,

phontem eo sermone , quem moiiens quàm adolesceiitia fidsset. >• (Cir. de

habuit , quum admodùm senex esset , Senect. n. 3o. ) negat se unquàui sensisse senect.u-

Toine II. Hist. anc. \ [\

« VOUS n'avez pas laissé de connaître , par ses actions , a qu'elle existait véritablement. Pensez-vous que l'on « continuât d'honorer ceux de qui les corps ne sont « plus que cendre, si leurs âmes n'avaient plus aucune « puissance? Non, non, mes enfants, je n'ai jamais pu « croire que l'ame vécût tandis qu'elle est dans un corps « mortel , et qu'elle mourût lorsqu'elle s'en sépare. Que « si je me trompe', et qu'il ne reste plus rien de moi « après ma mort, du moins craignez les dieux qui ne « meurent point , qui voient tout, et de qui la puissance « est infinie ; craignez-les , et que cette crainte vous « empêche de rien faire jamais, ni même de rien mettre « en délibération qui soit contraire ou à la religion ou « à la justice. Après eux, craignez les hommes et les « siècles à venir. Les dieux ne vous ont point cachés ce dans l'obscurité , mais vous ont exposés sur un grand « théâtre à la vue de tout l'univers. Si vos actions sont a pures et droites, soyez certains que vous en serez et « plus honorés et plus puissants. Pour mon corps , mes « enfants , lorsqu'il sera privé de vie , ne l'enfermez ni « dans l'or, ni dans l'argent, ni dans quelque autre « matière que ce soit. Rendez-le promptement a la « TERRE. Y a-t-il rien de plus heureux que d'être mêlé , « et en quelque sorte incorporé à la bienfaitrice et à la « mère commune de tous les hommes ? » Après avoir donné sa main à baiser à tous ceux qui étaient présents, se sentant défaillir , il prononça encore ces dernières paroles : «Adieu, mes chers enfants; puissiez-vous « mener une vie heureuse ! portez de ma part ce dernier « adieu à votre mère. Et vous, mes fidèles amis, tant « absents que présents, recevez mes derniers adieux, et rt vivez en paix. » Après avoir dit ces paroles , il se

PERSES ET MEDES. 211

couvrit le visage, et mourut également regretté de tous Ah.m.34:5. , , AV.J.-C.529.

Ise peuples.

L'ordre que donne Cyrus en mourant de rendre son CORPS A LA terre me paraît bien remarquable. Il regarderait son corps comme avili et dégradé , si on le couvrait d'or ou d'argent. 11 veut quon le rende à la . terre. Où ce prince païen a-t-il appris qu'il en tirait son origine? "Voilà de ces traces précieuses d'une tradition aussi ancienne que le monde. Cyrus , après avoir fait du bien à ses sujets pendant toute sa vie , demande d'être incorporé à la terre , cette bienfaitrice du genre humain , pour perpétuer ce bien , en quelque sorte , même après sa mort.

Éloge et caractère de Cyrus.

On peut regarder Cvrus comme le conquérant le plus sage et le prince le plus accompli dont il soit parlé dans l'histoire profane. Aucune presque des qualités qui forment les grands hommes ne lui manquait : sagesse , modération , courage , grandeur d'ame , noblesse de sentiments, merveilleuse dextérité pour manier les esprits et gagner les cœurs , profonde connaissance de toutes les parties de l'art militaire autant que son temps le comportait, vaste étendue d'esprit soutenue d'une prudente fermeté pour former et pour exécuter de grands projets.

Il est assez ordinaire à ces héros qui brillent dans les combats et dans les actions guerrières, de paraître trèsfaibles et très-médiocres dans d'autres temps, et par rapport à d'autres objets. On est étonné, quand on les voit seuls et sans armées, combien il y a de distance . entre un général et un grand homme ; combien , dans

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le particulier, ils conservent de petitesses et de bas sentiments; combien ils sont dominés par la jalousie et gouvernés par l'intérêt; combien ils se rendent désagréables et même odieux, par une fierté et une hauteur qu ils croient nécessaires pour conserver leur autorite , et qui ne servent qu'à leur attirer le mépris.

Cyrus n'avait aucun de ces défauts. 11 paraissait toujours le même, c'est-à-dire toujours grand, jusque dans les plus petites choses. Sûr de sa grandeur, qu'il savait maintenir par un mérite réel , il ne songeait qu'à se rendre affable et d'un facile accès; et le peuple lui rendait dans le fond de son cœur, par des sentiments d'amour et de respect , beaucoup plus qu'il ne. quittait pour s'abaisser jusqu'à lui.

Jamais prince ne posséda mieux que lui l'art des insinuations , si nécessaire pour le gouvernement , et si peu pratiqué. Il savait en perfection ce que peut un mot placé à propos, une manière obligeante, une raison mêlée au commandement , une grâce accompagnée d'un éloge, un refus adouci par des termes honnêtes. Sou histoire est pleine de ces traits.

Il était riche dans une sorte de bien qui manque à la plupart des souverains , qui ont tout excepté des amis fidèles, et à qui l'abondance et l'éclat qui les environnent cachent cette secrète indigence. Cyrus était aime parce qu'il aimait lui-même' ;car, quand on n'aime point, a-t-on des amis? et mérite-t-on d'en avoir? Rien n'est plus beau que de voir dans Xenophon comment il vivait et conversait avec ses amis, retenant de la dignité avec eux tout ce qui était nécessaire aux bienséances , mais infiniment éloigné dune mauvaise fierté qui prive

' " Habes amlcos, quia ainicus ipse es. » (^Paneg. Traj.)

PERSES ET MEDES. 113

les grands du plus innocent plaisir de la vie, en leur ôtant celui d'un commerce doux et aimable avec des personnes de mérite, quoique d'une condition trèsinférieure.

L'usage qu'il faisait de ses amis est un modèle parfait Plat. lib. 3, pour tous ceux qui sont dans les premières places. Ils avaient reçu de lui , non-seulement la liberté , mais un commandement exprès de lui dire tout ce qu'ils pensaient. Quoique beaucoup supérieur en lumières à tous les officiers , il ne faisait rien sans les consulter ; et soit qu'il s'agît de réformer quelque chose dans le gouvernement , ou de faire quelque changement dans les troupes, ou de former quelque entreprise, il voulait que tout le monde dît son sentiment , et souvent il en profitait ; bien différent de celui dont Tacite dit , qu'il Hist. m>. i ,

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