‹ OEuvres complètes. Accompagnée d'observations et d'éclaircissements historiquesChapitre 27 sur 85 · CAD · texte numérisé non relu

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lui suffisait, pour se déclarer contre les meilleurs avis, qu'ils ne fussent pas venus de lui : consiln, quamvis egregii, quodipse non ajjferret, inimicus.

Cicéron remarque que , pendant tout le temps de son l. i , epist. 2 gouvernement , il ne lui échappa jamais une seule parole fratr. de colère et d'emportement : cujiis summo in imperio nemo imquani verbuin ullum asperiiis audwit. Ce petit mot est un grand éloge pour un prince. Il fallait que Cyrus , au milieu de tant d'agitations , et malgré l'enivrement de la puissance souveraine, fût bien maître de lui-même pour conserver toujours son ame dans une assiette calme et tranquille , sans qu'aucun contre-temps, aucun accident imprévu , aucun mécontentement pût donner atteinte à sa douceur, ni lui arracher aucune parole dure ou offensante. **

Mais ce qu'il y avait en lui de plus grand et de plus Xenoph.

• 1 I I ? IV ■ • ■ ^ -1 1. •. Cyrop. 1. I,

véritablement royal , c est 1 intnne conviction ou il était p. 27.

pag. 210.

ai4 HISTOIRE AjVCIF.NIVE.

que tous ses» soins et toute son attention devaient tendre à rendre les peuples heureux, et que ce n'était point par l'éclat des richesses , par le faste des équipages , par le luxe et les dépenses de la table , qu'un roi devait se distinguer de ses sujets, mais par la supériorité de mérite en tout genre , et sur-tout par une application infatigable à veiller sur leurs intérêts et à leur procurer le repos et Tabondance. Il disait lui-même , en s'entre- Cyrop. 1.8, tenant avec les grands de sa cour sur les devoirs de la royauté, qu'il faut qu'un prince se regarde comme pasteur ( et c'est le nom que l'antiquité ^ sacrée et profane donnait aux bons rois), qu'il doit en avoir la vigilance, l'attention, la bonté; veiller, afin que les peuples soient en sûreté; se charger des soins et des inquiétudes, afin qu'ils en soient exempts; choisir tout ce qui leur est salutaire, écarter tout ce qui leur peut nuire, mettre sa joie à les voir croître et multiplier, et s'exposer avec courage pour les défendre. Voilà , disaitil, la juste idée et l'image naturelle d'un bon roi. Il est raisonnable que ses sujets lui rendent tous les services dont il a besoin ; mais il est encore plus raisonnable qu'il s'applique à les rendre heureux, parce que c'est pour cela qu'il est roi , comme un pasteur ne l'est que pour prendre soin de son troupeau.

En effet, c'est la même chose d'être à la république et d'être roi , d'être pour le peuple et d'être souverain. On est né pour les autres dès qu'on est né pour commander , parce qu'on ne leur doit commander que pour leur être iitile. C'est le fondement et comme la base de l'état desjPinces, de n'être point à eux; c'est le caractère

• « Pasces populum meum», avait dit Dieu à David (2 Reg. 5, 2.). Homère . en une infinité d'endroits.

PERSES ET MÈDES. al 5

même de leur grandeur, d'être consacrés au bien public. Il en est d'eux comme de la lumière, qui n'est placée dans un lieu éminent que pour se répandre par-tout. Est-ce dégrader la royauté que d'en penser ainsi ?

Ce fut par le concours de toutes ces vertus que Cyrus vint à bout de fonder en assez peu de temps un empire qui embrassait un si grand nombre de provinces ; qu'il jouit paisiblement pendant plusieurs années du fruit de ses conquêtes ; qu'il sut se faire tellement estimer et aimer, non -seulement de ses sujets naturels, rnais de toutes les nations qu'il avait conquises, qu'après sa mort il fut généralement regretté comme le père commun de tous les peuples.

Au reste , nous ne devons pas être étonnés que Cyrus ait été si accompli en tout genre (on comprend assez que je ne parle ici que des vertus païennes)^ nous qui savons que c'est Dieu lui-même qui l'avait formé pour être l'instrument et l'exécuteur des desseins de miséricorde qu'il avait sur son peuple.

Quand je dis que Dieu a formé lui-même ce prince, je n'entends pas que c'ait été par un miracle sensible, ni qu'il l'ait tout d'un coup rendu tel que nous l'admirons dans ce que l'bistoire nous en apprend. Dieu lui avait donné un heureux naturel en mettant dans son esprit les semences de toutes les plus grandes qualités, et dans son cœur des dispositions aux plus rares vertus. Mais sur - tout il eut soin qu'on cultivât cet heureux naturel par une excellente éducation, et qu'on le préparât ainsi ^ux grands desseins qu'il avait sur lui. On peut dire , sans crainte de se tromper , que Cyrus dut ce qu'il y avait de plus grand en lui à la manière dont il fut élevé ; qui , le confondant en quelque sorte avec

2 [6 uistoirj: v^ctenne.

le reste des sujets et le soumettant (;omme eux à l'autorité des maîtres, amortit en lui cet orgueil si naturel aux princes , lui apprit à écouter les avis et à obéir avant que de commander, l'endurcit au travail et à la fatigue , l'accoutuma à la sobriété et à la frugalité , en un mot , le rendit tel que nous l'avons vu dans toute sa conduite , doux , modeste , honnête , affable , compatissant, ennemi du faste et des délices , et encore plus de la flatterie.

Il faut avouer qu'un tel prince est un des plus précieux présents que le ciel puisse faire à la terre. Les infidèles mêmes l'ont reconnu, et les ténèbres de leur fausse religion n'ont pu leur cacher ces deux vérités : que Dieu seul donnait les bons rois, et qu'un tel don en enfermait beaucoup d'autres, parce que rien n'est plus excellent que ce qui ressemble le plus parfaitement à Dieu , et que l'image la plus noble de la Divinité est un prince juste, modéré, chaste, réglé dans ses mœurs, et qui ne règne que pour faire régner la vertu. C'est le portrait que Pline nous a laissé de Trajan, qui Paneg. Traj. rcsscmble bicH à celui de Cyrus. Nullum est prœstabiliiis et piilchrius Dei muniis erga jnoT^tales, quam castiis, et sanctus, et Deo simillimus Piinceps.

Quand j'examine de près la vie de notre héros , il me semble qu'il a manqué à sa gloire un trait qui l'aurait beaucoup relevé ; c'aurait été d'être livré pendant quelque temps à quelque grande disgrâce, et d'avoir quelque revers subit de fortune à essuyer. Je sais que l'empereur Galba , en adoptant Pison , lui disait que la prospérité a un aiguillon et une pointe infiniment plus perçante que l'adversité , et qui met l'ame à une tout autre épreuve : Fortunam adhuc

PERSES ET MEDES. l>. I 7

taritum adversam tulisti ; secundœ res acrioribus sti- Tac. Hist. midis explorant animos. Et la raison qu'il en apporte, c'est que, le malheur accablant Tame de tout son poids, elle se roidit et rappelle toutes ses forces : au lieu que la prospérité, l'attaquant d'une manière sourde, lui laisse toute sa faiblesse, et lui insinue un poison d'autant plus dangereux qu'il est plus subtil : quia miseriœ tolerantur , felicitate cornimpimur.

Il faut pourtant avouer que l'adversité , quand elle est portée avec dignité et noblesse, et surmontée par une patience invincible , ajoute un grand éclat à la gloire d'un prince , et lui donne lieu de déployer bien des qualités et des vertus qui seraient demeurées ensevelies dans le sein de la prospérité : une grandeur d'ame indépendante de tout ce qui lui est étranger, une constance immobile et à l'épreuve des plus rudes coups, un courage intrépide (jui s'anime à la vue du danger , une fécondité de ressources qui naît des contretemps mêmes , une présence d'esprit qui envisage tout et donne ordre à tout, enfin une fermeté d'ame qui se suffît à elle-même et qui est capable de soutenir les autres.

Cette sorte de gloire a manqué à Cyrus. Il nous Cyrop. i. 8, apprend lui-même que, pendant tout le cours de sa vie ^'^^ qui fut assez longue , jamais aucun accident fâcheux n'en troubla la douceur et que tout lui avait réussi comme il pouvait le souhaiter. Mais il nous apprend en même temps une chose qui est presque incroyable , et qui était en*lui la source de cette égalité d'ame et de cette modération qu'on ne pouvait se lasser d'admirer; c'est qu'au milieu d'une prospérité si constante, il conservait toujours au fond du cœur une crainte secrète

2l8 IIISTOIRE ANCIEÎVNJi:. ,

dans la vue de ce qui pouvait lui arriver, laquelle ne lui permettait point de s'abandonner ni à une fierté insolente , ni même à une joie excessive.

Il me resterait à examiner un point décisif pour la réputation de ce prince, mais que je ne toucherai que légèrement : c'est la nature de ses victoires et de ses conquêtes ; car si elles n'étaient fondées que sur l'ambition , l'injustice , la violence , Cyrus loin de mériter les louanges qu'on lui donne ne devrait être rangé que parmi ces brigands fameux de l'univers, ces ennemis publics du genre humain ' , qui ne connaissaient d'autre droit que la force, qui regardaient les règles communes de la justice comme des lois qui n'obligent que les particuliers , et qui aviliraient la majesté royale ; qui ne bornaient leurs desseins et leurs prétentions que par l'impuissance d'aller aussi loin que leurs désirs ; qui sacrifiaient à leur ambition la vie d'un million d'hommes; qui mettaient leur gloire à tout détruire , comme les torrents et les embrasements ; et qui régnaient comme le feraient les ours et les lions ^ , s'ils étaient les maîtres.

Voilà ce que sont dans la vérité la plupart de ces prétendus héros que le siècle admire ; et c'est par de telles idées qu'il faut corriger l'impression que les injustes louanges de quelques historiens et le sentiment de plusieurs personnes séduites par l'image d'une fausse grandeur font sur les esprits.

Je ne sais si ma prévention pour Cyrus m'aveugle, mais il me semble qu'il était d'un caractère tout diffé-

• « Id in sumitia fortuna aequius, lib. X"V , cap. r.) quod validius. Et sua retinere, pri- ^ « Quae alia vita esset, si leones,

vata; domùs : de alienis certare , re- ursique regnarent ? » ( Senec. de

giam laudeni esse. >> ( Tacit. Annal. clem. lib. i , cap. 26. )

rent de ceux dont je viens de tracer le portrait; non que je veuille le justifier en tout, ni l'exempter d'ambition , qui sans doute était l'ame de toutes ses entreprises : mais il respectait les lois , et savait qu'il y a des guerres injustes où celui qui les entreprend mal à propos se rend responsable de tout le sang qui y est répandu : or, une guerre est telle lorsque le prince n'y est porté que par le motif d'étendre ses conquêtes , ou d'acquérir une vaine réputation , ou de se rendre terrible à ses voisins.

Nous avons vu Cyrus, à l'entrée de la guerre, fonder Xenopb. uniquement l'espérance du succès sur la justice de sa ^pag. ^l' cause, et représenter aux soldats, pour les remplir de courage et d'assurance, qu'ils n'étaient point les agresseurs, que c'était l'ennemi qui les avait attaqués et qu'ils avaient droit à toute la protection des dieux, qui semblaient eux-mêmes leur avoir mis en main les armes pour marcher à la défense de leurs alliés injustement opprimés. Quand on examine avec quelque soin les conquêtes de Cyrus, on reconnaît qu'elles furent presque toutes la suite des victoires remportées contre Crésus, roi de Lydie, qui était maître de la plus grande partie de l'Asie mineure, et contre le roi de Babylone, qui l'était de toute la haute Asie et de beaucoup d'autres contrées , qui tous deux étaient les agresseurs.

C'est donc avec raison que Cyrus est représenté comme un des plus grands princes qui aient paru dans l'antiquité, et son règne proposé comme le modèle d'un gouver^nement parfait, qui ne peut être tel si la justice n'en est la base et le principe : Cyrus a Xeno- cic. 1. 1, phonte scripius adjusti effîgiem imperii. q^^^j \^^^

•20.O HISTOIRE ANCIElVNt.

^ IV. Différences entre Hérodote et Xénophon au sujet de Cjrus.

Hérodote et Xénophon , qui conviennent parfaitement dans ce qui peut être considéré comme le fond et l'essentiel de l'histoire de Cyrus , et sur-tout dans ce qui regarde son expédition contre Bahylone et ses autres conquêtes , suivent des routes toutes différentes dans le récit qu'ils font de plusieurs faits très-importants, tels que sont la naissance et la mort de ce prince , et l'établissement de l'empire des Perses. Je me crois obligé de donner ici un abrégé de ce qu'en dit Hérodote. Herod I. I , Il raconte, et après lui Justin, qu'Astyage , roi des Jus'm.l. "i, Mèdes, sur un songe effrayant qui lui annonçait que cap- 4-^- |g fjig qyi naîtrait de sa fille le détrônerait, donna sa fille Mandane en mariage à un homme de Perse , d'une naissalice et d'une condition obscures , nommé Cambjse. Un fils étant né de ce mariage , le roi chargea Harpagus , l'un de ses principaux officiers , de le faire mourir. Celui-ci le donna à l'un des bergers du roi pour l'exposer dans une foret. Mais l'enfant, ayant été sauvé miraculeusement , et nourri en secret par la femme du berger , fut dans la suite reconnu par son grand-père , qui se contenta de le reléguer dans le fond de la Perse , et fit tomber toute sa colère sur le malheureux Harpagus, à qui il donna son propre fils à manger dans un festin. Le jeune Cyrus, plusieurs années après, averti par Harpagus de ce qu'il était , et animé par ses conseils et ses remontrances , leva une armée en Perse, marcha contre Astyage , le défit dans un combat , et fit ainsi passer l'empire des Mèdes aux Perses. Herod. 1. I, j^g même Hérodote fait mourir Cyrus d'une manière

peu digne d'un si grand conquérant. Ce prince , selon Justin, i. i lui, ayant porté la guerre contre les Scythes, et les ^"^^' avant attaqués dans un premier combat , fit semblant de prendre la fuite , après avoir laissé dans la campagne une grande quantité de vin et de viandes. Les Scythes ne manquèrent pas de se jeter dessus. Cyrus revint contre eux, et, les avant trouvés tous enivres et endormis, les défit sans peine, et fit un grand nombre de prisonniers, parmi lesquels se trouva le fils de la reine , nommée Tomjris, laquelle commandait l'armée. Ce jeune prince , que Cyrus avait refusé de rendre à sa mère , étant revenu de son ivresse , et ne pouvant souffrir de se voir captif, se donna la mort. Tomvris, animée par le désir de la vengeance , présenta un second combat aux Perses, et, les ayant attires à son tour dans des embûches par une fuite simulée, en tua plus de deux cent mille, avec le roi Cyrus; puis, avant fait couper la tête de Cyrus , elle la mit dans une outre pleine de sang , en lui insultant par ces paroles : « Cruel ^ que tu es , rassasie-toi après ta mort du sang « dont tu as eu soif pendant ta vie, et dont tu as toute jours été insatiable. »

Le récit que fait Hérodote des premiers commencements de Cyrus, a bien plus l'air d'une fable que d'une histoire. Pour ce qui regarde sa mort, quelle apparence qu'un prince si expérimenté dans la guerre, el plus recommandable encore par sa prudence que par son courage, eût cï®nné ainsi dans des embûches qu'une femme lui aurait préparées ^ ? Ce que le même historien rapporte du brusque emportement et de la puérile Heroa i. ,

cap. 189.

' « Satia te, inquit, sanguine quem fuisti. » (Justin, lib. i, cap. i. ) sitisti, cujusque insatiabilis seinper ^ Il n'est point question d'embû-

vengeance de Cyrus contre un fleuve * où l'un de ses chevaux sacrés s'était noyé , et qu'il fit couper sur-lechamp par son armée en trois cent soixante canaux * , combat directement l'idée qu'on a de ce prince, dont le caractère était la douceur et la modération. D'ailleurs , Seuec.i. 3, est-il vraisemblable que Cyrus, marchant à la conquête

deira,c. 21 , , , ta • • .,.,..

de Joabvlone , perdit amsi un temps qui lui était si précieux, consumât l'ardeur de ses troupes dans un travail si inutile , et manquât l'occasion de surprendre les Babyloniens en s'amusant à faire la guerre à un fleuve au lieu de la porter contre les ennemis ?

Mais ce qui décide sans réplique en faveur de Xénophon, est la conformité de son récit avec l'Ecriture sainte , ou l'on voit que , bien loin que Cyrus eût élevé l'empire des Perses sur la ruine de celui des Mèdes , comme le marque Hérodote, ces deux peuples, de concert , attaquèrent Babylone , et joignirent leurs forces pour abattie cette redoutable puissance.

D'où peut donc venir une si grande différence entre ces deux historiens ? Hérodote nous l'explique. Dans l'endroit même où il rapporte la naissance de Cyrus , et dans celui où il parle de sa mort , il avertit que dès-

ches , dans le texte d'Hérodote : au que les orientaux affectionnent beaucontraire la victoire fut long-temps coup ce nombre : on se souvient que disputée. les murs de Babylone avaient 36o sta- Le Cyrus d'Hérodote, quoique» des de tour. Strabon et PlutarquepardiseRollin, ressemble bien plus au lentd'une chanson persane, surlepalchef d'une nation peu civilisée , en- mier , où toutes les propriétés de cet core vêtue de peaux (Herod. 1 , 71), arbre merveillffix étaient portées au que le Cyrus de Xénophon, dont le nombre de 36o(Strab. XVI, p. 742; caractère et les paroles sont sur-tout Plutarch. 5j'/Kp. VIII, 4,p. 724, E): empreints de la doctrine de Socraîe. le corselet d'Amasis était tissu de fils

1 Gvndes. — L. de lin , dont chacun se composait

2 Ce nombre de 36o sent bien de 36o lils très - déliés (Herodot l'exagération orieutale. Je remarque ill, § 47 )> etc. — L.

lors il y avait différentes manières de raconter ces deux grands événements. Hérodote a suivi celle qui était de son goût ' , et l'on voit qu il aimait les choses extraordinaires et merveilleuses, et qu'il y ajoutait foi trèsfacilement. Xénophon était plus sérieux et moins crédule ; et il nous avertit dès le commencement de cette histoire qu'il s'était informé avec grand soin de la naissance de Cyrus , de son caractère et de son éducation.

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