‹ OEuvres complètes. Accompagnée d'observations et d'éclaircissements historiquesChapitre 36 sur 85 · Tome II. Hist. aru · texte numérisé non relu

Tome II. Hist. aru

2'y4 MŒURS DES ASSYRIENS

d'acheter ainsi par une légère contribution le repos et la tranquillité de la vie.

Herod. 1. 5, Les rcvcnus des rois de Perse consistaient ou en

«■ap 9-97- jgygg jg deniers imposés sur les peuples, ou en fourniture de plusieurs choses en nature, comme grains, provisions , fourrages et autres denrées ; chevaux , chameaux; comme aussi de ce qu'il y avait de plus rare II ^" chaque province. Strabon remarque que le satrape

pag. 53o. d'Arménie envoyait régulièrement tous les ans au roi de Perse vingt mille poulains. On peut juger du reste à proportion. Les tributs n'étaient imposés que sur les nations conquises, car les sujets naturels, c'est-àdire les Perses, étaient exempts de toutes impositions. Ce ne fut même que sous Darius que cet usage fut introduit, et que l'on détermina les sommes que chaque province devait payer tous les ans. Elles montaient à-peu-près, autant qu'on le peut conjecturer par le calcul d'Hérodote , qui souffre de grandes difficultés , à quarante-quatre millions \

' Ces difficultés tiennent au peu ij à i qu'il établit entre les deux

d'accord des sommes partielles, avec métaux. Total 1 3,7 lo talents euboi-

le total donné par Hérodote. ques d'argent. Il faut encore ajouter

Le total monte selon cet historien 240 talents pour la pêche du lac de

à i4,56o talents euboiques (III, §95). Mœris (Hérod. II,§i4i))» to*»'

Cependant on trouve que les r 3,9.50 talents :1a différence est donc sommes payées par les dix-neuf sa- de 610 talents euboïques : elle pro trapies ne montent qu'à 7740 talents vient ou de ce que les copistes ont babyloniens, qui valent yoSo ta- fait des fautes dans les nombres parlents euboïques, puisque cet hlsto- tiels, ou de ce que l'historien, sans rien donne entre les deux talents le en avertir, a mis en ligne de compte rapport de 7 à 6. A cela , il faut la valeur du bled fourni par les ajouter 36o talents euboïques d'or. Égyptiens (III, § 91 ), et les 36o payés par la vingtième satrapie, les- chevaux que donnaient les Ciliciens quels font 4680 talents d'argent , ( § 90 ).

selon le calcul de l'historien lui- Quoi qu'il en soit de la cause de

même fondé sur la proportion de cette différence, le talent euboique

Le lieu où l'on gardait ces trésors s'appelait, en langue o Curt.i.3, persane, Gaza. 11 y avait de ces trésors a buse, a Persépolis, à Pasargade, à Damas et en d'autres villes. L'or et l'argent v étaient gardés en lingots, dont on [strab. xv, faisait de la monnaie à mesure que le prince en avait ^"S" '~^^J besoin. La principale monnaie des Perses était d'or, et s'appelait Daricus , du nom de Darius ^ , qui le premier l'avait fait battre, dont elle portait l'image, et un archer au revers. Le Darique est aussi appelé quelquefois Stater aureiis dans les auteurs , parce que , comme le Stater attique , il est du poids de deux dragmes d'or, qui valaient vingt dragmes d'argent, et par conséquent dix livres de notre monnaie ■*.

Outre ces tributs, qui se levaient en argent, il y Herod. i. 3, avait une autre contribution qui se taisait en nature, eti. i,c. 192. par les denrées et provisions pour l'entretien de la table du prince et de sa maison , et par la fourniture des grains, des fourrages et des vivres pour la subsistance

étant regardé comme égal au talent attique, les r4,56o talents valent 80,080,000 francs. — L.

' On croit que ce fut Darius Médus, appelé autrement Cyaxare, qui le premier fit battre cette monnaie.

= Cette opinion est fondée sur ce que , selon Harpocration , le Scholiaste d'Aristophane ( ad concion.

V. 589) et Suidas, cette monnaie fut frappée par un Darius plus ancien que Darius père de Xerxès. Quoi qu'en disent Wesseling et Larcher, Hérodote n'est pas formellement contraire à ce fait : car il ne dit pas que Darius, fils d'Hystaspe , ait fait le premier frapper des Dariques ( IV, §66).-L.

2 Le darique est une monnaie d'or,

marquée d'un sagittaire , comme le disent les Anciens (Plut. Apophth.

laconic. p. 21 r, B ; in Artaxerx. p. ro2 I, E ) , dont on a retrouvé plusieurs exemplaires depuis le temps où RoUin a écrit. Cette monnaie est d'or fin et pèse 1 57 i grains poids de marc ( v. mes Considèr. sur les monnaies, p. ro8 ) : sa valeur intrinsèque est donc de 20 fr. ri cent.

Au témoignage de Xénoplion , elle valait 20 drachmes attiques ( ^«rtbas. 1,7, 14)5 chacune du poids de 82 gr. Y : ce qui établit entre les deux métaux la proportion de 82 i- X 20 i57i c'est-à-dire de 10 f à i. — L.

des armées, et des chevaux pour la remonte de la cavalerie. Les six -vingts satrapies fournissaient cette contribution , chacune selon sa quote-part et sa taxe. Hérodote remarque que la satrapie de Babylone , qui était la plus étendue et la plus opulente de toutes, fournissait seule cette contribution pendant quatre mois , et portait par conséquent elle seule un tiers du total, dont tout le reste de l'Asie ensemble ne contribuait que pour les deux autres tiers.

Ce que j'ai dit ci-devant fait connaître que les rois de Perse ne levaient pas tous les impots en deniers, mais qu'ils se contentaient d'en tirer seulement une partie en argent , et recevaient le reste en denrées que produisaient les provinces : ce qui marque dans le gouvernement beaucoup de sagesse, de modération et d'humanité. Ils avaient sans doute remarqué qu'il est souvent très- difficile, sur-tout aux pays éloignes du commerce, de convertir leurs denrées en argent sans souffrir de grandes pertes ; au lieu que rien ne facilite tant la levée des impots, et ne met les peuples plus à couvert des vexations et des frais, que de prendie en paiement de chaque contrée les fruits qu'elle produit , qui sont une contribution aisée , naturelle , équitable.

Il y avait aussi certains cantons assignés pour l'entretien de la toilette et delà garde-robe de la reine, l'un pour sa ceinture, l'autre pour son voile, et ainsi du reste; et ces cantons, qui étaient d'une fort grande étendue , puisqu'un d'eux renfermait autant d'espace qu'un homme en peut faire en un jour; ces cantons, dis-je , tiraient leur nom de leur destination particulière, et étaient appelés, celui-ci la Ceinture, l'autre le Voile

de la reine. Du temps de Platon ' la chose se pratiquait .^^j^^ ^'""^ encore de la sorte. p- i23.

La manière dont le prince donnait alors des pensions Plut.

' ^ iu Tbemist.

aux personnes qu'il voulait gratifier ressemble tout-à- p. 127.

fait à ce que j'ai rapporté de la reine. On sait que le

roi de Perse assigna le revenu de quatre villes à Thé-

mistocle, dont fune devait fournir au vin, fautre au

pain , la troisième aux mets de sa table , la quatrième

à ses vêtements et h. ses meubles. Avant lui , Cyrus en Athen. 1. i ,

avait usé de même envers Pytharchus de Cyzique , qu'il

considérait, et à qui il donna le revenu de sept villes.

On voit dans la suite beaucoup d'exemples pareils.

ARTICLE IL

De la guerre.

Les peuples d'Asie, par eux^- mêmes, étaient assez belliqueux, et ne manquaient pas de courage; mais ils se laissèrent tous amollir par les délices et par la volupté. J'en excepte les Perses, qui, avant Cyrus, et encore plus sous ce prince, se maintinrent dans la possession d'être regardés comr^ des hommes trèspropres à la guerre. La situation de leur pays, fort rude et plein de montagnes, avait pu contribuer à la vie dure et frugale qu'ils menaient, ce qui n'est pas indifférent pour former de bons soldats. La bonne éducation qu'on donnait aux jeunes gens chez les Perses, était la principale cause du courage et de l'esprit belliqueux de ce peuple.

Il y a doiîc de la distinction à mettre pour les mœurs ,

' Et de Xénophon. Voyez ce qu'il dit dans la Retraite des Dix-Mille (p. 40 , éd. Hutchinson ). — L.

et sur-tout pour la matière que je traite , entre les différentes nations de l'Asie. Ainsi , ce qui se trouvera de bon et de parfait dans ce qui va être dit des règles et des principes de la guerre doit être appliqué aux ^rses, tels qu'ils étaient sous Cyrus : le reste , aux autres peuples de l'Asie, Assyriens, Babyloniens, Mèdes , Lydiens et aux Perses mêmes, depuis qu'ils eurent dégénéra, ce qui arriva peu de temps après Cyrus , comme je le marquerai dans la suite.

§ I. Filtrée dans la milice.

strab. 1. ï5 Les Pcrscs étaient formés à la milice de très-bonne A^'^^Marc 1 l^^urc par différents exercices. Ils servaient ordinairelib. 23, ment depuis vingt ans jusqu'à cinquante. Soit en guerre, soit en paix, ils portaient toujours l'épée, comme fait notre noblesse, ce qui ne se pratiquait point chez les Romains ni chez les Grecs. Ils étaient obligés de s'enrôler dans le temps marqué , et c'était un crime que Herod. lib. 4 de demander une dispense sur ce sujet, comme on le Senec. 1. 3, verra dans la suite par la manière cruelle dont Darius *^*Jl!;- et Xerxès traitèrent deux ieunes seigneurs que leurs

cap. loet i^. .1 c) i

pères avaient demaiide par grâce qu'on leur laissât pour la consolation de leur vieillesse.

Lib. -,c.S3. Hérodote parle d'un corps de troupes destinées à la garde du prince, qu'on appelait les Inuiiortels ^ parce que ce corps subsistait toujours dans le même nombre, qui était de dix mille, et que, dès qu'il y était mort quelque soldat, on en substituait un à sa place. Apparemment qu'il commença à ces dix mille soldats que Cyrus fit venir de Perse pour sa garde. Ils étaient distingués de tous les autres par leur armure superbe ,

Lib. 3,c. 3. et encore plus par leur courage. Quinte-Curce en fait

aussi mention; et d'un autre corps, composé de quinze mille hommes, destinés pareillement pour garder le prince : on les appelait Dorjphori^ .

§ II. Aimure.

Les armes les plus ordinaires des Perses étaient , un sabre ou cimeterre, acinaces; une espèce de poignard, qui pendait à leur ceinture du côté droit; un javelot, ou demi-pique armée par le bout d'un fer aigu. Il paraît qu'ils portaient deux javelots, l'un pour lancer, l'autre pour combattre à la main. Ils faisaient grand usage de l'arc , et du carquois oii étaient renfermées les flèches. La fronde n'était pas inconnue chez eux , mais ils en faisaient peu de cas.

Il paraît , par plusieurs endroits des auteurs , que les Perses n'usaient point de casques , mais n'avaient que leurs bonnets ordinaires appelés tiares ; et cela est dit en particulier de Cyrus le jeune et de ses troupes. Ce- Deex^ied. pendant les mêmes auteurs, en d'autres endroits, leur pag. 263'. donnent aussi un casque : ce qui marque que cet usage avait changé selon les temps.

Les piétons avaient , pour le plus grand nombre , des cuirasses d'airain , qui étaient si artistement ajustées au corps, qu'elles n'empêchaient point le mouvement ni l'agilité des membres, non plus que les brassards et les cuissards qui couvraient les bras , les cuisses et les jambes des cavaliers. Les chevaux mêmes, pour la plupart , étaient couverts d'airain par le front , le poitrail et les flancs. C'est ce qu'on appelle , equi cataphracti , des chevau\ bardés.

Les auteurs varient beaucoup sur la forme des bou-

' C. à. d. Porte-Lances. — L.

cliers. D'abord ils étaient assez petits , fort légers, et faits de branches d'osier, gerra. Mais on voit aussi, par plusieurs endroits, qu'ils on eurent d'airain, et qui étaient fort longs.

INous avons déjà remarqué que, dans les commencements , les soldats armés à la légère , savoir les archers et les gens de trait, faisaient le gros des armées chez les Perses et chez les Mèdes. Cyrus , qui avait reconnu ' par l'expérience que ces sortes de troupes n'étaient propres qu'à combattre de loin et par manière d'escarmouche , et qui croyait qu'il était plus avantageux d'en venir d'abord aux mains , avait changé cet ordre , et les avait réduites à un assez petit nombre , armant les autres de toutes pièces , comme le reste de l'armée.

^ III. Chariots aimés de faux.

Xenoph. Cyrus introduisit un changement considérable dans

pag!* lii. ' les chariots de guerre. Ils étaient en usage long-temps avant lui , comme il paraît par les livres sacres et par Homère. Ces chariots n'avaient que deux roues; ils étaient attelés pour l'ordinaire de quatre chevaux de front , et montes par un homme d'une naissance et d'une valeur distinguées, qui combattait, et par un autre, qui n'était occupé qu'à conduire le chariot. Cyrus trouva que cet usage, qui entraînait beaucoup de dépenses, était d'une utilité fort médiocre, puisque pour trois cents chariots il fallait douze cents chevaux et six cents hommes , dont il n'y en avait que trois cents qui combattissent effectivement, les trois cents autres hommes de mérite et de distinction , qui auraient pu être ailleurs d'une grande utilité, ne servant que d'écuyers. Pour remédier à cet inconvénient, il changea la forme des

chariots, et doubla le nombre des combattants en mettant le conducteur en état de combattre lui-même.

Il fit les roues plus fortes, afin qu'elles ne pussent pas être facilement brisées, et allongea les essieux, afin de leur donner une assiette plus ferme. Il ajouta à chaque bout de l'essieu des faux longues de trois pieds, qui étaient disposées horizontalement ; et sous le même essieu il en mit d'autres, tournées contre terre, pour couper en pièces soit hommes, soit chevaux, que l'im- ^ petuosité des chariots avait renversés. 11 paraît, par Liv.iib. 37, différents endroits des auteurs , que dans la suite on ajouta encore au bout du timon deux longues pointes , pour percer tout ce qui se présentait ; et qu'on arma le derrière du chariot de plusieurs rangs de couteaux aigus , pour empêcher qu'on n'y pût monter.

Ces chariots furent en usage pendant plusieurs siècles dans tout l'Orient. On les regardait comme faisant la principale force des armées, comme la cause la plus certaine des victoires, et comme l'appareil le plus capable de jeter la terreur parmi les ennemis.

Mais à mesure que l'art militaire vint à se perfectionner, on en sentit les inconvénients, et enfin on y renonça entièrement. En effet, pour en tirer quelque utilité , il fallait trouver des plaines vastes et étendues , un terrain fort uni, un pays où il n'y eût ni ravins, ni ruisseaux , ni vignes , ni bois.

Dans les temps postérieurs on imagina plusieurs ^

moyens d'en rendre l'usage absolument inutile. Il suffisait de leur opposer un simple fossé , qui les arrêtait rd, ibid, tout court. Quelquefois un général habile et expérimenté, tel qu'Eumène, dans la bataille que Scipion livra contre Antiochus , détachait contre les chariots les

aHa MOEURS DES ASSYRIENS

frondeurs , les archers , les tireurs de javelots , lesquels , épars de tous côtés, les accablaient d'une grêle de pierres, de traits, de flèches, et, jetant de grands cris en même temps que toute l'armée, répandaient la terreur et le désordre parmi les chevaux , et les obligeaient souvent piiît. in Syi. de se tourner contre leurs propres troupes. D'autres fois on empêchait l'action et l'effet des chariots en s'en approchant tout d'un coup , et franchissant avec une extrême rapidité Tespace qui séparait les deux armées ; car ils ne tiraient leur force que de la longueur de leur course , qui donnait l'impétuosité et la roideur à leur mouvement, sans quoi ils étaient faibles et languissants. C'est par là que les Romains , sous S} lia , à la bataille de Chéronée, repoussèrent et mirent en fuite les chariots des ennemis, criant avec de grands éclats de rire, comme dans les jeux du cirque, qu'on en fît paraître d'autres.

§ IV. Discipline en paix et en guerre.

On ne peut rien ajouter au bon ordre et à la discipline que gardaient, sous Cyrus , les troupes persanes , soit lorsqu'on était en paix, soit lorsqu'on faisait la guerre^.

Ce qu'il pratiquait en temps de paix, et qui est rapporte fort au long en plusieurs endroits de la Cyropedie, pour former ses troupes par de fréquents exercices, pour les faire à la fatigue par de pénibles et continuels travaux, pour les préparer aux véritables batailles par des combats simules, pour les remplir de

' Il est bou d'observer que , dans que les idées de Xénophon sur les

la plupart des détails que RoUin a moyens de perfectionner la disci-

tirés de la Cyropédie, il faut voir pline et la tactique. — L. moins des usages propres à la Perse ,

ET DES PEIISES. 283

courage et de hardiesse par les exhortations , les louanges, les. récompenses; tout cela, dis-je, est un modèle parfait pour quiconcfue est chargé du commandement des troupes , à qui , pour l'ordinaire , la paix et Toisiveté deviennent pernicieuses en énervant leurs forces par le relâchement de la discipline , et en émoussant par l'inaction cette pointe de courage que le mouvement seul des armées et l'approche des ennemis augmentent infiniment^. Une sage prévoyance de l'avenir doit faire préparer pendant la paix ce qui peut servir en temps de guerre.

Dans un jour de marche tout était réglé et ordonné avec autant d'attention et d'exactitude que dans un jour de bataille, sans qu'aucun soldat ou officier osât quitter son rang, ni s'écarter du drapeau. La coutume était, chez tous les peuples d'Asie , lorsqu'on campait , n'eûtce été que pour un jour ou pour une nuit , d'environner le camp de fossés assez profonds. Ils en usaient ainsi pour éviter toute surprise de la part de l'ennemi , et pour n'être pas forcés à en venir au combat malgré eux. Ils se contentaient ordinairement d'une simple levée faite de la terre qu'on tirait du fossé; mais quel- Diod. i. n, quefois aussi , quoique plus rarement , ils fortifiaient ^ "^'^ leurs fossés de bonnes palissades et de longs pieux enfoncés en terre.

Ce que j'ai dit de la discipline qui était gardée en temps de paix , et dans les marches et les campements de l'armée, doit faire juger de celle qui s'observait un jour de bataille. Rien n'est admirable comme ce qui en

' Metuensque futuri ,

In pace , ut sapiens, aptàrit idonea bello. ( HoRAT. SaC. 2 , lib. 2. )

est rapporte en différents endroits de la Cyropëdie. Une simple famille n'était pas mieux réglée, ni plus attentive et plus docile à obéir au premier signal, que l'était l'armée entière de Cvrus. Il l'avait accoutumée de longue main à cette prompte obéissance d'oii dépend le succès de toutes les entreprises : car de quoi servira la meilleure tête du monde , si les bras n'agissent à propos et ne suivent ses mouvements ? 11 avait d'abord employé quelque sévérité , qui est nécessaire dans les commencements pour établir la discipline ; mais cette sévérité était toujours accompagnée de raison , et assaisonnée de douceur. L'exemple du cbef ' , qui était par -tout le premier, autorisait- ses discours et adoucissait ses commandements. La loi inflexible qu'il s'était imposée à lui-même de n'accorder rien qu'au mérite et de refuser tout à la faveur, attacbait tous les officiers à leur devoir, et les tenait toujours en baleine; car il n'y a rien qui décourage davantage les gens de guerre, même ceux qui aiment leur prince et l'état, que de voir passer à d'autres les récompenses de leurs périls et de leur sang^. Cyrus avait trouve le moyen d'inspirer âo l'amour et du zèle pour l'ordre , même aux simples soldats, en leur en inspirant pour la patrie , pour leurs citoyens , pour Thonneur , et sur- tout en se faisant aimer d'eux par sa bonté et la libéralité. Voilà les véritables liens de la discipline militaire , et les seuls capables de la maintenir dans toute sa force et toute sa vigueur.

' « Dux, cultu levi , capite in- r3, cap. 35.)

tecto , in agmine, in laboribus fre- ^ « Cecidisse in irritum labores,

quens, adesse : laudem strenuis , so- si praemia periculorum soli assequan-

latium învalidis, exempliun omnibus tur , qui peiiculis non a£fuerunt. >

ostendere. » (Tacit. Annal., lib. (TA.mT. Hist. ]ib. i , ca.p. 53.)

ET DES PERSES. a85

*i V. Ordre de bataille.

Comme, du temps de Cyrus, il y avait très -peu de places fortifiées , toutes les guerres n'étaient presque que des guerres de campagne ; et il avait compris par ses réflexions et par son expérience que rien n'est plus décisif pour la victoire qu'une bonne et nombreuse cavalerie, et que souvent le gain d'une seule bataille rangée entraînait après soi la conquête d'un royaume entier. Aussi avons -nous vu qu'ayant trouvé l'armée des Perses entièrement dépourvue de ce secours si important et si nécessaire , il tourna tous ses soins de ce côte -là; et que, par son activité et sa vigilance, il vint à bout de former un corps de cavalerie persane qui devint supérieure à celle des ennemis , sinon par le nombre, du moins par la bonté. Il y avait plusieurs „ , ,

' i J V Herod. 1. 7,

baras en Perse et en Médie ; mais dans cette dernière ^^p- ^^■ province , ceux du lieu nommé Nisée étaient les plus renommes, et c'était de là qu'était fournie l'écurie du gtiab i n roi. Il s'agit maintenant de voir l'usage qu'ils faisaient p^s 35o. et de leur cavalerie et de leur infanterie.

La célèbre bataille de.Tbymbrée nous peut donner une juste idée de la tactique des anciens du temps de Cyrus, et nous montrer jusqu'oî^i allait leur babileté, soit pour la disposition des troupes soit pour l'usage des armes.

Ils savaient que l'ordre de bataille le plus convenable était de placer l'infanterie au centre, et aux deux ailes la cavalerie, composée principalement de cuirassiers. De cette sorte , l'infanterie se trouvait couverte par ses flancs , et la cavalerie était plus en liberté d'agir et de s'étendre.

Ils avaient aussi compris la nécessité de former plusieurs lignes qui pussent se soutenir les unes les autres, parce qu'autrement une seule ligne, pouvant être facilement percée et rompue , n'était pas en état de se rallier, et laissait l'armée sans ressource. Ils formaient donc la première ligne , de l'infanterie pesamment armée, sur douze ^ de hauteur, laquelle se servait d'abord de la demi - pique , et ensuite , le sabre ou l'épée à la main, combattait contre l'ennemi corps à corps, lorsque les deux fronts se joignaient.

La seconde ligne était composée de soldats armés à la légère, qui, par -dessus la première, lançaient les javelots. Ces javelots étaient d'un bois fort pesant, avaient au bout une pointe de fer fort aiguë , et étaient lancés avec beaucoup de force. Leur destination était de jeter le désordre parmi les ennemis avant qu'ils approchassent.

I^es archers formaient la troisième ligne. Comme leurs arcs étaient bandés avec beaucoup d'effort, les flèches portaient par - dessus les deux premières lignes , et incommodaient extrêmement l'ennemi. On mêlait quelquefois parmi ces archers des frondeurs, qui lançaient de grosses pierres avec une roideur extrême; et dans la suite les Rhodiens substituèrent aux pierres des balles de plomb qui allaient une fois plus loin.

Une quatrième ligne , formée de soldats armés comme ceux de la première, fermait le corps de bataille. Elle était destinée à soutenir les autres lignes, et à les contenir dans le devoir quand elles s'ébranlaient. Elle servait aussi d'arrière -garde et de corps de

• Avant Cyrus c'était sur vingt-quatre.

réserve pour repousser Tennemi quand il perçait jusqu'à eux.

Ils avaient des tours roulantes, portées sur de grands chariots attelés de seize bœufs, et garnies de vingt hommes qui lançaient des pierres et des javelots. Elles étaient placées à la queue de toute l'armée , derrière le corps de réserve, et servaient à favoriser le ralliement des troupes poussées jusque-là par l'ennemi et mises en déroute.

Ils faisaient grand usage des chariots armés de faux , comme nous l'avons dit. Ils les plaçaient ordinairement au front de bataille, et quelquefois ils en mettaient aussi une partie sur les flancs de l'armée, quand ils avaient lieu de craindre qu'elle ne fût enveloppée.

Voilà à -peu -près jusqu'où les anciens portaient la science de l'art militaire pour les batailles. Mais nous ne voyons guère qu'ils sussent profiter de l'avantage des postes , saisir à propos un terrain favorable , attirer la guerre dans un pays fourré ; faire usage des défiles , soit pour inquiéter ou attaquer l'ennemi dans sa marche , soit pour se mettre à couvert de ses attaques ; dresser avec art des embuscades ; traîner habilement une campagne en longueur; éviter d'en venir à une action décisive avec un ennemi supérieur , et le réduire à se consumer lui-même par la disette de vivres et de fourrages. Nous ne voyons pas non plus qu'ils fussent fort attentifs à appuyer leur droite et leur gauche des rivières, des marais ou des hauteurs, à égaler par ce moyen le front d'une armée médiocre à celui d'une autre armée beaucoup plus nombreuse , et à mettre l'ennemi hors d'état de les envelopper.

Il paraît cependant, dans les premières campagnes

^88 MOEURS DLS ASSYRIENS

de Cyrus contre les Arméniens, et ensuite contre les Babyloniens , des commencements et comme des essais de cette science, mais qui n'allaient pas encore fort loin. Le temps, les réflexions, l'expérience, apprirent depuis aux grands capitaines toutes ces précautions et ces ruses de guerre ; et nous avons vu , dans les guerres des Carthaginois , quel usage Annibal, Fabius, Scipion et les autres généraux de l'une et de l'autre nation en ont fait.

§ VI. Attaque et défense des places.

Les anciens avaient imaginé et mis habilement en œuvre tout ce qu'on pouvait attendre de la portée des armes connues alors, aussi-bien que de la force et de la variété des machines , soit pour attaquer , soit pour défer^dre les places.

l '^ Attaque des places.

La première manière d'attaquer les places fut le blocus. On investissait la ville par un mur de maçonnerie que l'on bâtissait tout autour, et dans lequel on faisait d'espace en espace des redoutes et des places d'armes ; ou Ton se contentait de l'envelopper de toutes parts par un profond retranchement bien palissade, pour empêcher que les assiégés ne pussent faire de sorties, et qu'il n'entrât dans la ville ni secours ni vivres. On attendait ainsi tranquillement que la famine fît ce que l'art ou la force ne savait pas encore faire. De là venait la longueur des sièges dont il est parlé dans l'antiquité : celui de Troie ^ , qui dura dix ans ; celui

' Homère ne parle point de bélier, avoir été une sorte d'échelle pour

(li d'aucune machine de guerre. escalader les murs ( Dureau de la.

= Excepté des Croi^é-j, Kpc/'ao ai Malle, Poliorcétique , pag. 5t^o). {Iliuil. XII, 9i58),qui paraissent — L.

d'Azot par Psammetique , qui en dura vingt -neuf. Cvrus aurait été fort long-temps devant Babylone qui avait amassé des vivres pour vingt ans , s'il n'avait employé un autre moyen pour s'en lendre maître.

Comme Ton vit que les blocus traînaient extrêmement en longueur , on imagina l'escalade , qui consistait à appliquer contre le mur un grand nombre d'échelles pour y faire monter plusieurs files de soldats.

Pour la rendre inutile et impraticable , on y opposa la hauteur des murailles, et encore plus celle des tours dont elles étaient flanquées, de sorte que les échelles ne pouvaient plus y atteindre. Il fallut donc trouver un autre moyen pour arriver jusqu'à la hauteur des remparts ; et ce fut de bâtir des tours de bois roulantes , plus hautes que les murs , et de les en approcher. Sur le haut de la tour, qui formait une espèce de plateforme étaient placés des soldats qui , à coups de traits et de flèches , et par le secours des balistes et des caf a- pultes, nettoyaient les remparts; et alors, d'un étage qui était au-dessous, on faisait couler une espèce de pont-levis, qu'on appuyait sur les murs pour entrer dans la place. '

On employa un troisième moyen , qui abrégea beaucoup la durée des sièges ; c'est celui des béliers pour ouvrir les murs et y faire des brèches. Le bélier était une grosse poutre de bois , armée par le bout d'un bec de fer ou d'airain , que l'on poussait avec violence contre les murs. Il y en avait de plusieurs sortes. Je me réserve à en parler ailleurs avec plus d'étendue, aussi-bien que des autres machines.

Reste un quatrième moyen, savoir la sape et la mine qui avait un double usage. Ou conduisait un che-

Tomc II. Hist. aïK . \ Q

agO MOEURS DES ASSYRIENS

min souterrain au-dessous du fondement des murs, et le creusant jusqu'au-dedans de la ville, on s'en faisait un passage pour y entrer; ou bien l'on se contentait, après avoir etaye le fondement, de remplir le vide de toutes sortes de matières combustibles , auxquelles on mettait le feu , pour consumer les étais , calciner la maçonnerie , et faire tomber des pans de muraille.

1°. Défense des places.

Il paraît que , pour fortifier les places et les défendre , on employait tous les principes essentiels et toutes les règles fondamentales que l'art de la fortification suit aujourd'hui : par les inondations pratiquées à propos autour de la place, pour en empêcher les approches; par la profondeur et l'escarpement des fossés, couronnes de palissades , pour en rendre la descente plus difficile ; par l'épaisseur des remparts terrassés ou de maçonnerie, pour les mettre à l'épreuve du bélier, et par leur hauteur pour les garantir contre l'escalade; par les tours saillantes, d'où sont venus les bastions modernes , pour flanquer les courtines ; par l'ingénieuse invention de différentes machines propres à tirer des flèches, des dards, des traits, et à jeter avec roideur de grosses pierres; par les parapets et les créneaux des murs pour la sûreté du soldat , et par les galeries couvertes qui régnaient le long des murs et lui tenaient heu de souterrains ; par les retranchements derrière les brèches ou à la gorge des tours; par les sorties, pour renverser les travaux des assiégeants et mettre le feu à leurs machines; par les contre -mines, pour rendre inutiles celles de l'ennemi ; par la construction des citadelles , pour servir de retraite et de dernière ressource

à une garnison près d'être forcée , et pour rendre inutile la prise de la ville, ou pour y foire une capitulation plus avantageuse ^ Ce sont là presque tous les moyens que l'art de la fortification avait appris aux Anciens, et ce sont les mêmes que le génie pratique aujourd'hui, avec quelques changements que la différence des armes a suggères.

J'ai cru devoir entrer dans ce détail , pour donner au lecteur quelque idée de l'ancienne manière de défendre les places, et pour détruire le préjuge de hien des modernes, qui pensent que, parce qu'on a donne maintenant d'autres noms aux mêmes choses, elles sont hien différentes pour les principes et pour le fond. Depuis l'invention de la poudre , on a substitué le canon au bélier, et la mousqueterie aux balistes, aux catapultes, aux scorpions , aux javelots , aux frondes , aux flèches. S'ensuit-il pour cela que l'essentiel de la défense des places ait changé? non, certainement. Ils tiraient de la solidité des corps et des forces mouvantes tout ce que l'art le plus ingénieux en pouvait tirer.

§ VII. Qualité des troupes persanes depuis Cyrus.

J'ai déjà averti plus d'une fois qu'il ne fallait pas juger du mérite et du courage des troupes persanes dans tous les temps, par ce qu'on en voit sous le règne de Cyrus. Je finirai l'article de la guerre par une judicieuse réflexion de M. Bossuet sur ce sujet. II remarque que, depuis ce prince, les Perses, généralement parlant, ne surent plus ce que peuvent dans une armée ♦

' D'après les renseignements qu'on que tous les moyens d'attaque et de

trouve dans la Bible, on voit en effet défense, dont ou a fait usage jusqu'à

que les Orientaux, plus de 600 ans l'invention de la poudre. — L. avant notre ère , connaissaient près-

aqii MOEURS DES ASSYRIENS

la sévérité, la discipline, l'arrangement des troupes, l'ordre des marches et des campements , et enfin une certaine conduite qui fait remuer ces grands corps sans confusion et à propos. Toujours occupés d'une vaine ostentation de puissance et de grandeur, et comptant plus sur la force que sur la prudence, sur le nombre que sur le choix, ils croyaient avoir tout fait quand ils avaient ramasse un peuple immense, qui allait au combat assez résolument , mais sans ordre , et qui se trouvait embarrassé d'une multitude infinie de personnes inutiles que le roi et les grands traînaient après eux; car leur mollesse était si grande , qu'ils voulaient trouver dans l'armée la même magnificence et les mêmes délices que dans les lieux- où la cour faisait sa demeure ordinaire; de sorte que les rois marchaient accompagnés de leurs femmes , de leurs concubines , et de leurs eunuques. La vaisselle d'or et d'argent et les meubles précieux suivaient dans une abondance prodigieuse , et enfin tout l'attirail que demande une telle vie. Une armée composée de cette sorte, et déjà embarrassée de la multitude excessive ae ses soldats, était surchai'gée par le nombre démesure de ceux qui ne combattaient point. Dans cette confusion , on ne pouvait se mouvoir de concert ; les ordres ne venaient jamais à temps , et , dans une action, tout allait comme à l'aventure, sans que personne fût en état de pourvoir à ce désordre. Joint encore qu'il fallait avoir fini bientôt , et passer rapidement dans un pays; car ce corps immense, et avide non-seulement de ce qui était nécessaire pour la vie mais encore de ce qui servait au plaisir , consumait tout en peu de temps, et on a peine à comprendre d'où il pouvait tirer sa subsistance.

Cependant , avec ce grand appareil , les Perses étonnaient les peuples qui ne savaient pas mieux la guerre qu'eux. Ceux mêmes qui la savaient se trouvèrent ou affaiblis par leurs propres divisions , ou accablés par la multitude de leurs ennemis. Et c'est par là que FEgypte , toute superbe qu'elle était , et de son antiquité et de ses sages institutions et des conquêtes de son Sésostris, devint sujette des Perses. Il ne leur fut pas malaisé de dompter l' Asie-Mineure, et même les colonies grecques, que la mollesse de l'Asie avait corrompues; mais quand ils vinrent à la Grèce même , ils trouvèrent ce qu'ils n'avaient jamais vu : une milice réglée, des chefs entendus, des soldats accoutumes à vivre de peu, des corps endurcis au travail , que la lutte et les auf^es exercices ordinaires dans ce pays rendaient adroits ; des armées médiocres à la vérité, mais semblables à ces corps vigoureux, oii il semble que tout soit nerf et où tout est plein d'esprit; au reste, si bien commandées et si souples aux ordres de leurs généraux, qu'on eût cru que les soldats n'avaient tous qu'une même ame, tant on voyait de concert dans leurs mouvements.

ARTICLE III

Arts, Sciences.

Je n'entreprends point de parler de la poésie des Orientaux , qui ne nous est guère connue que par ce qui s'en trouve dans les livres saints. Ces morceaux précieux suffisent pour nous faire connaître l'origine de la poésie , sa véritable destination , l'usage qu'en ont fait les hommes inspirés de Dieu pour célébrer sa grandeur et chanter ses merveilles, la noblesse et la sublimite du style qui lui convient, proportionnées à la majesté

aC)4 MOEURS DES ASSYRIENS

des sujets qu'elle traite. Les discours des amis de Job y établis comme lui dans l'Orient, et qui n'étaient pas moins distingués entre les Gentils par leur érudition que par leur naissance , pourraient aussi nous donner quoique idée du genre d'éloquence qui régnait alors.

lu Tim.To, Ce que les prêtres égyptiens disaient, selon Platon ,

pag- 2i. ^i^g Grecs en général , et des Athéniens en particulier ,

qu'ils étaient des enfants dans l'antiquité , est bien vrai

à l'égard des arts et des sciences , dont ils ont faussement

attribué l'invention à des personnes chimériques et

ucn. eh. 4. postérieures de beaucoup au déluge. L'Ecriture nous apprend que , dès avant ce temps-là , Dieu avait découvert aux hommes l'art de cultiver la terre par le. labour; de nourrir les troupeaux , en demeurant sous des tentes ; de filer la laine et le lin , et d'en faire des étoffes et de la toile ; de polir le fer et l'airain , et de les faire servir à une infinité d'usages nécessaires à la vie ou à la société.

La même Ecriture nous apprend encore qu'assez peu de temps après le déluge, l'industrie humaine avait fait plusieurs découvertes très-dignes d'admiration, et qu'elle avait trouvé 1° le secret de filer l'or et de le faire entrer dans le tissu des étoffes ; a*' le secret de battre l'or, et de dorer par des couches légères le bois et les autres matières; 3** de jeter en fonte les métaux d'airain , d'argent , d'or ; d'en faire toutes sortes de figures, en imitant parfaitement la nature; d'exprimer les différents objets , et d'en faire toutes sortes d'ornements et de vaisseaux ; 4^* d'appliquer la peinture , aussibien que la sculpture, sur le bois, sur les pierres, sur les marbres; 5° enfin, pour abréger, de faire la teinture des étoffes dans les plus belles couleurs.

ET DES PERSES. 2gb

Comme ce fut dans l'Asie que les hommes s'établirent d'abord après le déluge , il est aise de comprendre qu'elle fut comme le berceau des arts et des sciences, dont le souvenir s'était conservé par la tradition, et dont la nécessité et le besoin les obligèrent de renouveler et, pour ainsi dire, de ressusciter l'usage.

5ç 1. Architecture.

La construction de la tour de Babel , et peu de temps après celle de ces fameuses villes qui ont été regardées comme des prodiges, Babylone et Ninive; la magnificence des vastes palais des rois et des seigneurs, distribues en plusieurs salles et appartements , et ornes de tout ce que la décence et la commodité peuvent exiger ; la régularité et la symétrie des colonnes et des voûtes ^ multipliées et élevées les unes sur les autres; la grandeur des portes des villes ; la largeur et l'épaisseur des remparts; la hauteur et la solidité des tours; la commodité des quais sur les bords des grosses rivières; la hardiesse des ponts bâtis sur les grands fleuves ; tout cela , et plusieurs autres ouvrages semblables , montrent jusqu'où, dans une antiquité si reculée, l'architecture av&it ete portée.

Je ne sais pourtant si dès -lors elle était parvenue à cette perfection que la Grèce et l'Italie lui ont depuis donnée , et si ces vastes bâtiments de l'Asie et de l'Egypte, si vantés par les Anciens, avaient autant de régularité que de grandeur et d'étendue. J'entends parler de cinq ordres d'architecture , le Toscan , le

' Les Orientaux n'ont point connu des restes de voûtes en briques en l'art des voûtes à voussoirs. On a forme d'ogive. ( V. une note dans la trouvé dans les ruines de Babylone, trad.de Sirabon , T.V,p. 167, 168.)

Dorique, l'Ionique, le Corinthien, le Composite; mais je ne vois point crordre Asiatique ou Egyptien, ce qui donnerait assez lieu de douter si la symétrie, les mesures, les proportions des colonnes, des pilastres et des autres ornements , régnaient parfaitement dans ces anciens édifices.

§ IL Musique.

Il n'est pas étonnant que , dans un pays comme l'Asie, livré au plaisir, aux délices et à la bonne chère, la musique , qui en faisait le principal assaisonnement , V ait été en honneur, et cultivée avec un grand soin. Le seul nom des principaux modes de l'ancienne musique , et que la moderne a conservé , le Dorien , le Phrygien y le Ljdieii, V Ionien, VEolien, marque assez quel a été le lieu de sa naissance, ou du moins celui où elle Gen. 3r,27. s'cst accruc et perfectionnée. L'Ecriture sainte nous apprend que , du temps de Laban , la musique et les instruments étaient fort en usage dans le pays qu'il habitait, c'est-à-dire dans la Mésopotamie, puisque, entre autres reproches qu'il fait à Jacob son gendre , il se plaint que , par sa fuite précipitée , il ne lui a pas laissé lieu de le reconduire lui et sa famille , m'ec des chants de joie , au bruit des tambours et au son des Xenoph. harpes. Dans le butin que Cyrus fit mettre à part pour pag. i3. Cyaxare son oncle, il est fait mention de deux ^ musi- ' - ■ ciennes très-habiles qui accompagnaient une dame de Suse , et qu'on avait faites prisonnières avec elle.

C'est une question qui exerce les savants, de con-

' Kaî fAOuacupYGÙ; <J'ûo ràç y.pa- endroits de la Cyropédie. (V. c. i, TÎoTa;. § I et c. 5 , § 39. ) — L.

= Il en est question en d autres

Eï DES PERSES. UC^'J

iiaîlrc jiiscju à quel poiiU de jjerfection la musique a été . portée chez les Aneiens ' : question d'autant plus difficile à décider, que, pour y réussir, il semblerait nécessaire d'exposer aux yeux et ensuite au jugement des oreilles plusieurs pièces de musique notées à l'antique; et que par malheur il n'en est pas ici comme de la sculpture et de la poésie anciennes , dont il nous reste d'illustres monuments, au lieu que l'antiquité ne nous a conservé aucun ouvrage qui puisse nous faire juger sûrement si la musique des Anciens était aussi parfaite que la notre.

On convient qu'ils ont connu la triple sv;n]ihonie, c'est-à-dire le concert des voix, celui des instruments, et celui qui dépend de ceux-ci avec les voix.

On convient aussi qu'ils ont excellé pour ce qui regarde le rhjthme. On appelle ainsi l'assemblage de plusieurs temps , qui gardent entr'eux certain ordre ou certaines proportions. Poiu' entendre cette définition, il faut observer que la musique dont il s'agit ici se chantait toujours sur les paroles de quek{ues vers , dont toutes les syllabes étaient brèves ou longues ; qu'on prononçait la syllabe brève une fois plus vite que la longue ; qu'ainsi la première était censée ne faire qu'un temps, au lieu que la seconde en faisait deux; que, par conséquent , le son qui répondait à celle-ci durait deux fois autant que le son qui répondait à celle-là, ou, ce qui revient au même , avait deux temps pendant que l'autre n'en avait qu'un ; que les vers qu'on chantait étaient composés d'un certain nombre de pieds, que formaient ces syllabes longues ou brèves différemment combinées; et que le rhythme du chant suivait

■' Ce qui suit n'a aucun rapport avec la musique des Orientaux. — L.

•2^8 moi:l:rs des assyriens

régulièrement la niarclie de ces pieds. Comme ceux-ci, de quelque nature ou de quelque étendue qu'ils pussent être, se divisaient toujours en deux parties égales ou inégales, dont la première s'appelait apciç, élévation^ et la seconde Ôeuiç, abaissement on position; de même le rhythme du chan, , qui repondait à chacun de ces pieds, se partageait en deux également ou inégalement par ce que nous nommons aujourd'hui wxi frappe et un levè^ c'esî-à-diie par un bruit ou une percussion, et par un repos. L'attention scrupuleuse que les Anciens avaient à la quantité des syllabes dans leur musique vocale , en rendait le rhythme plus parfait et plus régulier que le nôtre : car la poésie chez nous ne se mesure point suivant les longues et les brèves ; ce qui n'empêche pas néanmoins qu'un habile musicien ne doive faire sentir, par la durée des sons, la quantité de chaque syllabe. J'ai copie ce que je viens de dire du rhythme, d'une des dissertations de M. Burette; et je l'ai fait en faveur des jeunes gens, à qui ce petit morceau pourra être fort uiile pour l'intelligence de plusieurs endroits des auteurs anciens. Je reviens à mon sujet.

Ce qui fait le principal sujet de la dispute entre les savant ssur la musique des Anciens, est de savoir s'ils ont connu celle que nous appelons //zwj'/^^/e a plusieurs parties^ c'est-à-dire dans laquelle ces différentes parties forment chacune à part un chant suivi, et s'accordent toutes ensemble, comme il arrive dans notre contre- point, soit simple soit composé. On peut voir sur cet article, et sur tout ce qui regarde la musique des Anciens, les savantes dissertations de M. Burette, insérées dans les iii*^, iv*" et v*^ tomes des Mémoires de

ET DES l'EP.SES. 299

l'Académie royale des Belles-Lettres, qui font connaître la profonde érudition et le goût exquis de cet écrivain.

§ III. Médecine.

On découvre aussi , dans ces temps reculés , l'origine de la médecine, dont les commencements, comme de tous les arts et de toutes les sciences , sont encore Lruts et cjrossiers. Hérodote, et après lui Strabon, re- Herod. i. r. marquent que c était une coutume généralement établie strab. i. 16, chez les Babyloniens , d'exposer les malades à la vue ^'^^' '^ des passants , pour s'informer d'eux s'il n'avaient point été attaqués d'un mal pareil , et pour savoir par quels remèdes ils en avaient été guéris. C'est ce qui a fait dire à plusieurs que la médecine est une science conjecturale et expérimentale , qui est née des observations qu'on avait faites sur la nature des différentes maladies, et sur ce qui est favorable ou contraire à la santé. Il faut convenir que l'expérience peut beaucoup , mais elle ne suffit pas. Le fameux Hippocrate en fit grand usage, mais ne s'y arrêta point. C'était la coutume, que tous pun. 1. 29, les malades qui avaient été guéris missent dans le 1 s^j.g^P j* g temple d'Esculape un tableau , où ils expliquaient par P*ë- 374quels remèdes ils l'avaient été. Ce célèbre médecin fit décrire tous ces mémoires, et sut bien en profiter.

La médecine , dès le temps de la guerre de Troie , était en grand usage et en grand honneur. Esculape, Diod. iib5,

, 1 ' 15- . 1 paR- 341-

qui vivait alors , en est regarde comme 1 inventeur , et il l'avait déjà portée à une grande perfection par une profonde connaissance de la botanique, par l'apprêt des médicaments et par les opérations de la chirurgie ; car toutes ces parties n'étaient point séparées de la méde-

OOO MOEl us DES ASSYRIENS

cine , et ne faisaient toutes ensemble qu'une même profession.

Hom. iiiad. Les dcux enfants d'Esculape, Podalirius et Machaon ,

lib. lo, . , . -Il V

V. 821-847. ^"1 commandaient un certani nombre de troupes a ce siège , étaient aussi excellents médecins que braves capitaines , et ne rendaient pas moins de service à l'armée par leur habileté dans cet art, que par leur Plutarch. in couragc daus les combats. Achille même, non plus pag. 668. qu'Alexandre dans la suite , n'avait pas jugé cette connaissance inutile à un général, ni au-dessous de lui. Il l'avait apprise du centaure Chiron , et l'avait enseignée lui-même à Patrocle son ami, qui en fit usage en pansant la plaie d'Eurypile.

Il guérit cette plaie par le moyen d'une racine qui , sur-le-champ, fit cesser la douleur et arrêta le sang. La botanique, c'est-à-dire la médecine qui traite et fait usage des herbes et des plantes, était fort connue et presque seule employée dans les premiers temps. AEn. iib. 12, Virgile , en parlant d'un célèbre médecin , à qui Apollon lui-même avait enseigné la médecine , semble borner cet art à la connaissance des simples : Scire potestates herbatiim usumque medendi maluit. C'était la nature elle-même qui présentait aux hommes ces innocents et salutaires remèdes , et qui semblait les inviter à en faire usage. Les jardins, les campagnes, les

Pliu. 1. 26

Caj). I ;

pt lib. 24, forêts les fournissaient abondamment et gratuitement

rap. I.

Td. 1.

cap. 9

On ne faisait point encore usage des minéraux, des thériaques et d'autres compositions qu'une étude plus sérieuse de la nature a fait inventer depuis. 9' Pline dit que la médecine qu'Esculapc, vers le temps du siège de Troie, avait mise en grande réputation.

ET DES PERSES. 3oi

tomba bientôt après dans l'oubli , et demeura comme ensevelie dans les ténèbres jusqu'au temps de la guerre du Péloponnèse, où Hippocrate la ressuscita en quelque sorte et la remit en bonneur. Cela peut être vrai pour la Grèce; mais nous voyons qu'elle avait toujours été fort cultivée et fort estimée dans la Perse. Le grand Cvrus , comme Xénophon le remarque , ne manquait jamais Cvroi). i. . de mener avec lui à l'armée un certain nombre d'ex- ^^,!l^'!,, cellents médecins, qu'il récompensait avantageusement, et à qui il témoignait une grande considération ; et il observe qu'il avait trouvé cette coutume établie anciennement parmi les généraux : et le même Xénopbon De Expedit. nous apprend que le jeune Cyrus en usait de la même pag.'sii^' sorte.

Il faut avouer néanmoins que c'est Hippocrate qui a porté la médecine au plus liant point de perfection; et quoiqu'il soit constant que depuis lui on a ajouté beaucoup de connaissances à celles qu'il avait acquises, encore aujourd'hui il est regardé par les plus babilcs médecins comme le premier maître dans cet art, et celui dont l'étude doit le plus occuper ceux qui veulent y réussir.

Des hommes formés de la sorte, qui, à l'étude qu'ils ont faite des plus célèbres médecins, tant anciens que modernes, à la connaissance qu'ils ont acquise de la vertu des simples , des principes de la physique , de la constitution du corps humain, ont ajouté une longue expérience et de sérieuses réflexions ; de tels hommes méritent biep , dans un état policé , d'être distingués et récompensés, comme le Saint-Esprit le recommande dans l'Écriture : L'habileté du médecin relèvera en Kcdes. 38 honneur; il sera comblé de louanges, même par les '"^

3o2 M()i:iiRS DtS ASSYRIENS

grands y et les rois lui ferQiit des présents; puisqu'ils consacrent tous leurs travaux et toutes leurs veilles à la conservation de la santé des citoyens, qui est de tous les biens humains le plus cher et le plus précieux. Ce bien pourtant est celui que Ton ménage le moins : nonseulement on se ruine la santé par les excès, mais on la confie , par une aveugle crédulité , à des hommes sans aveu et sans expérience ^ , qui séduisent les malades par leur air imposant, ou par la douce espérance de la guérison dont ils les flattent.

§ IV, Astronomie.

Qrelque envie qu'aient eu les Grecs de se donner pour auteurs et inventeurs de tous les arts et de toutes les sciences , ils n'ont pu absolument disputer aux Babyloniens l'honneur d'avoir jeté les premiers fondements de l'astronomie. La situation avantageuse de Babylone, bâtie dans une plaine fort étendue , et où la vue n'était bornée par aucunes montagnes ; l'air pur et serein qui régnait toujours dans ce pays , et donnait lieu de contempler librement les astres ^ ; peut-être aussi la hauteur extraordinaire de la tour de Babel, qui semblait faite pour servir d'observatoire, furent, à l'égard de ces peuples , de puissants attraits qui les portèrent à examiner avec soin les divers mouvements du ciel et le Mémoires de cours réglé dcs astrcs. M. l'abbé Renaudot , dans sa d^s^BeikT- dissertation sur la sphère , remarque que la plaine

' ■< Palàm est , ut quisque înter nitiem magnitudinemque regionum

istos loquendo polleat, imperatorem quasîncolebant,quumc<jelumex omni

illico vitae nostrae necisque fieri. . . parte patens et apertum intuerentiir,

Adeô blanda est sperandi pro se trajectiones motusque stellarum ob-

uuiqiie didcedo. » (Pmn.1. 29, c. I.) servaverunt. » ( Cir. lib. r, de Di

^ « Principiù Assyrii propter pla- vin. n. 2. )

ET DES PERSES. 3o3

appelée dans l'Écriture sainte ^'e'/z/zrtrtr, et où Babylone Lettres, t. r

rr " * paît. 2, p. j.

fut bâtie, est la même que les Arabes appellent Sinjar, où le calife Almamon, septième des Habbassides, sous lequel les sciences commencèrent à être florissantes parmi les Arabes , fit faire les observations astronomiques qui seivirent durant plusieurs siècles à tous les astronomes de l'Europe ; et que le sultan Gelaleddin- Melikschab , troisième des Seljukides, en fit faire de semblables près de 3oo ans après dans îe même lieu : ce qui fait voir qu'il a toujours paru le plus propre à faire des observations astronomiques ^

Celles que firent les Babyloniens ne purent pas être portées d'abord à une grande perfection , n'étant pas encore aidées du secours des télescopes, c'est-à-dire des lunettes d'approclie, dont l'invention est assez récente, et a servi beaucoup à perfectionner dans le dernier siècle les rechercbes d'astronomie. Quelles qu'elles aient été , elles ne sont point parvenues jusqu'à nous, Epigène , auteur grave et digne de foi , selon Pline, parle d'observations faites pendant y 20 ans , piin.

. , . . 1 11- Hist. Nat.

et qui étaient empreintes sur des carreaux de brique, 1. 7,0. 56 ce qui marquerait une antiquité fort reculée. Celles dont Callisthène, philosophe de la suite d'Alexandre,

■ Il est maintenant bien difficile sagsiché (^Ej:pos. du sjst. du monde,

de savoir jusqu'où les Chaldéens uot. 2, p. 400, 3^ édition). J'ai

avaient poussé l'astronomie : les fait voir dans un mémoire sur la di-

ouvrages qui auraient pu nous en viiion du Jour et de l'Equateur chez

instruire sont perdus ; et il ne nous les Chaldéens (Journal des savants,

reste plus que quelques notions sou- Décembre 1817, p. 738), qu'ils

vent contradictoires, éparses dans avaient connu assez exactement la

les auteurs ancieijs. On conclut des e;rùndeur apparente du diamèti'e du

témoignages combinés de Géminus soleil. On peut consulter sur ce sujet

et de Ptolémée qu'ils possédaient un mémoire de M. Ideler , traduit de

une période luni-solaire qui , selon l'allemand par M. Halma. — L. M. de la Place, fait honneur à leur

3o4 MOEURS DES ASSYFilKNS

Poiphyr. fait mention, et dont il rendit compte à Aristote , **iuUb"V,*' embrassent 1903 ans, et par conséquent remontent de cœio. assez près du déluge , et du temps où Nemrod bâtit Babylone '.

On doit certainement savoir bon gré et rendre justice au travail et aux recherches curieuses de ceux qui ont contribué à inventer ou à perfectionner une science si utile , non-seulement pour l'agriculture et la navigation , par la connaissance qu'elle donne du cours régie des astres et de la proportion merveilleuse et toujours uniforme des jours , des mois , des saisons et des années ; In Epinom. niais pour la religion même , avec laquelle Platon p-989-992' iiiontre que l'étude de cette science a une liaison étroite et nécessaire , puisqu'elle tend directement à inspirer un grand respect pour la Divinité , qui préside avec une sagesse infinie au gouvernement de l'univers , et qui est présente et attentive à toutes nos actions. Mais on ne peut assez plaindre ces mêmes philosophes ^ , qui , étant arrivés par leur heureux travail et par leurs recherches astronomiques tout près du Créateur , ont eu le malheur de ne le point trouver , parce qu'ils ne l'ont point servi ni adoré, et qu'ils n'ont pas conformé leurs actions aux règles de ce divin modèle.

§ V. Astrologie judiciaire.

Pour ceux de Babylone et de l'Orient, l'étude des astres, loin de les conduire, comme elle aurait dû, à la connaissance de celui qui en est le créateur et le

' Il en a été parlé plus haut ( pag. sunt posltuin non longé a se , et

ro,note2). — L. non iuvenerunt. . . quia quaererr

2 « Magna industria , uiagiia so- neglexcrunt. » (S. August. </e 'verb.

icrtia : sed ibl Crealovem scmlati £ra/?°'. ^l/a«/j.- Serra. 68 , cap. i.j

ET DES PERSES. '3o5

maître, les jeta pour la plupart clans Timpiété et dans les folies de Xastrologie judiciaii-e. On appelle ainsi cette science fausse et téméraire, qui enseigne à juger de l'avenir par la connaissance des astres, et à prédire les événements par la situation des planètes et par leurs différents aspects : science traitée avec raison de rêverie et d'extravagance par ce qu'il y a eu d'écrivains plus sensés dans le paganisme même. 0-delirationem incre- cic. lib. i, dibileml s'écrie Cicéron, en réfutant la folle pensée de y^'^-Tôq' ces astrologues , appelés souvent Chaldéens , du pays oii cette science avait pris son origine ; qui , en conséquence des observations faites, disaient-ils, par leurs prédécesseurs sur tous les événements passés pendant l'espace seulement de quatre cent soixante-dix mille ans, prétendaient connaître sûrement, par l'aspect et la combinaison des astres et des planètes dans le moment de la naissance d'un enfant , quels seraient son génie , son caractère , ses mœurs, la constitution de son corps, ses actions, en un mot tous les événements et la durée de sa vie. Il relève mille absurdités d'un sentiment dont le ridicule seul doit inspirer du mépris , et demande pourquoi d'une infinité d'enfants qui naissent dans le même moment , et sans doute sous l'aspect précisément des mêmes astres, il n'y en a pas deux dont le sort et la vie se ressemblent. Il demande encore si de ce grand nombre d'hommes qui périrent à la bataille de Cannes d'un même genre de mort, tous étaient nés sous les mêmes constellations.

On ne croirait pas qu'un art si absurde , uniquement fondé sur l'imposture et l'artifice, fraudidenlissima p^^ artiiim, dit Pline, eût pu acquérir tant de crédit dans P'o«-^i3o tout l'univers et dans tous les siècles. Ce qui lui a

in m fi TT. liiit. anc.

3o6 MOEURS DES ASSYRIENS

donné un si grand cours, continue cet auteur, est la curiosité naturelle à Thomme de percer dans l'avenir, et de connaître par avance ce qui doit lui arriver : nullo non cwido futura de se sciendi, jointe à une superstitieuse crédulité, qui se trouve agréablement flattée par les magnifiques promesses dont ces diseurs de bonne aventure ne sont pas avares. lia blandissimis desideratissimisque promissis addidit "vires religionis, ad quas maxime etiamnum caligat humanum genus. Les écrivains modernes , et entre autres deux de nos Gassendi, P^^s grands philosophes, Gassendi etRohault, se sont ^^"^^\ , déclarés avec la même force contre la folie de cette

sert. 2 , 1. O.

Rohauit, prétendue science, et ont démontré qu'elle était éga-

Phys.part. 2, " ' , . '

cap. 27. lement destituée et de principes et d'expériencesc

De principes. Le ciel , selon les astrologues , est (fivisé en douze parts égales ; elles sont prises , non selon les pôles du monde , mais selon ceux du zodiaque. Les douze portions du ciel ont chacune un attribut, comme les richesses , la science , les parents , et ainsi du reste. La portion la plus importante et la plus décisive, est celle qui est prochainement sous l'horizon , et qui est appelée l'ascendant , parce qu'elle est prête à monter et à paraître sur Ihorizon lorsqu'un homme vient au monde. Les planètes sont divisées en favorables, nuisibles, et mixtes : les aspects de ces planètes , qui ne sont que certaines distances entre elles , sont aussi ou heureux ou funestes. Je passe plusieurs autres hypothèses toutes également arbitraires , et je demande si un homme de bon sens peut les admettre sur la simple parole de ces imposteurs , sans aucunes preuves , sans même la moindre ombre de vraisemblance. Le moment précis , et d'où dépend tout le reste des prédictions, est celui

ET DES PERSES. 3o7

de la naissance. Et pourquoi pas celui de la conception? Pourquoi les étoiles ne font-elles rien pendant neuf mois de grossesse ? Peut-on même jamais, dans la rapidité incroyable du mouvement des cieux, être sûr d'avoir saisi le moment précis et décisif, sans qu'd y ait eu du plus ou du moins, ce qui suffit pour tout renverser? Il y a mille questions pareilles à faire.

Ils peuvent encore moins se flatter d'avoir pour eux l'expérience. Elle ne pourrait consister que dans les observations qu'on aurait faites d'événements arrivés toujours de la même sorte lorsque les planètes se seraient trouvées dans une certaine situation. Or, du consentement de tous les astronomes, il faut plusieurs milliers d'années pour rencontrer seulement deux fois telle constitution des astres que l'on voudra s'imaginer ; et il est très-certain que celle que le ciel doit avoir demain, ne s'est point encore vue depuis la création du monde. On peut consulter les deux philosophes que j'ai cités , et sur-tout Gassendi , qui a traité la matière plus au long. C'est sur de pareils fondements qu'est posé tout l'édifice de l'astrologie judiciaire.

Mais ce qui est étonnant, et qui marque un renversement entier de raison , c'est que de prétendus esprits forts , qui se roidissent opiniâtrement contre les preuves les plus convaincantes de la religion , et qui refusent de croire sur la parole de Dieu même les prophéties les plus claires et les plus certaines, se livrent quelquefois totalement aux vaines prédictions de ces astrologues et de ces'imposteurs.

Saint Augustin % en plusieurs endroits de ses écrits,

' « His omnibus consideiatis , non mirabiliter multa vera respondent , irauH'iitù creditur , quuin astrologi occulte instinctu fierl spirituum non

3o8 MOEURS DES ASSYRIENS

nous avertit que cette folle et sacrilège crédulité est un juste châtiment de Dieu, qui punit souvent l'aveuglement volontaire des hommes par des ténèbres plus épaisses , et qui permet que les démons , pour les mieux retenir dans leurs filets , leur fassent prédire quelquefois des choses qui arrivent effectivement , mais dont souvent l'attente ne sert qu'à les tourmenter.

Dieu , qui seul prévoit l'avenir , parce qu'il en dispose seul avec une souveraine autorité, insulte souvent dans ses Ecritures ^ à l'ignorance des astrologues de Babylone tant vantés , qu'il traite de fabricateurs de mensonges, /àbricatores errorum; et il donne hautement le défi à tous les faux dieux de prédire quelque chose , consentant , s'ils y réussissent , qu'on les révère comme des dieux. Puis, apostrophant Babylone , il lui annonce dans le dernier détail toutes les circonstances des maux dont il l'accablera plus de deux cents ans après, sans que ses enchanteurs, qui la flattaient d'avoir lu dans \e^ astres les assurances de sa grandeur éternelle, puissent en détourner l'effet, ni même en prévoir l'accomplis-

bonorum quorum cura est bas falsas et noxias opiniones de astralibus fatis insérera bumanis mentibus atque firmare, non boroscopi notati et inspecti aliquà arte, quae nulla est. >> (De Civit. Dei, lib. 5, cap. 7.) ^ « Le mal vous attaquera , sans que vous ayez pu le conjecturer par aucun indice. Vous vous trouverez surprise par des malheurs que vous ne pourrez détourner ( par vos maléfices), et une désolation que vous n'aurez jamais prévue viendra fondre tout d'un coup sur vous. Appelez à votre secours vos encbanteurs, et tous les secrets de la magie, aux-

quels vous vous êtes appliquée avec tant de travail dès votre jeunesse, pour voir si vous en tirerez quelque avantage. Vous vous êtes fatiguée à consulter une multitude d'imposteurs. Que vos astrologues qui contemplent le ciel, qui étudient le cours et la disposition des astres, et qui prédisent cbaque mois ce qui vous doit arriver, viennent maintenant, et qu'ils vous sauvent... Le feu les dévorera eux-mêmes, et ils ne pourront délivrer leurs âmes des flammes ardentes. » (Isai. cb. 47.

vers. 1 1 - r4,)

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sèment. Mais comment l'auraient-ils fait, puisque dans

le temps même de l'exécution , lorsque Baltasar, dernier Dan. cap. 5.

roi de Babylone , vit sortir de la muraille une main qui

Y traçait des caractères mconnus, les mages, les

Clialdéens, les augures, en un mot, tous les prétendus

sages du pays , ne purent venir à bout de lire cette

écriture. Voilà donc l'astrologie et la magie convaincues

d'ignorance et d'impuissance dans le lieu même où elles

étaient le plus en vogue, et dans une occasion où il

était certainement de leur intérêt d'étaler toute leur

science et tout leur pouvoir.

ARTICLE IV

Religion.

La plus ancienne et la plus générale idolâtrie a été celle qui a eu le soleil et la lune pour objets. Elle était fondée sur une fausse reconnaissance, qui, au lieu de remonter jusqu'à Dieu , s'arrêtait au voile qui le cachait en le montrant. Avec la moindre réflexion on eût pu discerner le maître qui commandait, du ministre ^ qui ne faisait que lui obéir.

On a toujours senti qu'il devait y avoir nécessairement un commerce entre Dieu et l'homme ; et l'adoration suppose que Dieu soit attentif aux désirs de l'homme , et capable de les remplir. Mais la distance du soleil et de la lune est un obstacle à ce commerce. Les hommes aveugles ont tâché de remédier à cet inconvénient ^, en

' Chez les Hébreux, le nom ordi- nd os inaniim admovere.

uaire du soleil signifie ministre. = D'autres font venir ce mot de

^ << Superstitiosus vulgus manum ad et orare prier, venant de os

ori admovens, osculmn labiis près- bouche : et cette étymologie de Vos-

sit. » ( MiNuc. pag. 1.) De -là est sius n'est pas la moins vraisemblable,

venu le vaot ad orare , c'est-à-dire, — L.

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portant leur main à leur bouche , et en l'élevant ensuite vers ces fausses divinités , pour leur témoigner qu'ils voudraient s'v unir, mais qu'ils ne peuvent. C'est de cette coutume impie , usitée dans tout l'Orient , que Job. 31,26, Job se trouvait heureux d'avoir été préservé ^ : Je n'ai point res;ardè le soleil dans sofi grand éclat, ni la lune lorsqu'elle avait plus de majesté. Mon cœur na point été séduit en secret , et je n'ai point porté ma

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