ÉSOPE
Je joins Esope aux sages de la Grèce , non-seulement parce qu'il s'est souvent trouvé avec eux, comme nous l'avons vu , mais ^ parce qu'il enseignait la véritable sagesse avec bien plus d'art que ceux qui en donnent des définitions et des règles.
Ésope était Phrvgien. Il avait beaucoup d'esprit, mais était tout contrefait : petit de corps, bossu, horriblement laid de visage, ayant à peine figure d'homme, et ne pouvant presque parler dans les commencements. Il était esclave, et le marchand qui l'avait acheté eut bien de la peine à s'en défaire , tant on était choqué de sa mine et de sa taille.
Le premier maître qu'il eut l'envoya aux champs
' « jEsopus iUe e Phrygia fabu- ctabilesque apologoscoiumentus, res
lator, haud iramerltô sapiens existi- salubriter ac prospicienter aniœad-
inatus est : quum , quae utilia monitu versas , in mentes animosque homi-
suasuque erant, non severè, non im- num cum audiendi quadam illecebra
periosè praecepit et censuit , ut plii- induit.» (Aul. Gell. Noct. att.
losophis mos est; sed festivos dele- lib. 2, cap. 29.)
labourer la terre, soit qu'il le jugeât incapable de toute autre chose , soit pour s'ôter de devant les yeux un objet si désagréable.
Il fut vendu dans la suite à un philosophe nommé Xantlîus. Je ne finirais point si je voulais rapporte!tous les traits d'esprit et de vivacité dont ses paroles et sa conduite étaient pleines. Un jour que son maître avait dessein de régaler quelques amis , il lui commanda d'acheter ce qu'il y aurait de meilleur. Il n'acheta que des langues, qu'il fit accommoder à toutes les sauces. Entrée, premier et second service, entremets, tout ne fut que langues. « Ne t'avais-je pas commandé , lui dit Xanthus tout en colère , de prendre au marché tout ce qu'il y aurait de meilleur ? Et qu'y a-t-il de meilleur que la langue ? reprit Esope. C'est le lien de la vie civile, la clef des sciences, l'organe de la vérité et de la raison. Par elle on bâtit les villes et on les police , on instruit, on persuade, on règne dans les assemblées; on s'acquitte du premier de tous les devoirs , qui est de louer les dieux. Hé bien (dit Xanthus, qui prétendait l'attraper) achète-moi demain ce qu'il y a de pire : ces mêmes personnes viendront chez moi , et je veux diversifier. Le lendemain Esope ne fit servir que le même mets , disant que la langue est la pire chose qui soit au monde. C'est la mère de tous les débats, la nourrice des procès , la source des divisions et des guerres. Elle est l'organe de l'erreur, du mensonge, de la calomnie , des blasphèmes ^ »
Esope eut bien de la peine à obtenir sa liberté. Un
' Ces faits sont tirés <le la vie des données les plus incertaines et d'Esope par le moine Planude , la- les moins croyables. — L. quelle paraît être une compilation
des premiers usages qu'il en fit, fut d'aller chez Crésus, qui , sur sa grande réputation , desirait depuis longtemps de le voir. Sa taille et sa mine rabattirent beaucoup d'abord de l'opinion qu'il en avait conçue. Mais la beauté de son esprit éclata bientôt à travers ces voiles et ces dehors grossiers qui la couvraient ; et ce prince comprit, comme le disait Esope dans une autre occasion, qu'il ne fallait pas considérer la forme du vase , mais la liqueur qui y est enfermée.
Il fi,t plusieurs voyages dans la Grèce , soit pour son phn^dr. 1. I, plaisir, soit pour les affaires de Cresus. Passant par Athènes, peu de temps après que Pisistrate y eut usurpé la puissance souveraine et aboli l'état populaire , et voyant que les Athéniens portaient ce nouveau joug fort impatiemment , il leur raconta la fable des grenouilles qui demandèrent un roi à Jupiter.
On doute que les fables d'Esope , telles que nous les avons, soient toutes de lui, du moins pour l'expression. On en attribue une grande partie à Planude ^ , qui a écrit sa vie , et qui vivait dans le quatorzième siècle.
Esope est regardé comme l'auteur et l'inventeur de cette manière simple et naturelle d'instruire par des apologues et des fictions; et c'est ainsi qu'en parle Phèdre :
^sopiis auctor qnani materiam repperit , Hanc ego polivi versibiis senariis.
Mais ^ , à proprement parler , la gloire de cette invention
' Les fables d'Esope , quel qu'en ^ „ m^g quoque fabulae , quse ,
soit l'auteur, sont beaucoup plus etiamsi originem non ab jEsopo acce-
anciennes que Planude , puisqu'on perunt ( nam videtur earum primus
les a trouvées dans des manuscrits auctor Hesiodus ) , nomine tamen
d'une époque antérieure à ce moine. vEsopi maxime celebrantur, ducere
— L. animos soient, praecipuè rusticorum
est due au poëte Hésiode : invention peu importante ,
ce semble , et d'un mérite fort médiocre , et qui a
pourtant été très-estimée et mise en usage par les plus
sublimes philosophes et les plus habiles politiques. Pla- luPha-done,
ton nous apprend que Socrate, peu de moments avant ^'
sa mort , mit en vers quelques fables d'Esope ; et Platon Lib. i, de 1 • -^ 1 u A • Rep.p.378.
lui-même recommande avec beaucoup de som aux
nourrices d'en faire apprendre de Ijonne heure aux enfants, pour leur former les mœurs et leur inspirer l'amour de la sagesse.
Il faut que les fables , pour être adoptées généralement par toutes les nations comme nous voyons qu'elles l'ont été , cachent un grand fonds de vérité sous cet air simple et négligé qui fait leur caractère. En effet, le Créateur, voulant instruire l'homme par le spectacle même de la nature , a répandu dans les animaux diverses inclinations et propriétés pour être comme autant de tableaux raccourcis des différents devoirs dont il doit s'acquitter, et des bonnes ou mauvaises qualités qu'il doit rechercher ou fuir. Ainsi il a peint une image sensible de la douceur et de l'innocence dans l'agneau , de la fidélité et de l'amitié dans le chien : au contraire , de la violence, de la rapacité, de la cruauté dans le loup, dans le lion , dans le tigre , et ainsi du reste ; et il a voulu faire une leçon et un reproche secret à l'homme, s'il était insensible pour lui-même à des qualités qu'il ne peut s'empêcher d'estimer ou d'abhorrer dans les animaux mêmes.
C'est un^ langage muet que toutes les nations en-
et imperitorum; qui et simpliciùs tur consentiunt. » ( QuiWTii.. Ub. 5. quse ficta sunt audiunt , et , capti vo- cap. 11.) luptate , facile iis quibus delectan-
446 HISTOIRE ANClEiNNE.
tendent ; c'est un sentiment gravé dans la nature , que chacun porte en soi-même. Esope est le premier, entre les écrivains profanes , qui Ta saisi , qui l'a développé , qui en a tait d'heureuses applications , et qui a rendu les honnnes attentifs à cette sorte d'instruction naïve, qui esta la portée de toutes les conditions et de tous les âges. Il est le premier qui , pour donner du corps aux vertus, aux vices, aux devoirs, aux maximes de la société, a imaginé, par un ingénieux artifice et par un innocent mensonge , de les revêtir d'images gracieuses empruntées de la nature, en donnant de la voix aux bêtes , et du sentiment aux plantes , aux arbres , et à toutes les choses inanimées.
Les fables d'Esope sont dénuées de tout ornement et de toute parure , mais pleines de sens , et à la portée des plus petits enfants , pour qui elles étaient composées. Celles de Phèdre sont un peu plus relevées et plus étendues, mais cependant d'une simplicité et d'une élégance qui ressemble beaucoup à l'atticisme dans le genre simple, c'est-à-dire, à ce qu'il y avait de plus fin et de plus délicat chez les Grecs. M. de la Fontaine, qui a bien senti que notre langue n'était point susceptible de cette simplicité ni de cette élégance , a égayé ses fables par un tour naïf et original qui lui est particulier, et dont personne n'a pu approcher.
Il est malaisé de comprendre pourquoi Sénèque ^
• « Non audeo te usque eô pro- sur la personne et les écrits de Phè-
ducere,ut fabellas quoque et jÏ)so- dre, qui ont fait croire à plusieurs
peos logos , iNTENTATUM ROMANIS auteurs que les fables attribuées à
INGENUS opus , solitâ tibî venustate ce poète avaient été supposées dans
connectas. » (Senec. de Consol. ad des temps assez modernes. Si Plièdre
Poljb. cap. 27.) a vécu au temps de Tibère, comme
= Cesont ces paroles de Sénèque, on le dit, il est bien singulier que
«t le silence de tous les auteurs latins Sénèque ne l'ait point connu. — L.
DE LA GRRCE. , 44"
pose en fait que , de son temps , les Romains n'avaient point encore essayé leur plume sur cette sorte cle composition. Les fables cle Phèdre lui étaient - elles inconnues ?
Plutarque nous apprend la manière dont Esope De sera
, , . Il ' \ Tx 1 1 1 ' ^1 T Numiuis
mourut. Il était aile a Delphes , charge d or et d argent , vindicta, avec ordre d'offrir , au nom de Crésus , un grand sacri- i* -^ " '' fice à Apollon , et de donner à chaque habitant une somme considérable ^ Une querelle qui s'éleva entre lui et ceux de Delphes, fut cause qu'après avoir fait le sacrifice il renvoya à Crésus l'argent qu'il avait reçu de lui , prétendant que ceux à qui ce prince l'avait destiné s'en étaient rendus indignes. Les habitants de Delphes le firent condamner comme coupable de sacrilège , et le précipitèrent du haut d'un rocher. Le dieu , irrité de cette action , les châtia par la peste et par la famine : de sorte que, pour faire cesser ces maux, ils firent signifier dans toutes les assemblées de la Grèce que , si quelqu'un venait exiger , pour l'honneur d'Esope , la vengeance de sa mort , ils lui donneraient satisfaction. A la troisième génération il se présenta un homme de Herod. i. 2. Samos, qui n'avait d'autre relation à Esope, sinon qu'il ^'^^' ^ était issu des personnes qui avaient acheté ce fabuliste. Les Delphiens donnèrent contentement à cet homme, et se délivrèrent ainsi des maladies et de la disette qui les tourmentaient.
Les Athéniens, justes estimateurs de la vraie gloire, érigèrent à ce savant et spirituel esclave une statue magnifique, pour faire savoir, dit Phèdre, que la car- Lib. 2. rière de l'honneur était ouverte indifféremment à tous
I Quatre mines , qui faisaient deux cent quarante livres. = 366 francs. — L.
les hommes, et que c'était, non à la naissance, mais au mérite , qu'on rendait ce glorieux hommage.
iEsopo ingentem statuam posuêre Attici , Servumqiie coUocârunt seterna in basi ; Patere honoris scirent ut cuncti viam , Nec generi U'ibui, setl virtuti gloriani.
HISTOIRE
AVANT-PROPOS
Avant que de commencer l'histoire des Perses et des Grecs, je placerai ici premièrement quelques observations préliminaires qui y préparent ; ensuite le plan et la division des quatre livres suivants , vi , vu , viii et IX ; enfin une espèce d'abrégé de l'histoire des Lacédémoniens depuis l'établissement de leurs rois jusqu'au règne de Darius, où commence le vi^ livre.
ARTICLE PREMIER
Idée abrégée de Vhistoire renfermée dans les livres qui suivent. Fruit que Von en doit tirer.
L'histoire que je donne ici au public présentera aux yeux du lecteur un spectacle tout nouveau et qui ne sera pas indigne de sa curiosité. Dans le volume précédent, on a vu|ous Cyrus deux états assez médiocres , laMédie et la Perse, se répandre au loin comme un incendie ou comme un torrent ,et , par une rapidité de conquêtes étonnantes , subjuguer un nombre considérable de provinces et de royaumes. Ici l'on verra ce vaste empire mettre en mouvement tous les peuples soumis