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chapitre v

Henri s'acheminait avec une lenteur décente vers la conversion. En juillet (ifçi), on l'avait vu assister pour la dernière fois au prêche, à Mantes; le 21 de ce mois, après une conférence théologique avec des évêques et une honorable défense, il était entré solennellement dans l'église de Saint-Denis, où il se confessa et ouït la messe. L'année suivante (février 1 f94), à défaut de la cathédrale de Reims, encore fermée au nouveau converti, il allait se faire sacrer à Chartres, prêter serment, suivant l'antique formule, oc d'exterminer les hérétiques, » pour entrer enfin, le mois suivant, à Paris et entendre le Te Dtum à Notre-Dame.

L'absolution papale devait se faire encore attendre dix-huit mois. Le souverain pontife la voulait faire acheter et le roi de France était moins pressé de payer la réconciliation définitive au prix de concessions importantes et de publiques humiliations, joyeusement

acceptées d'ailleurs par d'Ossat et du Perron, dans l'intérêt du Roi et de l'Église. Que pouvait cependant d'Aubigné pour prévenir ou combattre ces résolutions? Tandis que son maître était travaillé à Dreux par d'O, dont il nous donne le discours, lui, ne manquait pas de profiter des occasions pour démontrer au néophyte « la différence qu'il y avoit d'estre roi par la victoire ou parla soumission; » mais l'intérêt, la politique, la raison d'État, l'amour (car la duchesse de Beaufort avait été gagnée par l'espoir du mariage), la peur des jésuites (car l'attentat de Barrière donnait à réfléchir au roi), tout conspirait pour fermer ses oreilles à l'éloquence désespérée d'un La Roche Chandieu, d'un Duplessis-Mornay, d'un d'Aubigné.

Ce dernier raconte qu'il arriva, pour le siège de la Fère, à Chauny (ifço), « portant le deuil de sa femme, morte quelques mois auparavant. » Sa douleur et l'amertume de la conversion royale n'étaient point faites pour adoucir l'humeur de d'Aubigné, qui se retira dans son gouvernement. Dès lors, V Histoire ne lui prête plus aucun rôle militaire officiel, et la Vie ne nous révèle plus guère que de dures paroles, de sévères avertissements, des actes de méfiance ou de sourde hostilité. On peut dire que, dès lors, d'Aubigné n'est plus un maréchal de camp, au service du roi, mais un chef de mécontents, aussi peu satisfait de son parti que de ses adversaires.

S'il est venu au siège de la Fère, c'est surtout pour démentir, par sa présence, les sentiments de dépit et de crainte qu'on lui prêtait; car on allait jusqu'à dire que le roi avait juré en pleine table de le faire mourir. Un jour, pendant ce siège, il se présenta au logis de la duchesse de Beaufort, où le roi devait venir, et se

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plaça entre les flambeaux qui l'attendaient. Le prince l'apercevant dit : « Voilà Monsieur, Monseigneur d'Aubigné, » lui mit la joue contre la sienne, le fit promener plus de deux heures entre la duchesse et lui. C'est là qu'il prononça cette sombre prédiction, quand Henri lui montrait sa lèvre percée par le couteau de Chastel : « Sire, vous n'avez encore renoncé Dieu que des lèvres, il s'est contenté de les percer; mais quand vous le renoncerez du cœur, il vous percera le coeur 1 . »

Le roi a encore quelques retours vers son compagnon, quelques mouvements de confiance amicale. Un jour il lui met sur les bras « le petit César, » le duc de Vendôme, fils de Gabrielle, lui demandant de l'élever en Saintonge. Une autre fois, le prince, attaqué à Travecy, près de la Fère, d'une grave maladie, semble le traiter en ministre et directeur de conscience. 11 se met en prières et l'entretient quatre heures de ses péchés et de cas théologiques; mais s'étant trouvé mieux le lendemain, « il ne voulut plus l'ouïr parler. »

Tandis qu'à certains moments la conscience de Henri semble parfois traversée de remords fugitifs, celle de d'Aubigné n'est travaillée d'aucune hésitation ; il poursuit son rôle d'opposition religieuse plus encore que politique. Voilà pourquoi, au synode de Saint-Maixant, aux assemblées de Vendôme, de Saumur, de Loudun, de Châtellerault, on le trouve toujours au premier rang, « s' affrontant sur le tapis » aux députés du roi, imposant silence au président Lefresne Canaye, qui s'était vanté au prince de lui acheter « tous les hommes de bonne maison ; » voilà pourquoi

i. T. !•», p. 69, et t. IV, p. 24; Hitt. univ., t. III, col. 518.

chacun déchargeait sa haine sur « le bouc du désert; » voilà pourquoi nous verrons plus tard le théologien descendre en champ clos, pour se mesurer avec le redoutable convertisseur du Perron, avec le père Cotton lui-même.

Aux diverses assemblées où furent débattus les intérêts des deux religions, Vie, conseiller d'État, Calignon, chancelier de Navarre, Schomberg, le président de Thou, le secrétaire Villeroi étaient les députés royaux. Le duc de Thouars avait été choisi avec Duplessis-Mornay , le ministre Charnier et d'Aubigné, pour « contester sur le tapis les matières » qui n'eussent pu, sans trop de confusion, être digérées en pleine assemblée. Le président de Thou prit le premier la parole et il rappela que Schomberg était luthérien et ce pas trop esloigné d'un bon Huguenot, » que, oc depuis deux cents ans, les pupilles de la Trimouille ont eu ceux de Thou pour curateurs. » Il avertit que les concessions du roi ne peuvent que diminuer, et finit par proposer aux députés réformés le choix de dix maîtres de camp et de deux maréchaux de camp, « entre leurs confidens, » largement appointés sur l'impôt de Charente. La Trimouille repoussa ces offres de corruption : a Quand vous me donneriez la moitié du Royaume, refusans à ces pauvres gens, qui sont à la salle, ce qui leur est nécessaire pour servir Dieu librement et seurement, vous n'auriez rien avancé; mais donnez-leur les choses justes et nécessaires, et que le Roy me face pendre à la porte de l'assemblée, vous aurez achevé et nul ne s'esmouvra. » Le Parti ne comptait plus beaucoup d'hommes de cette trempe, « de ces fidèles partisans, » s'il faut en croire d'Aubigné lui-même, qui ne tarda pas à se retirer « à

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cause des corruptions et pensions. » On a vu le marché que le président Canaye proposait au roi, et voici le langage que ce dernier tenait un jour à notre auteur : « Je ne vous ay point encore parlé de vos assemblées, où vous avez failli à tout gaster, car vous estiez bon, et je corrompois tous vos plus grands, si bien que j'en ay fait un mon espion et vostre traistre pour 600 escus... Je puis me vanter qu'un homme des meilleures maisons de France ne m'a cousté à corrompre que foo escus. » Si le propos est vrai, il faut avouer que ces traîtres mettaient leurs consciences à bien bas prix, il est juste de remarquer aussi que le roi avait intérêt à exagérer ces tristes conquêtes. Nous avons vu la réponse de la Tri mouille au président de Thou ; celle de d'Aubigné au roi en est le digne pendant : « Je scay que tous nos plus apparents, hormis Monsieur de la Trimouille, vendoyent leur peine à V. M., comme estant là pour ses affaires; je mentirois si je vous en disois autant ; j'y estois pour les Esglises de Dieu avec autant plus de juste passion qu'elles estoient plus abaissées et plus affaiblies... Sire, j'ayme mieux quitter vostre royaume et la vie, que de gagner vos bonnes grâces en trahissant mes frères et compagnons. »

Un des griefs du roi contre son écuyer, c'est « qu'il avoit trop aimé la Trimouille. » En effet, en dépit du roi, d'Aubigné, même dans le danger, resta fidèle à cette amitié. Il reprocha un jour à son ami qui le conviait par lettre « à venir, selon leurs jurements, mourir avec lui, » de s'estre cru obligé à lui rappeler ses promesses et engagements. Il ne se faisait pas illusion cependant sur l'inutilité de ces résistances, car un jour que le duc, voyant la tête de quelques assassins

exécutés, changeait un peu de couleur : « Contemplez cela de bonne grâce, lui dit d'Aubigné ; car faisant ce que nous faisons, il se faut apprivoiser a la mort. » C'était sans doute, à ce moment, exagérer le péril de la rébellion et la puissance de la répression ; mais les deux partisans étaient assez dévoués à la Cause pour tout braver. Ce qui prouve d'ailleurs que les ressentiments de Henri n'étaient ni bien terribles, ni surtout de longue durée, c'est que, malgré ces menées pour le fait de religion, nous retrouvons encore d'Aubigné deux fois à la cour en cette année de 1609.

Nous l'avons vu témoigner à la duchesse de Beaufort une sympathie dont l'Histoire a gardé les traces : « C'est une merveille, écrit-il, comment cette femme de laquelle l'extrême beauté ne sentoit rien de lascif, a pu vivre plus tost en Roine qu'en concubine, tant d'années et avec si peu d'ennemis. » Gabrielle était pourtant en proie à de sombres pressentiments, à mesure qu'elle semblait s'approcher du trône. « Il me souvient, raconte l'historien, que, quand il fut question des mariages de Florence et d'Espagne, le Roy m'ayant donné à garder les deux premiers tableaux qu'il eut de ces princesses, il me permit de les montrer à la Duchesse et prendre garde à ce qu'elle diroit. Son propos fut : Je n'ay aucune crainte de cette noire, mais l'autre me meine jusques à la peur. »

Une autre fois, d'Aubigné nous fait assister à une scène de réception à la cour. Le duc de Savoie, dans l'espoir d'y avancer ses affaires, faisait jonchée d'or, employait 400.000 écus en présents et se montrait si beau joueur à la prime que, le roi perdant sur un coup 4.000 pistoles, le duc montra ses cartes à Guise et à d'Aubigné et « aussi tost comme ayant perdu mesla les

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jeux; » sur quoi, supplié par eux, le roi s'abstint de jouer désormais avec le duc.

Si violent partisan que fût d'Aubigné, sa violence aux intérêts des Réformés ne le faisait point consentir à certains moyens dont l'iniquité répugnait à sa conscience. C'est lui-même qui l'affirme en maint endroit, notamment dans sa Vie> en nous révélant que le gouverneur de place qui repoussa des ouvertures compromettantes, c'est le gouverneur de Maillezais. Une vaste conspiration s'était ourdie avec la faveur ou l'appui du pape, de l'empereur, du roi d'Espagne et du duc de Savoie. On devait abandonner aux Réformés une partie de la France occidentale; comme gage de foi, on leur remettait Lyon, Dijon. En un mot, c'était, sous prétexte de religion, un démembrement de la France, au profit de l'étranger et de quelques ambitieux. D'Aubigné, dans un long discours en trois points, démontre la folie et l'iniquité d'un pareil projet, et le seigneur protestant lui-même (Bouillon), qui avait secrètement convoqué l'assemblée, et ses neuf chefs, n'eurent qu'une voix pour l'approuver.

Une preuve que la rupture ne fut jamais définitive entre le roi et son sujet, c'est que, non seulement Henri délibéra de l'envoyer en Allemagne « comme ambassadeur général, » mais il en fit un des rares confidents du grand dessein et le lui communiqua « tout du long. » Le gouverneur de Maillezais, qui était en même temps «vice-amiral deXaintonge et de Poitou, » pour ne point demeurer « oiseux en si grand mouvement, pressoit Henri d'envoyer une flèche vers le cœur à son ennemi, » c'est-à-dire de jeter une ou' deux armées en Espagne, par Saint-Sébastien et Perpignan, et il se chargeait d'entretenir autour de l'Es-

pagne deux flottes qui nourriraient l'armée conquérante. Le projet n'agréa ni au roi ni aux ministres.

Au moment où d'Aubigné prenait congé de son maître pour retourner en Saintonge, celui-ci lui dit : « Aubigné, ne vous y trompés plus, je tiens ma vie temporelle et spirituelle entre les mains du Sainct- Pere, véritablement vicaire de Dieu. » C'était en mars 1610; D'Aubigné s'en alla « tenant non seulement le grand dessein pour vain, mais encore la vie de ce pauvre Prince condamnée de Dieu. » Deux mois après, le couteau de Ravaillac accomplissait la parole fatidique, prononcée en présence du roi et de Gabrielle d'Estrées, et d'Aubigné, qui croit invinciblement à certains pressentiments, quand, au premier bruit, on lui ' affirme que « le coup estoit dans la gorge, » répond « que ce n'estoit point à la gorge, mais au cœur, estant assuré de n'avoir point menty. »

V Appendice de l' Histoire est comme l'hosannah triomphant, et quelque peu déclamatoire, du grand dessein; d'Aubigné avait oublié ces pages, quand il le condamnait presque dans sa Vie, Prédire la conquête de l'Europe, c'était aller plus loin que Henri IV et Sully lui-même dans leurs plus belles rêveries de Y Arsenal. Puis, après un court et sobre récit de l'attentat, « la plume lui tombe des mains, » ou plutôt il la passe à une femme, « dont l'esprit fut trié entre les délices du ciel, » Anne de Rohan *, qui clôt le volume par treize stances célébrant les vertus du grand roi.

1. Anne de Rohan-Soubisc, née en 1584, morte le 20 septembre 1646.

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