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CHAPITRE VI

D'Aubigné emploie les dernières pages de la Vie à exposer ses légitimes griefs contre un fils indigne, qu'il a flétri et déshérité dans son testament 1 . 11 faut insister sur les « puantes actions », sur les « offences énormes» qu'il lui reproche; car elles ont humilié, torturé le cœur de d'Aubigné, lui ont inspiré quelques-unes de ses pages les plus douloureusement éloquentes, et, comme il ferme son autobiographie sur cet amer souvenir, on est en droit de croire que la plume lui est tombée des mains de honte et de douleur.

Les plus heureuses dispositions, secondées par une éducation dirigée c avec tout le soin et despense qu'on eut pu employer au fils d'un prince, » ne surent préserver du désordre et de l'opprobre ce misérable, affamé de grossiers plaisirs. Tous les crimes ont souillé son existence : ivrognerie, débauches, jeu, fabrication de fausse monnaie, assassinats, enlèvements. D'Aubigné pardonna plusieurs fois ces scandales, essaya de couvrir son fils de son crédit, de son honorabilité; mais ce que l'austère protestant ne pouvait guère pardonner, ce fut de voir son propre sang pratiquer les Jésuites, renier sa foi, en trafiquer et tromper les deux

fO NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE

partis. En vain le père lui donna la lieutenance de Maillezais, pour le rattacher au devoir; Constant, qui a transformé la place en brelan, boutique de faux monnayeurs et mauvais lieu, essaie de la ravir par force à son gouverneur. Deux fois Maillezais et le Dognon offrirent le triste spectacle d'un fils, d'un beau-frère et d'un père se donnant assaut et luttant avec soldats, échelles et pétards, pour la reprise de ces places. Ces entreprises criminelles sembleraient trop insensées, si elles n'eussent été encouragées par la connivence de la cour; aussi Rohan, gouverneur de la province, n'en put jamais obtenir justice.

En 1624, Constant vint à Genève tenter une réconciliation avec son père, mais un rapport fait au Petit- Conseil le signale comme créature des Capucins et des Jésuites et, quoique naguère en fort petit équipage à Paris, bien en couche et muni d'argent. Si la réconciliation ne se fit pas alors, un échange de lettres entre le père et le fils prouve que tant d'offenses n'avaient pas encore complètement découragé l'indulgence paternelle. Le 18 juillet iô2f, d'Aubigné remercie le connétable Lesdiguières de « l'excès de ses courtoisies envers le père et le fils. Si on luy tient promesse, je mettray Pespaule sous la sienne, pour luy ayder à la tenir. » II s'agissait sans doute de conduire des troupes en Saintonge, mais d'Aubigné, qui connaît son fils, ne veut pas s'engager pour lui et se tient sur la réserve : « J'ay bien veu, lui écrit-il, réussir des voyages entrepris témérairement, et comme l'on dit, des embarquements sans biscuits, à ceux qui ne portoyent que leurs personnes, et non pas à ceux qui ont plus de charge d'âmes qu'un curé... »

L'apostasie arrache à d'Aubigné de véritables cris

SUR TH. -AGRIPPA d'aUBIGNÉ fi

de rage : « Surimeau, tenez pour certain que l'apostasie ou l'athéisme me sont insuportables envers ceux qui ne me touchent point de sang, [mais] qu'il n'y a règle médiocre en ma douleur ny en ma juste colère, quand le Diable a mis les ongles dans mes entrailles pour triompher du fils que Dieu m'avoit donné... Vous demandez que je vous ouvre, pour vous jetter à mes pieds, et je vous dis que ma porte ne vous peut recevoir que vous n'ayez brizé ou franchy les portes d'Enfer 1 . » Dans une autre lettre, également sans date, mais évidemment de la même époque, d'Aubigné écrit à Constant : « Vos desbauches et dettes vous ont osté l'orillier de la maison et le repos. La condition où vous estes vous est en horreur. Toutes ces maladies implicites demandent un grand changement d'air et le bain de vos sueurs. » Est-ce à ce moment qu'il fut question de l'envoyer auprès du roi de Suède ? « Je suis après à envoyer mon desbauché dans l'armée de Danemark, où je lui ai préparé un ami pour le recevoir travesti et inconnu pour le commencement. » D'Aubigné avait prudemment disposé d'étape en étape le viatique indispensable à ce grand voyage, mais Constant voulait de l'argent comptant, et, trouvant « tout cela trop eslongné de ses prétentions, il convertit ce voyage en celuy d'Angleterre*. »

C'était le temps où Buckingham, affolé par sa passion pour la reine, humilié de son échec à Saint-Martin, assuré du concours de la Rochelle, se préparait à rompre avec Richelieu (1627). Quelques lignes adressées par d'Aubigné à M. de Savignac à Londres (22 no-

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