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CHAPITRE PREMIER

o u s avons raconté, d'après ses propres témoignages, la vie d' Agrippa d'Aubigné. Fidèle à la méthode que l'historien s'est lui-même imposée, nous avons réservé notre jugement, ne voulant point mêler la critique à l'exposition des faits. Étudions maintenant les mobiles de sa conduite; mais, avant de juger l'historien et l'homme public, essayons de pénétrer dans son intimité et d'apprécier l'homme privé.

D'Aubigné blâme, dans la préface de son Histoire, « ces imprimeurs curieux de représenter en taille douce les autheurs aux premières pages de leurs livres. Tel soin, dit-il, est inutile, car il ne profite point au lecteur de voir le visage et les linéaments de celui qui l'enseigne, mais bien ceux de l'ame; » modestie sincère ou simple réminiscence de Tacite, puisqu'il a deux fois au moins laissé peindre son image. D'après les deux portraits que nous connaissons de luis

x . L'un de ces portraits est conservé a la bibliothèque de Genève ; l'autre a été découvert par M. Charles Read a la bibliothèque de Bile.

f8 NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE

esquissons d'un trait rapide cette figure dont l'ensemble rappelle, moins la vivacité narquoise, la physionomie du Béarnais. Le portrait de Bâle, attribué à B. Sarbruck, est plus jeune et de plus fière allure que celui de Genève, Dans ce dernier, d'Aubigné a soixante-douze ans. Ses yeux sont en amande, le regard paraît un peu éteint et comme légèrement voilé. L'accord des deux artistes ne permet guère de croire à une trahison de leur pinceau. La tête est longue, le front haut, un peu étroit et fuyant. On sent que la foi a occupé ce cerveau tout entier, que l'idée religieuse a été le mobile de toute cette existence. Le nez puissant et busqué, la mâchoire et le menton carrés, indiquent une volonté opiniâtre. La bouche largement fendue, mais aux lèvres minces, est bien d'un satirique impitoyable. A la vue de cette tête, sans la connaître, nous dirions : c'est un huguenot du xvi e siècle. D'Aubigné n'est donc pas un beau cavalier, un de ces élégants muguets, de ces Italiens parfumés, une de ces « épées dorées » qu'il a souvent raillées dans les Tragiques et le Baron de Faneste. S'il n'a point laissé de membres sur les champs de bataille, comme la Noue, s'il n'est pas défiguré d'unearquebusadecà travers les deux joues, » comme Montluc, il reproche assez souvent à son roi, pour que nous n'en ignorions, « sa peau percée en plusieurs endroits, » « ses douze playes sur son estomac. » Lui-même nous apprend qu'il est marqué au front d'un charbon, contracté à la peste d'Orléans, qu'une tentative d'empoisonnement « lui fit tomber tous les cheveux et peler la peau. » Bien que son robuste tempérament ait triomphé de vingt accidents, tant d'escalades, de chutes, de duels et de combats, où il est laissé pour mort, ont inévitablement gravé

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leur ineffaçable sillon sur ce corps « ferré, » sur cette face de rude soldat. Pendant cinquante-quatre ans, ce téméraire, amoureux de la mort, a couru au-devant de tous les coups, de toutes les blessures. S'il est vrai, comme il l'affirme, que la belle Diane Salviati, éloignée de lui, ne fit plus que languir, nous estimons que le talent du poète, « la fureur » des sonnets de son Printemps durent émouvoir et toucher la jeune fille au moins autant que les grâces de son amant. N'oublions pas cependant qu'il fut pendant quelque temps de toutes les fêtes, « mascarades, balets et carrousels de la Cour; » c'est « un des meilleurs hommes de barrière, de tournoi et de bague; » il est bel esprit, académicien, frondeur, déjà plein de reparties amères. D'Aubigné avait donc, à défaut de la beauté régulière des traits, l'esprit, l'adresse, l'audace poussée jusqu'à la folle témérité, et cette fierté vis-à-vis des hommes, appuyée sur la conscience de sa force, qui plaît singulièrement aux femmes.

D'Aubigné apparaît, parmi les hommes du xvi e siècle, l'égal de qui que ce soit en courage, en intelligence, en savoir; il est fier, vaniteux, plein d'honneur et de probité ; mais ce type d'indépendance hautaine, d'inflexible droiture, ne se dégage pas d'abord et tout d'une pièce, comme ceux de la Noue, de Duplessis- Moniay, qui paraissent avoir échappé aux emportements d'une orageuse jeunesse. D'Aubigné, auquel manquèrent les soins d'une mère, que son père, peu de jours avant sa mort, « baisa hors sa coutume, » et qui semble, dès l'âge de huit ans, n'être entre ses mains qu'un instrument de vengeance, est toute sa vie un indiscipliné, en révolte avec ses pédagogues et son tuteur, comme avec le roi et ses courtisans.

A dix-huit ans, il a subi toutes les épreuves, tout goûté, tout affronté : l'érudition, la magie, la peste, la misère, la maladie, la guerre, la pensée du suicide, la débauche ; il a vu la mort face à face, et de si près qu'on s'explique sa croyance aux pressentiments, au surnaturel. D'Aubigné est resté jusqu'au bout homme d'épée, amoureux « de gentils exercices de guerre, » de coups hardis, de duels. 11 aime à jouer des mains, à défier le sort, à tenter l'impossible, à marcher au combat en pourpoint, en chemise, et aussi à le raconter. Pourtant, même avant l'âge mûr, cette fièvre d'activité, sans se refroidir, se concilie avec la raison, avec une ombrageuse et inflexible austérité. A l'âge où ses compagnons d'armes ne reconnaissent d'autre loi que celle du plaisir ou de l'intérêt, il s'est imposé un code immuable d'honneur et de devoir. Pas plus que le Béarnais, d'Aubigné n'a mis impunément le pied à la cour des Valois. Un instant il subit le prestige des Guises, au point de s'égarer un jour à Dormans dans les rangs catholiques, d'oublier les têtes d'Amboise et la menace de malédiction paternelle; mais bientôt il s'affranchit «de cette corruption » que Jeanne d'Albret redoutait justement pour son fils, entraîne après soi son maître, le forçant à reconquérir dans le présent sa dignité, dans l'avenir un trône. Dès lors, et chaque jour, l'esprit de d'Aubigné se dégage et se moralise, non pas qu'il prêche la vertu, ce n'est pas un saint, mais il repousse avec indignation la corruption vénale, les bassesses intéressées, les services honteux, les accommodements et les capitulations de conscience. Nul n'a mieux saisi que Sainte-Beuve le trait original de cette physionomie : « 11 gardait au cœur, en toutes ses licences, un coin de puritain, qui persista sans jamais tuer le vieil

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homme, et qui gagna seulement avec l'âge. 11 dut à sa race, à sa trempe d'éducation et au rude milieu où il fut plongé, de conserver, à travers ses passions contradictoires et qu'il combattait très peu, un fond de moralité qui étonne et qui ne fait souvent que leur prêter une plus verte sève. »

11 faut donc distinguer trois périodes dans l'existence de d'Aubigné. C'est d'abord, après un rude apprentissage des armes, l'ami des Guises et le soldat de Dormans. L'émancipation de son maître achève sa réhabilitation; homme d'action et de parole, il ne risquera plus de défaillances. C'est enfin le malcontent, impitoyable railleur; c'est « l'imployable partisan, » cherchant de ses mains impuissantes à soulever l'Europe pour son parti ; c'est le prédicant religieux, et, au milieu de ses crudités gauloises, l'austère moraliste.

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