CHAPITRE
On ne saurait séparer l'homme de l'historien. Réservant pour le moment notre opinion sur les qualités et les défauts de son œuvre, nous devons examiner, dès maintenant, la valeur morale de l'historien, le degré de confiance qu'il mérite. Nous en croyons d'Aubigné, quand il affirme qu'il a bien pu « dire quelque menterie, sans estre menteur. » 11 ne faut pas d'ailleurs mesurer ces âmes exaltées, échauffées par la foi, sur le patron de nos cœurs amollis, de nos esprits égoïstes et sceptiques. Ce qui nous paraît l'impossible
est possible pour eux, ce qui nous semble folie est, à leurs yeux, tout simplement le devoir. « Alors, il fut permis d'avoir le cœur haut et de le sentir. » La génération qui vit la fin du dix-huitième siècle a retrouvé quelques gouttes de ce sang généreux ; en elle s'est éteinte la descendance de cette forte race du seizième siècle.
La passion et la vanité ont-elles, sinon dévoyé la conscience de d'Aubigné, du moins obscurci son jugement? Nous affirmons, après une consciencieuse étude, que nul historien du seizième siècle, ni du Haillan, ni La Popelinière, ni Davila « qui se sont monstres parties, » ni Régnier de La Planche, ni le sage de Thou lui-même, n'ont eu un aussi grand souci de l'impartialité. S'il a accusé La Popelinière de « prévarication achetée, servitude reprochée en face à son autheur et qu'il lui a confessée avec larmes, » s'il a pu blâmer en de Thou « quelques affectations contre la maison de Lorraine, puis un changement à sa première édition qui montre ou précipitation ou foiblesse de courage, » c'est que, fort d'une bonne conscience sur ce point, il a lui-même constamment voulu « fouler aux pieds ses passions. »
L'historien sait et répète sans cesse que « son mestier est d' esc rire sans juger des actions, comme les promisses d'un argument, duquel celui qui lit amasse la judicieuse conclusion. » 11 écrit au marquis de Courtaumer: « Donnez quelques soirées à un ami qui essaye de bien faire, si mon Histoire vous a apris que je serve à la louange ou au decry de mes amis et de mes ennemis, sans estre poussé aux mensonges, ny par la hayne, ni par l'amitié, en n'establissant ny la louange, ny le déshonneur, que par les actions simples
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et nues sans y aporter jugement. » Et ce n'est pas seulement lui-même, ce ne sont pas seulement ses amis qui lui rendent ce témoignage. Un jésuite a dit de d'Aubigné et de son Histoire « qu'il ne quittoit pas son chemin pour juger, ni pour dire paroles injurieuses, mais qu'il faisoit parler les choses. » Dans la bouche d'un ennemi, ces mots ne sont-ils pas comme un aveu forcé d'exactitude et d'impartialité ?
S'il juge d'un mot et en passant ses ennemis, il dit le bien autant que le mal. Les Valois, « la Florentine, » marqués au fer chaud dans les Tragiques, redeviennent des justiciables qui ont droit à l'équité. Il écrira de Catherine de Médicis « qu'elle n'avoit rien de commun en vices ni en vertus, » et ailleurs « qu'elle n'avoit rien de bas; » il reconnaîtra ses intentions sincères de conciliation au concile de Trente. N'est-ce pas enfin le ton véritable de l'histoire ce jugement définitif sur la mère des Valois ? « Chacun admiroit de voir une femme estrangere, née de condition impareille à nos Rois, au lieu d'estre envoyée en sa maison, comme plusieurs Roines douairières, se jouer d'un tel royaume et d'un tel peuple que les François, mener à sa cadene de si grands Princes; mais c'estoit qu'elle se sçavoit escrimer de leurs ambitions, bien mesnager les espérances et les craintes, trancher du Cousteau des divisions et, ainsi docte en toutes les partialitez, employer pour soi les forces qu'elle devoit craindre 1 . »
D'Aubigné se vante de n'avoir pas une fois prononcé « le vocable de cruauté, ny celuy de la rigueur, » à propos de la Saint-Barthélémy. De même il se refuse à parler des victimes des Espagnols en Amérique,