I. Hisi. univ., t. II, col
« parce qu'il ne sçauroit entrer en ce discours sans passion contre leurs cruautés et perfidies. » Scrupule véritablement blâmable, poussé jusqu'à ce point, puisqu'il substitue le silence à la justice et supprime le crime pour n'avoir pas à le flétrir.
D'Aubigné plaide au besoin les circonstances atténuantes, qu'il s'agisse d'amis ou d'ennemis. Antoine de Navarre « s'estoit ployé à tous sens et changements, plus par foiblesse de cervelle que de cœur. » Guise est « un grand capitaine, duquel le naturel se fust porté non à la ruine, mais à l'estendue de la France, en une autre saison et sous un autre frère. » 11 a d'ailleurs toujours professé pour ce prince une haute admiration, souvenir de jeunesse et sympathie d'homme d'épée pour les vaillants. Ce dernier sentiment explique une sorte d'indulgence relative pour le baron des Adrets lui-même, « un renégat et un bourreau, » que sa férocité n'a pas empêché d'être « un capitaine excellent. » On sent que ce terrible exécuteur, digne pendant de Montiuc, avait fait une forte et durable impression sur l'esprit de d'Aubigné enfant (1^62). Comme celui-ci lui demandait pourquoi rien ne lui avait succédé, quand il eut quitté le Parti : « C'est, répondit le Baron, qu'avec les Huguenots j'avoys des soldats; despuis, je n'ay eu que des marchands qui ne pensent qu'a l'argent. » De tels éloges rachetaient sans doute, aux yeux de l'historien, bien des cruautés. D'ailleurs d'Aubigné est un partisan; il ne condamne que les tueries inutiles et les capitulations mal gardées.
On a accusé d'Aubigné d'avoir marchandé l'éloge, par esprit de dénigrement et de jalousie. Disons plutôt qu'il le prodigue, aux catholiques comme aux protestants. 11 a ses héros dans les deux camps : c'est l'Hos-
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pital, qu'il loue si bien d'un, mot, en l'appelant : « le seul Chancelier; » c'est l'Amiral Coligny «qui excedoit son siècle; » c'est un Montbrun dont un jeune capitaine suisse disait : « Jules Cœsar, le roi François et lui ont défiai et notre nation; » c'est un Seré qui, mourant, envoie son gant sanglant à sa sœur « damoiselle de courage qui le garda entre ses plus précieux joyaux ; » c'est Chambaut, qui tout blessé « se fait porter dans une chaire ; » c'est La Rivière, « le plus diligent et plus laborieux caval léger qui fust au service du Roi ; » c'est ce vaillant Martigues, « un des plus hasardeux et résolus capitaines du royaume, » loué par d'Aubigné, aussi bien que par la Noue, pour avoir, au combat de la Levée (if68), fait une si belle trouée dans les rangs des Réformés; c'ett Saint-Luc, « envié des courtisans, aimé des gens de guerre jusques à la mort, et après elle regretté; » c'est Chicot lui-même, cité à l'ordre du jour, pour s'être fait tuer cinq chevaux sous lui, en voulant se venger de Mayenne qui l'avait battu ; c'est Givry, tué à Laon, « de qui l'on disoit qu'en esprit, en courage et en bienséance, nature avoit mis ses délices en lui. » Et, si l'on se plaît au contraste des personnages, c'est un Maurice de Nassau, restaurateur des mœurs et de la discipline militaire; c'est le meilleur ami de d'Aubigné, Claude de La Trimouille; c'est Rohan, combattant encore, comme dit Sénèque, un genou en terre. Arrêtons-nous, il faudrait, dans le camp des protestants, citer cette interminable liste de martyrs tirés de l'oubli, justement confondus en ces pages, comme sur des tables funéraires.-
Ainsi l'historien distribue l'éloge à tous ceux dont les actions d'éclat sont parvenues jusqu'à lui. Regardant cet hommage comme une dette, il gourmande
l'indifférence des fils « qu'il faut inutilement prier. » « Vous diriez que la gloire du père rend le fils honteux, et que de peur d'estre obligé aux excellents traicts et parfaites beautez de nos ayeuls, nous en voulons supprimer la mémoire et jetter au feu les tableaux. » Ici d'Aubigné se plaint de ne pouvoir, « par le mespris de la renommée, » donner le nom d'un faible navire, qui fit sauter un vaisseau ennemi ; là, il regrette de ne pouvoir nommer « plusieurs simples soldats, qui ont mis le premier genou sur les créneaux ou arresté une desroute par leur vertu . »
Non seulement d'Aubigné, qui cite tant de justiciables à son tribunal, se plaît plus à l'éloge qu'au blâme, mais il ne veut pas déshonorer toutes les défaillances. Il sait que Dieu « s'est réservé sur les courages » et que les seuls Fanes tes n'ont jamais eu peur. S'il confesse que les soldats du prince de Condé « de Reformés s'estoient rendu déformés; » s'il constate avec douleur « les vices desjà coulés » dans les armées protestantes, « qu'elles avaient fait la première guerre en anges, la seconde en hommes et la troisiesme en diables encharnés ; » s'il n'est pas avare d'amères censures générales aux deux partis, il épargne souvent la tache d'une mention à des hommes dont il retient volontairement le nom au bout de sa plume. Ainsi, la ville d'Amiens est surprise par une ruse des Espagnols et la lâcheté de quelques gentilshommes français. L'historien les laisse, sans les nommer, se rejeter les uns aux autres la honte de leur panique; il ne désigne que le brave et irréprochable Saint-Surin. A Fontaine- Française, il donne la place d'honneur à La Trimouille, « qui s'estoit convié à servir au Roi de miroir, » mais il « n'arbore pas » les noms des gentilshommes de
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marque qui avaient fui, les excusant sur un passé sans reproche. D'aubigné, qui se connaît en bravoure, semble faire la part, en certains instants, d'une sorte de fatalité. Quelquefois il mettra sur le compte d'un sentiment de dédaigneuse commisération une lacune de sa mémoire qu'il ne tient pas à réparer : « Je ne suis pas marri d'avoir oublié le nom de ce gouverneur. » 11 s'agit d'un gouverneur de Vitré, « corrompu par présents du duc de Mercœur. » Il faut avouer que contemporains, et Bretons surtout, ne pouvaient guère s'y tromper.
Malgré ce parti pris d'impartialité et même parfois d'indulgence, bien que l'historien répète fréquemment qu'il n'est « apologue d'aucun des partis et renvoyé à leurs escrits, » Y Histoire est une longue apologie du parti, mais jamais il ne s'échappe en déclamations; il laisse parler les faits d'eux-mêmes, les mettant habilement en relief, s'en rapportant à leur éloquence ou concluant par une réflexion brève et péremptoire. Controversiste à ses heures, d'Aubigné semble, dans son Histoire, presque dénué du sens et de la faculté critiques ; il ne discute pas, il ne veut pas s'attacher à démêler la vérité entre relations diverses d'un même fait, et il nous le dit expressément : « Je ne me suis pas attaché à cette histoire pour les contrarietez des rapports. » Il ne s'écarte de cette réserve que pour quelque intérêt religieux. En ce cas, il exposera avec équité la confession de chaque parti, « ne refusant à aucun un tiltre honorable : c'est celui que chacun s'attribue, afin que nul ne se puisse plaindre de son choix, sauf à renvoyer au jugement des consciences pour sçavoir qui abuse de son tiltre. » Cela dit, il transcrit sans commentaires la confession et les thèses des catholiques comme des protestants. Ce nom même de Papiste et
de Huguenot (dont le premier surtout sent un peu le mépris), s'il se lit en quelque lieu, l'historien déclare que « ce sera en faisant parler quelque partisan passionné, et non du stil de l'autheur s . » En un mot, ce sont pièces officielles qu'il se borne à insérer en simple rapporteur, en greffier consciencieux.
11 faut avouer pourtant qu'ailleurs d'Aubigné a aussi pratiqué la méthode de Tacite. Il excelle, comme lui, en rapportant les bruits de la renommée ou les opinions des uns et des autres, à insinuer indirectement la sienne, à se décharger d'accusations qui pèseraient à sa conscience et démentiraient son plan d'absolue « aequanimité. » 11 a contre la compagnie de Jésus de personnels et légitimes griefs ; il lui en veut même de sa « superbe » appellation. Mais c'est la Sorbonne, avec son jugement sur les menées et agissements des Jésuites, c'est Estienne Pasquier, avec sa plaidoirie contre Versoris, leur avocat, qu'il charge d'exécuter ses implacables ennemis. Dans l'exercice même de ses rancunes, il relève encore d'un mot cette secte redoutable « qui nous taillera tant de besogne, adorée de tant de gens, haye de plus, mesprisee de nul. » Jugement équitable en somme, et dont la portée ne s'arrête pas au seizième siècle.
On ne saurait demander à celui qui écrivit les Tragiques, Faneste et la Confession de Sancy, de s'abstenir toujours d'un coup de langue, de repousser le trait qui s'offre à sa main. Il nous montrera Condé faisant la paix contre les volontés de l'Amiral et l'intérêt protestant, parce qu'il est : « désireux de la Cour, où il a
i . Cette pensée rappelle les belles paroles de l'Hosphal : « Ostons ces mou diaboliques, luthériens, huguenots, papistes; ne changeons le nom de chrestien. » (Harangue prononcée aux États d'Orléans, le ij décembre i$6o.)
laissé quelque semence d'amourettes; » ce qui ne l'empêchera pas de rendre justice dans une page d'un grand souffle au courage héroïque de ce prince chevaleresque, mais « hésitant et peu sûr 1 . » Il effleurera d'une main légère, à propos de son abolition à Rome, l'ordre des Frères humiliés, « qui par ceste humilité estoient parvenus à si grandes richesses. » A propos de l'enthousiasme des ambassadeurs Polonais, reçus à une fête des Tuileries, et déclarant que le bal de France est chose impossible à contrefaire à tous les rois de la terre, d'Aubigné ajoute d'un trait concis : « J'eusse mieux aimé qu'ils eussent dit cela de nos armées. » Voulez-vous voir un homme bien drapé en cinq lignes ? Écoutez ce portrait de Bussi : « Ainsi mourut Bussi, homme sans ame, ayant un grand esprit, tant aux choses qu'aux langues, un courage desmesuré, mais qu'il employoit plus à mordre les chiens de sa meute que sur les loups ; tellement qu'un bon capitaine l'eust désiré chez ses ennemis. »
D'Aubigné a aussi des réticences trop claires, des discrétions par trop indiscrètes. Il se retient « d'apposer un tableau publié de son temps pour montrer la haine que Monsieur (frère du roi) avoit acquise, de crainte qu'on le prenne pour certificateur des enormitez. » Si l'historien se croit de bonne foi réservé à l'égard de ce prince, « qui mourut ayant autant d'ennemis que de cognoissans, » il oublie nous avoir révélé, à la page précédente, que, « par le bruit de ses vices, il se voyoit toutes les dames ennemies. » On se demande quel trait peut bien manquer au tableau !