CHAPITRE III
Nous n'avons pas révoque en doute la sincérité de l'historien. Qu'il se borne, suivant son plan, à l'exposition des faits, ou qu'il s'échappe en réflexions d'une concision expressive, il a trop sous les yeux, en écrivant, la Postérité, à laquelle il dédie fièrement son œuvre, pour n'avoir pas repoussé de toutes ses forces l'esprit de parti, les basses suggestions, les rancunes personnelles. Son énergique volonté pour y parvenir n'est pas contestable. Y a-t-il toujours réussi? Et d'abord l'amour-propre, la jactance ne sont-ils pas la source d'une inévitable partialité, puisque ces défauts faussent le point de vue, en grossissant notre mérite, en diminuant celui d'autrui, en nous portant à pallier nos erreurs, à exagérer celles du prochain ? L'Imprimeur défend son auteur contre ses rivaux, qui ont dit assez méchamment que « l'Histoire est vrayement sienne, pour ce qu'elle est de lui principalement. » « Je respons, apologue de mon Maecene, qu'ayant esté soldat 5*4 ans, capitaine f o, maistre de camp 44 et mareschal de camp 32 années, il auroit esté trop lasche ou trop malheureux, s'il n'avoit à respondre en son nom de plusieurs exploicts; là où il a peu le taire sous quelque qualité, comme d'tscuyer du Roi, Enseigne ou Lieutenant, ou sous le mot vague de Quelqu'un, et cela aux plus hasardeux traits de sa jeunesse, il a laissé cette connoissance à ses plus proches et familiers, la ciesrobant au reste de ses lecteurs ; là où il a eu tiltre de chef et s'est trouvé responsable des gestions, il n'a peu ni deu le faire, et ne l'a voulu aux négociations qui cèdent aux coups d'espee en vanité. On lui «voit
SUR TH.-AG1UPPA DAUBIGNÉ
demandé permission de noter les endroits où il a desguisé son nom par sa marque qui est un aleph (%)> >' la refusa, en quoi on lui a désobéi, à la seconde édition, presque par tout. Je l'ai pourtant ouy dépendant les Commentaires de Caesar et ceux de Monluc, alléguant que le plaisir de dire est juste après la peine et le péril des actions. Il adjoustoit, qu'estre exact à conter ses actions estoit vanité; n'oser produire son nom, une immodeste modestie et une trop vaine et lasche discrétion. » Est-il besoin d'ajouter que si Y Imprimeur tient la plume, c'est Y Auteur qui dicte ? Son style le trahit assez. Oui, nous partageons son avis sur la fausse modestie, pire qu'un peu de vanité souvent légitime ou excusable. Depuis le combat de la Roche-Abeille jusqu'à l'entrée du Béarnais dans Paris, que de pages où le nom de d'Aubigné s'impose, où sa place est marquée sur les champs de bataille, dans les conseils et dans l'intimité du prince 1
D'Aubigné aime à se vanter, mais, s'il ne veut rien perdre de ses avantages, s'il ne veut pas surtout que ses enfants en ignorent, du moins il ne ment pas. L'écrivain prend soin d'établir une distinction entre son Histoire et la Vie à ses enfants; il a raison et nous ne saurions trop y insister. Sans doute l'auteur qui écrivait, au moins les dernières pages, postérieurement à l'année 1628, est vieux, triste et méconteat, mais pourquoi se croirait-il obligé d'y conserver le ton officiel de l'historien? 11 s'adresse, non plus à la Postérité, mais à ses Enfants; de là un langage différent, des anecdotes sur sa personne que la modestie et les proportions du cadre ne le contraignent plus de taire. Le voile des pseudonymes, voile plus que transparent, il faut l'avouer, dans Y Histoire, se soulève. « Cet En-
seigne, ce Guidon, ce Lieutenant, ce Capitaine, dit-il à sa famille, c'était moi, » et nous nous en doutions un peu. Si l'on était tenté de faire un reproche à l'auteur de la Vie, ce ne serait pas de raconter, encore moins d'avoir imaginé ces folles bravades, ces hasardeuses témérités, mais de les raconter avec un repentir, au fond assez peu sincère, de se confesser avec une contrition suspecte et quelque peu vaniteuse.
Si d'Aubigné maltraite son maître qui ne l'a pas toujours ménagé non plus, c'est à l'oreille de ses enfants, dans un manuscrit dont il a expressément ordonné qu'il n'y eût que deux copies toujours gardées dans la maison, confidences privées et domestiques, dont il a pu ne pas prévoir l'impression. L'historien n'a voulu voir et transmettre que les traits principaux du roi, ceux qui intéressent la postérité ; le père de famille jugeant l'homme, le compagnon ne n'est pas cru obligé de dissimuler ses faiblesses. Les anecdotes que le vieillard a souvent racontées à son foyer, interrogeant sa mémoire plus ou moins fidèle et ses souvenirs en partie déjà recueillis par son jeune ami Ésaie Baille, il les couche sur le papier pour lui et les siens, aidé de sa propre correspondance qu'il a sous les yeux. Peut-on lui contester le droit de réserver pour ses Mémoires « les choses trop particulières qui n'estoient pas dignes de l'histoire? » 11 n'y a pas là contradiction, mais supplément d'informations personnelles ; ici l'officiel, là le particulier.