‹ OEuvres completesChapitre 22 sur 73 · D'Aubigné est né en IS$*» Henri IV en i$$j · texte numérisé non relu

D'Aubigné est né en IS$*» Henri IV en i$$j

satirique, mais sermoneur '. Le calvinisme, avec ses allures graves et sententieuses, son caractère austère et arrêté, s'accommodait mal avec la mobilité gasconne. De là ces brouilles, ces récriminations, ces médisances, ces calomnies, si Ton veut, dont d'Aubigné n'a pas conscience. Ce sont blessures continuelles de part et d'autre, entre deux natures opposées, qui n'ont pas tort dans leurs mutuels reproches. Tandis que le caractère du serviteur s'épure, que sa conviction religieuse s'affirme, se fortifie jusqu'à l'inflexible austérité, le maître, flottant, indécis, égal à tous les partis, instruments possibles de sa grandeur future, pourra garder au fond de son cœur quelque attachement pour les compagnons désintéressés de sa fortune, pour les ouvriers de la première heure, mais il sera forcé de les sacrifier chaque jour à ces consciences qu'il s'agit de rassurer ou de gagner, surtout à ces appétits qu'il faut bien satisfaire. Agrippa n'a jamais pardonné au Béarnais ce qu'il appelle son infidélité et la trahison de son parti, pas plus que le roi au sujet sa raideur frondeuse, son intraitable fidélité à sa foi. Henri a devant les yeux son intérêt uni à celui de la pacification, d'Aubigné son serment, sa croyance, l'intérêt exclusif de son parti. Entre les hautes raisons politiques et la voix impérieuse d'une conscience, entre la conduite du roi et celle du sujet, chacun a le droit de choisir, mais nul, même au nom de la raison d'État, toujours si contestable, n'a droit de condamner la fidélité au devoir et au serment.

Quand l'auteur de la Vie reproche à son maître « la

i. Les Méditations sur les Psaumes, par exemple, ont presque le caractère de là prédication évangélique.

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resolution de le poignarder et le jetter en l'eau, » quand il l'accuse d'avoir résolu la mort « de celuy que Dieu a choisi pour instrument de sa vie, » on se demande si, dans un moment d'implacable rancune, d'Aubigné n'a pas prêté au roi lui-même la pensée de voies de fait et de crimes dont ses nombreux ennemis doivent seuls porter la responsabilité. L'écrivain n'infirme-t-il pas lui-même ces allégations par certaines preuves d'intérêt et de sincère affection que le mutiné relate avec une orgueilleuse satisfaction ? D'Aubigné ne se complaît-il pas dans ces projets homicides, prêtés à son maître, et qui flattent encore sa vanité ? Il n'est pas donné à tous les sujets d'irriter leur prince jusqu'à lui suggérer la pensée d'un crime, encore moins de lui faire perdre « quelques repas » par repentir! Le Béarnais a bien des défauts, bien des vices, il est égoïste et ingrat, comme tous les cœurs légers; mais, par cela même, il n'est ni cruel, ni vindicatif. D'Aubigné, de son côté, est naturellement moqueur, cassant, agressif, incapable de retenir un bon mot ou une remontrance importune. Serviteur dévoué, mais morose, parfois injuste, souvent prévenu, plus importun qu'un véritable ennemi, qu'il s'en vante ou s'en accuse, sa Vie est remplie de violences, tranchons le mot, de brutalités sans excuse. Quand M. de la Caze, le menant à Condé, voulait, disait-il, « le donner à ce prince » : « Meslez-vous de donner vos chiens et vos chevaux, » repart le jeune gentillâtre. Ce garçon de vingt ans, presque besogneux* ne payait-il pas d'une incongruité un bon office qu'il pouvait refuser poliment? Quand d'Aubigné conduit de Ségur près d'une fenêtre, le menaçant de lui « faire voir ce saut, » si le roi retourne à la cour, on con-

j6 NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE

viendra que la menace est brutale et que de tels procédés expliquent de violentes représailles.

Le jour où d'Aubigné accomplissait l'évasion du Béarnais, il lui a réellement ouvert « le chemin de la vie et de la gloire. » Ce jour-là, le serviteur a racheté au centuple, dans le passé et dans l'avenir, toutes les brusqueries, tous les vices de son caractère; ce jour-là, il a aussi bien mérité de son roi qu'en ces deux occasions où il lui sauva la vie, qu'en tous ces combats, où il recevait pour lui « douze playes sur son estomac. » Henri a trop oublié ce service, comme aussi le serment de la Coulture Sainte Catherine, le baiser donné à la joue de ses sept serviteurs, comme il devait oublier le serment notable prêté devant Jeanne d'Albret et toutes ses forces, près de Tonnay- Charente, « serment preste sur son ame, honneur et vie, de n'abandonner jamais la Cause. »

11 ne faudrait pas croire que, comme Procope se vengeait par les confidences de YHistoire anecdote des éloges officiels qu'il décernait à l'empereur Justinien, d'Aubigné n'a quelquefois maltraité son maître dans sa Vie, qu'après avoir fait un complaisant panégyrique du roi dans son Histoire universelle. Depuis la préface, où l'historien répond au prince, qui lui demandait de consigner en son Histoire un exploit cynégétique : « Sire, commencez de faire et je commencerai d'escrire, » jusqu'à la fin de son œuvre, d'Aubigné ne cesse d'enregistrer avec liberté les fautes du roi « dignes de l'histoire ». « Il auroit bien voulu, écrit-il, cacher les imperfections de la Maison, mais ayant preste serment à la vérité, il ne peut espargner les choses qui instruisent. » En cela, l'historien se croit l'émule de Commines, qui a fait comme lui « chevet

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au pied du lit des Rois. « Il nous représente donc Marguerite de Navarre, persuadant au roi, son mari, « qu'un Cavalier estoit sans ame, quand il estoit sans amour, » tandis qu'elle-même ne cachait nullement « l'exercice qu'elle en faisoit, voulant par là que la publicque profession sentist quelque vertu, et que le secret fust la marque de vice ». «Le Prince (tendre de ce costé) eust bien tost apris à caresser les serviteurs de sa femme, elle à caresser les maistresses du Roi, son mari, les instruisant qu'elles avoyent en leur puissance la vie de leur marstresse et la disposition des plus grands affaires de la France, si bien qu'en concertant avec elles, la paix ou la guerre du Royaume estoient entre leurs mains. » Du xvi e au xvm e siècle, et peut-être au delà, combien la France n'a-t-elle pas vu de guerres de Dames! Mais ce qu'on lit avec surprise, même chez d'Aubigné, c'est cette connivence diplomatique d'un double adultère, mis au service des ambitions conjugales, c'est l'impudence de la femme instruisant à cette école un mari trop docile.

« La vertu et l'honneur guerrière du roi de Navarre (le second mot explique le sens du premier) commença, dit l'historien, à se demonstrer vers ce tempslà (if79). » Jamais d'Aubigné n'a contesté le courage du roi, mais il nous le montre faisant peu à peu son apprentissage sur les champs de bataille. Le courage, à ses yeux, on le sait, n'est pas ce sang-froid intrépide qui sied à un futur chef d'État, c'est l'aveugle témérité d'un soldat. Aussi, s'applaudit-il de le voir de jour en jour oublier son rang et sa grandeur, qui ne l'attachèrent jamais, comme son petit-fils, au rivage. Un jour, le téméraire s'enfonce dans un marais jusqu'à la ceinture, bravant à cent cinquante pas la mousque-

teric; une autre fois, d'Aubigné lui-même hésite un instant à suivre le prince. A ce coup, toute rancune dut un instant s'effacer de son esprit 1

Nous avons déjà remarqué un procédé familier de l'historien pour exprimer des griefs personnels. Une partie de ses reproches, il les fait endosser par l'assemblée de la Rochelle (if88). Malgré sa précaution d'éloigner de l'assemblée quelques-uns de « ses domestiques » les plus mécontents, le prince ne put échapper à certains reproches des plus graves, entre autres « des Capitaines blessez, morts de nécessité, les despences de ses amours, ausquels il avoit sacrifié les fruicts de la bataille de Coutras, la vendition d'Oleron à Saint-Luc, durant la prise du Gouverneur, les Maîtres de Camp despouillés de leurs prisonniers; par contre, les bénéfices dont il donnoit main-levee aux Liguez. » Encore, « y eut-il d'autres choses plus aigres, et que les vertus de ce Prince condamnent à l'oubli. » Ces griefs, dont quelques-uns pouvaient être légitimes, le roi les entendit avec une merveilleuse patience. 11 trouva plus dur de voir les provinces travailler devant lui contre ce qu'ils nommaient la tyrannie protcctorale 1 . Des cautions et garanties qu'elles lui offraient naquit un dépit que le roi sut dissimuler, car « il acheva l'assem-

1. Condé assassiné à Jarnsc en 1569, les calvinistes avaient proclamé chef et protecteur des Églises le Béarnais, fils de Jeanne cfAlbret; la république religieuse, constituée par les assemblées de Montauban, Milhaod, Nismes, abdiquait en faveur d'un prétendant. Le protectorat d'Antoine de Navarre et de Condé eût dû les dégoûter du patronage des princes, mais il fallait bien « donner une tète au Parti. * Tandis que les provinces appelaient la tutelle royale « tyrannie protcctorale, » le prince, de son coté, ne subissait qu'avec une déférence apparente les plus dures remontrances. D'Aubîgné, agitateur des assemblées calvinistes, serviteur mécontent de la royauté et qui semble en constante opposition avec tous les partis, est, à quelques égards, la personnification frappante de ces sentiments contradictoires.

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blee par la recherche et reconciliation de tous ceux qui avoyent mal parlé de lui, desquels il savoit les paroles et les gestes par le moyen d'un serviteur secret, payé pour lui dire tout de tous, sans espargner les choses odieuses et sales, fausses ou véritables, sans que ce fidèle mirouèr espargnast les termes et gestes li centième. La compagnie se séparant, communia à la Cène, à laquelle ce Prince se composa, au contentement de tous. » Le passage est curieux et bien étudié, mais que nous sommes loin du type légendaire de Henri, gai, jovial, facétieux, insouciant, prompt à la riposte, sans détour ni malice, incorrigible paillard, mais bon cœur, une sorte de Louis XI 1 plus spirituel, en un mot, du monarque populaire de la poule au pot! Nous estimons que le portrait tracé ici par d'Aubigné n'est pas trop éloigné de la vérité. Cette merveilleuse patience à supporter des reproches amers, ce désintéressement apparent des questions personnelles, ce maniement habile des hommes et des consciences pratiqués secrètement et isolément par des procédés policiers, n'était-ce pas un apprentissage à l'art de gouverner un royaume? L'orateur de l'assemblée de la Rochelle préludait aux souplesses, à l'adroite bonhomie mêlée de quelques rudesses, qui devait mater et séduire les notables de Rouen (if 96). Et qu'on ne croie pas que ces finesses gasconnes, cette longanimité, naturelle ou calculée, ne se concilient pas avec l'emportement de la passion? Ne vit-on pas ce roi, déjà vieillissant, courir, travesti, après une jeune princesse dont il avait éloigné le mari ? Ne le vit-on pas aussi ardent à cette ridicule équipée que dans sa jeunesse, lorsque, après la victoire de Coutras, il en compromettait le succès pour porter ses drapeaux conquis aux pieds de la belle

Cor i s and e? Folies justement reprochées, et que l'histoire a enregistrées sans conteste.

Un des historiens les plus autorisés du règne de Henri IV, Auguste Poirson, qui déteste d'Aubigné de toute la vénération qu'il porte à son monarque préféré, ne veut pas que le roi, « pour monstrer combien il estoit juste aux mesures, se soit donné le plaisir de la chasse, » comme le prétend d'Aubigné, le jour même où l'archiduc Albert d'Autriche, à la tête des vieilles bandes espagnoles, venait essayer de délivrer Amiens par une victoire. Il ne veut pas que ce soit Mayenne qui seul, en l'absence du roi, ait soutenu le premier choc et forcé l'ennemi à reculer. L'argumentation de l'historien nous parait peu probante. « D'Aubigné, dit-il, n'assistait pas aux faits qu'il raconte ; son témoignage est suspect de partialité; il est notoirement entaché d'inexactitude; il est contredit par tous les auteurs contemporains, au nombre de sept. » Qu'il nous suffise de demander si les sept historiens contemporains assistaient à l'affaire ? si les écrivains royalistes sont plus impartiaux que d'Aubigné ? si les relations officielles, publiées au jour le jour, pouvaient mentionner l'absence royale ? si ne point parler d'un fait c'est en démontrer la fausseté? Enfin, était-ce la première fois que le roi sacrifiât le devoir ou les prescriptions de la prudence à une frivole fantaisie?

La défense du sieur de Sancy, par le même critique, ne nous paraît guère plus heureuse. En admettant que l'auteur du pamphlet ait méconnu de véritables services rendus à Henri, quand Sancy alla lui lever des mercenaires en Suisse, que la haine de d'Aubigné contre un renégat l'ait aveuglé, il n'en reste pas moins établi que Sancy, qui fit preuve d'incapacité

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dans l'administration financière, réclamait au trésor 300.000 livres qui ne lui étaient pas dues. Que Sancy n'ait point commis à Orléans, lors de la Saint-Barthélémy, les cruautés qu'on lui impute, parce que Y Histoire ne l'a pas nommé, nous voulons bien lui laisser le bénéfice de ce silence, mais en vérité était-ce la peine de dépenser tant d'encre pour prouver, contre d'Aubigné, que Sancy fut un voleur, mais non un assassin?

11 est difficile de ne point reconnaître, ce que nous voulions établir, que si d'Aubigné a souvent été sévère pour le roi, il ne l'a pas été moins dans l'Histoire que dans la Vie, et que la différence réside plus dans le ton et la forme que dans le fond des jugements. Il faut lire dans un des meilleurs chapitres de YHistoire (Le déclin de la Ligue 1 ) le parallèle de Mayenne et de Henri IV. L'écrivain, loin de faire, comme quelquesuns, une caricature du premier, relèvera les qualités d'un esprit que l'obésité n'avait alourdi ni émoussé; il louera « sa probité humaine, une facilité et une libéralité qui le rend oit très agréable aux siens : c'estoit un esprit judicieux et qui se servoit de ses expériences, qui mesuroit tout à la raison, un courage plus ferme que gaillard, et en tout se pou voit dire capitaine excellent. » Si le portrait semble un peu flatté, celui du roi est de main de maître, ou plutôt de vieux serviteur qui connaît le fort et le faible : « Le roi avoit toutes ces choses, horsmis la libéralité; mais à la place de cette pièce, sa qualité (de Prince héritier) arboroit des espérances de l'avenir qui faisoyent avaler les duretez du présent. Mais il avoit, par dessus le duc

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