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de Mayenne, une promptitude et vivacité miraculeuse et par delà le commun. Nous l'avons veu mille fois en sa vie faire des responses à propos, sans ouïr ce que le requérant vouloit proposer, et aller au devant des demandes sans se tromper. Le duc de Mayenne estoit incommodé d'une grande masse de corps qui ne pouvoit supporter ni les armes ni les courvees. L'autre, ayant mis tous les siens sur les dents, faisoit cercher des chiens et des chevaux pour commencer une chasse, et quand ses chevaux n'en pouvoyent plus, forçoit une sandrille à pied. Le premier faisoit part de cette pesanteur et de ses maladies à son armée, n'entreprenant qu'au prix que sa personne pouvoit supporter. L'autre faisoit part aux siens de sa gayeté et ses capitaines le contrefaisoyent par complaisance et par émulation. Les deux sens externes estoyent merveilleux en ce Prince, premièrement la veuë, laquelle mariée avec l'expérience, jugeoit de loin non seulement les quantitez des troupes, mais aussi les qualitez, et à leur mouvement, s'ils branloyent, ou marchoyent résolus; mais l'ouïe estoit monstrueuse, par laquelle il apprenoit des nouvelles d'autrui et de soimesme parmi les bruits confus de sa chambre et mesmes en entretenant autrui. »
Comme exemple de cette finesse de l'ouïe, l'auteur cite un conte bien plaisant. Frontenac et lui, à l'autre coin de la chambre, en un lit faisant pendant à celui du roi, drapaient leur maître à l'envi. D'Aubigné ménageait sa voix, les lèvres sur l'oreille de son compagnon qui lui répétait souvent : « Que dis-tu? » — « Sourd que vous estes, interrompit le roi, n'entendezvous pas qu'il dit que je veux faire plusieurs gendres de ma sœur? » « Nous en fusmes quittes pour dire,
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ajoute d'Aubigné, qu'il dormist et que nous en avions bien d'autres à dire à ses despens. »
Si le roi a l'oreille trop fine et trop curieuse, d'Aubigné, de son côté, est une bien mauvaise langue qui ne ménage pas au prince ses vérités. Ajoutons que ce n'est pas un trop méchant maître que l'on ose impunément traiter avec cette familiarité.
Dans le portrait précédemment cité, l'écrivain ne vante guère du roi que son esprit de repartie, son tempérament de fer, sa vigoureuse santé, l'acuité extraordinaire de ses sens. N'est-ce pas faire bien modeste la part des talents militaires, quand Mayenne a été nommé par lui « capitaine excellent » ? C'est que le roi de Navarre est bon surtout pour entraîner les siens, payer de sa personne et affronter la mort dans une mêlée 1 . L'éloge qu'on fit de d'Aubigné, en le lui présentant, que « c'estoit un homme qui ne trouvoit rien de trop chaud », pouvait s'appliquer aussi bien au maître qu'au serviteur. Mais combien cette vaillance semble frappée d'impuissance dans les occasions où sont requis le jugement et le sang-froid! Combien le duc de Parme, secourant Paris et Rouen, « sous la moustache du roi », justifie l'éloge de d'Aubigné qui l'appelle « le plus accompli de son temps en toutes les vertus de capitaine gênerai. »
D'Aubigné ne pardonne pas au roi sa « ladrerie». Encore Tattribue-t-il à un passé besogneux : « Les misères, dit-il, avoyent laissé long temps sur sa peau la crasse de la chicheté. » Mais la conversion est à ses
i . Un jour, Napoléon, appréciant les qualités militaires de plusieurs généraux, Turenac, Condé, lt prince Engéne, Henri I V, Catinat, s'exprimait ainsi : « Henri I V a toujours mis la bravoure a k place de tout : il n'a livré que des combats et ne se fût pas tiré d'une bataille rangée. » (M mc de Rémusat, Mémoires, 1802-1S0S, ch. v.)
yeux le crime irrémissible du Béarnais. L'historien suit et explique avec une vive pénétration la décadence de la Ligue, l'avènement du Tiers-parti, composé des compagnons du vieux cabinet et serviteurs du feu roi, auquel venaient se joindre un Lavardin, « las d'avoir tant esté à un parti, d'O, ennuyé d'estre financier sans argent, » et, dans le nombre, quelques-uns « qui prenoyent à bon escient le mescontentement de la Religion. » Les Réformés se moquaient de ce tiers-parti, et « en parloyent au Roi avec grand mespris... » Mais, « comme les corps fiévreux sentent douleur des moindres attouchemens, l'esprit du Roi malade de tant de symptosmes divers prit à bon escient la fièvre et trembla de cette menace, disant à ses familiers que ce parti, quelque mal faict qu'il fust, en périssant feroit périr l'Estat ». Cette frayeur est comme le premier symptôme de son changement. L'historien raconte tout le travail savant de la conversion, les menées suivies pour « oster au Roi l'horreur du siège de Rome, » les pratiques de quelques ministres affamés et avaricieux, Morlas, Rottan, d'un du Perron, « de qui le courage, l'esprit et l'impatience excedoient ceux de Morlas. » D'Àubigné accorde d'abord au roi l'honneur d'une assez sérieuse défense, mais d'O, Sanci, Salettes, le ministre de Serres, inquiet d'une vieille créance, arrivent à la charge, renforcés du baron de Salignac, de Sponde, qui, pour preuve de sincère conversion, trame une entreprise, s'en démêle et laisse rouer ses compagnons. La cheville ouvrière c'est du Perron, « monstrueux en savoir, » qui entretenait le Roi familièrement à son chevet, de vers français, de bons contes et finalement de conversion. A ce déploiement de forces s'était jointe une alliée bien redoutable :
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Gabriel le, qui, au commencement de ses amours avec le roi, « ne recevoit un serviteur qui ne fist la cène, » et, sur l'espérance du mariage, « employa sa grande beauté et les heures commodes des jours et des nuits » pour achever la défaite de son amant.
Henri a écrit à sa maîtresse : « Ce sera dimanche que je fairay le sault périlleux ». » Mot léger, pour ne pas dire plus, qui ne semble guère indiquer les tourments d'une conscience aux abois. D'Aubigné ne paraît pas croire à une comédie habilement préparée pour sauver les apparences, encore moins à une indifférence cynique. Ce sont là des soupçons qui n'entrent pas facilement dans ces âmes profondément religieuses du seizième siècle. Il croit à une conquête savamment entreprise et péniblement achevée; il croit « aux larmes » du Béarnais. C'est une conscience qui subit un siège régulier et doit, comme toutes les places, succombera la longue. L'historien nous montre « insensiblement attendries les fermetez du Roi, qui vid en mesme temps prés de soi tous les Grands mutinez, son parti s'en aller en pièces, les Liguez sur le poinct des Estats et de l'Election d'un Roi, ses anciens serviteurs Reformez contemptibles par la pauvreté, la pluspart esloignez de rsa présence, après y avoir mangé jusques à la chemise, priviez, non seulement des recompenses, mais des moyens de subsister. » Sans doute l'excuse tourne, suivant l'habitude, en a mères récriminations; mais ne faut-il pas tenir compte à d'Aubigné de signaler cette sorte de nécessité politique, que lui n'admet pas, pour son compte, mais qui paraît s'imposer fatalement au roi ? Aux yeux des
i. Lettres missh*s <U Henri IF, t. III, p. 82r.
protestants, la grande tache inexpiée par PÉdit de Nantes, c'est d'avoir estimé que « Paris vaut bien une messe, » c'est d'avoir acheté le trône par l'apostasie. Eh bien ! d'Aubigné qui a entendu « souspirer le Roi en ses perplexités, » qui l'a vu hésiter, souffrir, pleurer, se révolter à certains instants, lave cette tache autant qu'il est en lui par le tableau même de ces souffrances. C'est un service rendu à la mémoire royale, capable de racheter « quelques franchises et sévérités de son village. »
Enfin voici le roi « au précipice de sa conscience » et bientôt à la messe. Le jour où d'Aubigné entendit de sa bouche ces paroles : « Aubigné, ne vous y trompés plus, je tiens ma vie temporelle et spirituelle entre les mains du Sainct Père, véritablement vicaire de Dieu, » tout fut consommé entre ce fils rentré au giron de l'Église catholique, apostolique et romaine, et celui qui appelait le Pape c l'Antéchrist; » le dernier lien du cœur était rompu. Il faudra que la mort ait passé par là pour rappeler au serviteur ce long passé, pour lui faire verser de vraies larmes, pour évoquer une image de Henri le Grand purifié, idéalisé.