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CHAPITRE VI

Nous voulons nous arrêter sur les opinions, ou du moins sur les tendances républicaines qui ont été prêtées à d'Aubigné. Ch. Labitte, dans un livre érudit et ingénieux 1 , a montré chacun des deux partis, catholique et protestant, passant tour à tour, suivant les circonstances, de l'opinion monarchique à l'opinion démocratique. Il importe en effet de ne voir, à aucun instant, dans ces revirements une évolution sincère de l'opinion publique; ce ne fut jamais qu'une vaine et fugitive apparence, un prétexte à couvrir l'intérêt de l'heure présente. Les Ligueurs ont pu traîner le roi et la royauté dans la fange, soutenir la légitimité du régicide, mettre à la fin par deux fois leur théorie en pratique, organiser dans Paris une sorte de commune fanatique, mais ils ont si peu songé à supprimer la royauté soumise à Rome, qu'ils ont, avant de se vendre au Béarnais converti, battu monnaie pour le vieux cardinal Charles X et conspiré de livrer le trône à une infante d'Espagne mariée au jeune duc de Guise. Les Réformés ont pu se faire l'illusion d'asseoir un jour, avec le prince de Navarre, leur foi sur le trône, mais, déçus de cet espoir, ils n'ont jamais pensé, pas plus que les catholiques, à le renverser.

D'Aubigné a été, dans le sens des opinions démocratiques, moins loin que la plupart des pamphlétaires

1. De la démocratie che\ la prédicateurs de la Ligue, p. 79 etc.

du seizième siècle 1 : il est ennemi de la tyrannie, non de la royauté ; il poursuit les princes, non l'institution. D'ailleurs partout et toujours, il met au-dessus de tout le service de Dieu. Si Henri IV a été assassiné, « c'est que Dieu sçait vendanger les esprits de ceux qui l'abandonnent. » Son amour des républiques s'est accentué en Suisse où il a respiré l'atmosphère d'une république protestante. Dans son exil, rêvant l'union des républiques et des protestants contre les monarchies catholiques, répondant aux attaques personnelles du jésuite Arnou, qui l'accuse « de montrer dans son Histoire des affections cachées et partisannes en tout ce qui touche la Religion et les republiques, » il ne se défondra plus du titre de c républiquain, » mais il ne faut pas donner à ce mot plus de portée qu'il n'en a sous sa plume. Son oeuvre entière démentirait une signification exagérée. Les violentes invectives contre la tyrannie et les débauches royales qui remplissent les Tragiques ne prouvent rien contre notre thèse ; d'Aubigné se défend lui-même dans la préface de son poème. On l'avait accusé devant le roi, « d'affecter plus le gouvernement aristocratique que le monarchique. » En présence des sieurs du Fay et du Pin, « lesquels discourroient avec avec luy sur les diversitez des Estats, » interrogé quelle estoit de toute administration la meilleure, d'Aubigné répondit : « que c'estoit la monarchicque

i. La seconde moitié dn xvi« siècle a produit une multitude de pamphlets contre la royauté. Qu'il nous suffise de citer les plus connus : « Short trtmtix of polit ical potver (i$î8) de Jean Poynet, qui, écrit en anglais, ne devint pas populaire en France, nuis fournit une mine d'arguments aux publicistes qui vinrent après Poynet; Traité à* la servitude volontairt de la Boétie, publié seulement en 1578, mais composé certainement vers 1546; la Franco-Gallia (i$7j) de François Hotman; l'indici* contra tyran vos (1579), de Hubert Languct ; De jure rtgni apud Scotos (i$79)» de Buchanan, le maître de Montaigne.

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selon son institution entre les François, et qu'après celle des François, il estimait le mieux celle de Pologne. » Pressé davantage sur celle des François, il répliqua : c Je me tiens du tout à ce qu'en dit du Haillan, et tiens pour injuste ce qui en a esté changé, quand ce ne seroit que la submission aux Papes. » Cette profession, qui met nettement la royauté héréditaire audessus de la royauté élective, est confirmée dans trois stances où l'auteur range, dans les premiers vers, les gouvernements par ordre d'excellence.

Le Règne est beau mirouhr du régime du monde. Puis V Aristocratie en honneur la seconde, Suit t Estât populaire, inférieur des trois 1 .

Le traité du Debvoir mutuel des Roys et des Subjects nous fournit une autre profession qui, malgré quelques restrictions, n'est pas moins explicite : « Or avant sortir du palais de la conscience, je levé la main à Dieu que, nonobstant ces choses, je tien Pestât de la Royauté le plus honorable et excellent de tous, quand elle est appuyée des correctifs qui l'empeschent de tomber en la Tirannie Nous tenons Testât où chacun se trouve pour le plus désirable, en practi quant ce que dit Guicciardin, qui est de le rappeler souvent à sa première institution. » Ainsi, loin d'être un révolutionnaire, subordonnant la forme du gouvernement à des droits naturels, imprescriptibles, à la justiceabsolue, au bonheur populaire, d'Aubigné partage sur ce point

i. Dans une lettre a M. Boullet, l'auteur semble tracer ainsi le plan d'un éloge de la royauté : « Noos pourrions faire l'ouvrage triparty : au premier poinct, la description d'un roy vertueux, et cela distingué par les quatre vertus cardinales; le second, de l'utilité que reçoit le peuple de ces vertus, et pour le tiers, la félicité qui en redonde à luy-mesme. » (T. I* r , p. 470.)

l'opinion du sceptique Montaigne et celle du bon M. Pibrac :

Aime l' Estât, tel que tu le vois estre :

S'il est royal, aime la Royauté :

S'il est de peu, ou bien communauté, Aime V aussi, car Dieu fy a faict naistre.

Inutile d'ajouter que d'Aubigné ne pousse pas aussi loin que ces écrivains l'insouciant optimisme. Il lui faut des garanties contre la tyrannie possible. La première de ces garanties est une aristocratie digne, quelque peu hautaine, faisant payer à la royauté ses services par une indépendance souvent gênante, mais toujours désintéressée. Elle n'a point « les genoux escorchés, » ni rien de commun avec ces « champignons » ambitieux et cupides « qui possèdent l'Estat et le mangent, qui n'ont plus de place que celle du Roi où ils puissent poser leur coussinet. » Ces nobles sont les ennemis de la véritable aristocratie, mais ils sont encore bien plus les ennemis de la royauté.

D'Aubigné ne veut de la royauté ni tyrannique, ni esclave. Si elle abdique et subit un joug étranger, celui de Rome surtout, il la méprise, il la dégrade :

Mais j'appelle les Roys, ploie^ soubs un supresme, Tyrans tyrannise^, et non pas des vrais Roys.

Roys de Septentrion, heureux Princes et sages, Vous êtes Souverains, qui ne debve\ hommages, Et qui ne voyez rien entre le Ciel et vous.

Pour le service de Dieu, il ne compose pas. Les fières paroles qu'il met dans la bouche de M. de Rohan sont sa propre profession de foi, son ultimatum poli-

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tique : « De l'honeur et du bien du Party, c'est de quoy je ne trafique point. Il y en a plus expérimentés que moy : je feray gloire de leur obéir quand ilz voudront avoir pour but le bien de l'Eglise Aux despans

de la foi donnée et des sermans prestez devant la face de toute l'Eglise, je ne puis accepter l'amitié de personne : de toutes autres choses, j'en feray litière pour la reunion. »

En France, pays longtemps soumis au régime monarchique, on s'est habitué à appeler républicain un homme d'opposition; en ce sens d'Aubigné est un républicain. Mais il ne le fut pas, et ne pouvait l'être, s'il faut entendre par ce mot un ennemi de l'institution monarchique; nulle part, non plus, en dehors de la question religieuse, il ne manifeste ce sentiment du droit populaire ou du moins cette sympathie, cette indignation généreuse à la vue des faibles opprimés, qui est le véritable signe de l'esprit démocratique.

De même que Rohan, d'Aubigné, en France comme dans son exil à Genève, n'a jamais eu qu'une préoccupation, les intérêts du Parti. 11 fut en Suisse le Procureur des Eglises bien plus que le fidèle sujet de son roi. Dans les premières années de son exil, il déploie une fiévreuse activité. Ainsi, en 1622, dans une mission remplie à Berne, il s'efforce de réveiller « cest ours endormy. » Il parvient à mettre sur pied douze mille hommes, et à cette troupe qui manque de chefs, il promet de donner « les meilleures testes de Montauban. » Et si l'on redoute « ces courages violens, » l'ancien écuyer du roi de Navarre écrira à l'ambassadeur de Venise, Cavassa : « J'ay appris aux escuries que les chevaux de bon espron ne laissent pas d'avoir la bouche bonne et estre de facile arrest. »

Le faisceau des villes de l'Union évangélique, formé par Henri 1 V pour la défense des libertés germaniques, union expirée en mai 1621, avait été rompu. Autant que le pouvaient ses mains débiles, d'Aubigné essayait de le renouer. Cette pensée lui fait oublier ses dissentiments avec Bouillon; elle lui fait aussi fermer les yeux sur la défection de Lesdiguières qui abjurait à Grenoble, vingt-neuf ans, jour pour jour, après son roi. Le nouveau Connétable jouait un rôle militaire trop important dans le Midi, pour que notre réfugié ne s'efforçât pas d'entretenir avec lui, dans l'intérêt protestant, de bonnes relations. L'union du Parti, c'est pour lui la condition du salut. En 1622, il écrivait à M. Lutzelmann, magistrat de Bâle : « Ce seroit une marque de nostre paix faite avec le Ciel, si, comme toute l'Europe infidelle renge ses hommes, ses trésors et ses desseins soubs Pestendart de persécution et de la croisade, ainsy, si tous nos divers partis rien faisoyent qu'un, et si nous prenions de bons yeux pour voir les desroutes encores plus prochaines que celle de Prague, et que par tel exemple, nous peussions devenir advisez, sans que ce fust à nos despends. »

Le passage suivant d'une lettre aux seigneurs de Berne estencore plus formel : « 11 est certain que les divers intérêts de tous les Princes qui abaissent leurs sceptres soubs le joug de Rome sont aujourd'huy adunis et ameutez à un dessein qui est d'esteindre deux choses, premièrement la vérité de Dieu et puis les Republiques et leur liberté. Nous cognoistrons que Dieu aura faict la paix avec nous, quand nous respondrons à la fureur de nos ennemis par la fermeté de nos courages, et sur tout à leur complot et conjuration générale par une générale et saine union. » *

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Les intérêts politiques du parti font ici de d'Aubigné un franc républicain, ce qui n'infirme point nos assertions précédentes. Quand il aspirait à former des républiques « une générale et saine union » contre les ennemis de la vérité de Dieu, il ne songeait nullement à combattre une forme de gouvernement, mais à unir contre les nations papistes leurs ennemis naturels, les républiques, même celle de Venise. Il tient son ambassadeur en méfiance contre la cour de France : « Jamais monarque, lui écrit-il, ne fut bon support des republiques. »

Quand d'Aubigné peut concilier ses sentiments de Français et de Calviniste, comme dans le différend de la Valteline, où la France et l'Espagne se disputent cette porte ouverte sur l'Italie, alors son activité redouble, on le sent plus à l'aise ; sa correspondance avec Lesdiguières, Rohan, le comte de la Suze, l'ambassadeur Cavassa, est plus fréquente et moins énigmatique; ses lettres deviennent presque claires; point de lacunes, point de sous-entendus, accompagnés de ce refrain, irritant pour notre curiosité : « Ceci n'est point bon pour le papier, » ou bien encore : « Cela ne peut se faire que par un très bon chiffre. »

De la double politique de Richelieu, implacable aux Protestants français, favorable à ceux de l'étranger, d'Aubigné n'a vu se réaliser que le premier acte; la chute de la Rochelle a retenti douloureusement dans son cœur, car, malgré ses ressentiments personnels contre la municipalité Rochelloise, il savait rendre justice à l'héroïsme et il ne put se dissimuler que c'était l'anéantissement de la Réforme comme parti politique.

Libre du coté de la France, Richelieu, qui avait déjà commencé contre l'Autriche un système de guerre indirecte, allait se jeter dans la mêlée et faire

reculer la fortune de l'Autriche. D'Aubigné, dont la correspondance trahit l'impuissante agitation, de 1620 à 1628, n'avait rien pu pour conjurer les succès du Cardinal-Ministre. En vain offre-t-il à Mansfeld, comme à tous les chefs du parti, le secours « de sa petite espee » et son inépuisable dévouement. Il a vu triompher l'Autriche sur toute la ligne, l'union évangélique dissoute, le Palatin dépouillé, le Danemark deux fois vaincu par Wallenstein et Tilly f la Bohême asservie et dépeuplée de ses sujets Réformés, tous les états protestants écrasés par l'empereur Ferdinand et son terrible lieutenant, Wallenstein. Dans une admirable épître de consolation que d'Aubigné adresse à Rohan, après la mort de son fils, il trace un éloquent tableau de l'état de l'Europe vers 1626 : « Vous voyez, Monseigneur, quel est le visage de l'Europe entière, espouventable de trente-quatre grandes armées, sur lesquelles le ciel gresle et faict plus de meurtres justes que d'injustes... L'Italie, l'Almagne, la France et les Pays-Bas sont puants de morts, et plus que les charougnes y puent les défections, les infidelitez et le mespris de toute vertu. Les chefs des armées enseignent leurs soldats au mespris de la foy, et font trafic avec la mort de ces âmes misérables, pour emplir leurs coffres d'or et de sang. Ceux qui sont cogneus pour y aporter plus de probité sont rejettez, la faveur partage les honneurs, et la vertu repoussee enfonce le chappeau : si bien qu'un mourant courageus, à qui la vie montrerait d'un des costez du lict ce tableau pour y venir vivre, tendroit la main gauche vers la ruelle à la mort qui luy en promettrait l'exemption '. »

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