CHAPITRE VII
Pour achever de faire connaître l'homme, pour compléter son portrait, nous n'avons plus qu'à relever quelques traits de caractère, à répondre aux reproches qui lui ont été adressés.
Mérimée a écrit de notre auteur : « 11 eut fort peu d'amis et je ne sais s'il aima personne. » Nous ne nierons pas que, dans sa vieillesse surtout, il n'ait une pointe de jalousie contre de bons serviteurs, contre ceux qui possédèrent la faveur du roi. Ainsi d'Aubigné n'a pas grande affection pour Sully, auquel il attribue la confiscation d'une partie de ses pensions. 11 ne s'en cache pas à Rohan et relève cette injustice : « Monsieur vostre beau père a trez bien prattiqué (la diminution) à mes despens, ce que j'attribue, en faisant justice contre moy, pour n'avoir pas esté lors son confident. »
Sully, protestant des plus tièdes, plus dévoué à la personne du roi qu'à la Cause, s'était heurté, lors de l'assemblée de Châtellerault, à l'inflexible rigueur de d'Aubigné. Mais ce n'est pas seulement sur le terrain des assemblées, qu'ils s'étaient rencontrés. Sully, gougerneur du Poitou, s'étant obligé à la reine que personne ne bougerait pour le prince de Condé, arriva à Maillezais, croyant intimider son gouverneur; on en vint aux mains, et la cavalerie de Sully fut chassée. A l'époque du grand dessein, d'Aubigné, comme viceamiral de Saintonge et de Poitou, avait proposé au roi d'équiper deux flottes et de nourrir son armée en Espagne; c'est Sully qui « traverse l'affaire. » Ces
griefs personnels n'ont cependant pas empêché l'historien de rendre justice aux qualités de l'homme et du financier : « Le Roi mit les finances es mains du marquis de Rosni, depuis duc de Suilli, pource qu'il trouvoit en lui un esprit fort gênerai et laborieux et une austérité naturelle, qui, mesprisant les bonnes grâces de tous, portoit l'envie des refus, et par là fit la bourse du Roi. » Il faut savoir gré à d'Aubigné de n'avoir pas insinué que cette austérité de Y Argentier du roi ne l'empêcha pas d'édifier sa fortune avec une âpreté peu édifiante.
Pourtant il faut bien l'avouer, d'Aubigné, que ses qualités, presque autant que ses défauts, ont empêché d'être ce qu'on appelle un politique, un homme d'État, ne pardonne pas volontiers à ceux qui ont eu un crédit plus suivi que le sien. Les d'Ossat, les du Perron, les Sully, les Duplessis-Mornay lui portent ombrage. Ne demandons pas l'impossible à l'impartialité de l'historien, qui ne peut voir en ces personnages que des rivaux, des adversaires ou même des ennemis.
Un homme que d'Aubigné n'a pas assez mis en lumière, et vis-à-vis duquel échoue son effort d'impartialité, c'est Duplessis-Mornay. Ne fiit-il pas le négociateur ordinaire du prince de Navarre, n'est-ce pas lui qui conclut, entre autres, le traité qui rapprocha le Béarnais de Henri III ? On croirait que cette haute personnalité gêne l'amour-propre de notre historien et qu'il en voudrait diminuer la stature. Ainsi, dans une assemblée tenue à Cuistres, près Coutras, devant le roi de Navarre, tandis qu'il se prête à lui-même un long discours politique, il se contente d'ajouter négligemment : « Cette opinion fut fortifiée de quelques exemples qu'apporta le Plessis-Mornay. » Disons, moins
SUR TH. -AGRIPPA D'AUBIGNÉ lOÇ
pour excuser que pour expliquer le sentiment de l'historien, que ces deux fidèles serviteurs de la Cause se sont souvent rencontrés, ou plutôt heurtés, sur le même chemin. L'exécution d'un projet conçu par d'Aubigné pour « assujettir l'embouchure de la Loire » et dominer ainsi la Bretagne, fut confié à Duplessis- Mornay, ce parce qu'il estoit, dit-il, plus au Roi, plus ductile à ses volontez et de qui la réputation ne donneroit que lustre à celle du supérieur. » D'Aubigné ne cède-t-il pas ici à un sentiment d'étroite jalousie? 11 l'appelle pourtant quelque part ce pilote de tempeste et non pas d'eau douce, » mais le confondant en ce passage avec Turenne, Bouillon, Clervaut, Constant et le secrétaire Pin. Nulle part il ne lui dénie la décision et le courage militaire. A Henri IV qui se vante en riant d'avoir « su faire d'un escritoire » un capitaine, d'Aubigné répond : « Que cet homme de lettres ne laisse pas d'être capitaine et qu'il l'a vu faire le soldat. »
Est-ce pour ménager Duplessis, qui sembla vaincu à la conférence de Fontainebleau (1600), que d'Aubigné n'en dit rien, sous prétexte que « sa profession l'empesche de la desduire davantage? » Passant presque sous silence cette conférence fameuse, il pouvait se dispenser de rappeler que « ceste même dispute fut relevée à quinze jours de là par lui d'Aubigné contre le mesme Evesque, dont les extraicts déposés entre les mains du Roi se pourront voir imprimés. » Un passage de la correspondance prouve d'ailleurs qu'en ce duel théologique, d'Aubigné ne relève qu'une faute en Duplessis, c'est « de s'estre persuadé tant de services et de mérites envers (le roi), qu'il presideroit favorablement pour luy. » S'il ne lui a manqué pour triom-
pher que la faveur royale, pourquoi d'Aubigné ne relève-t-il pas le vaincu dans son Histoire, comme il le fait dans sa correspondance? L'événement en valait la peine, par le retentissement que lui donnèrent les catholiques.
Il faut dire que Duplessis n'aime pas plus d'Aubigné qu'il n'en est aimé. Quand on voulut confier à ce dernier, en sa place de Maillezais, la garde du cardinal de Bourbon, Duplessis s'y opposa, objectant « les grands mescontentements de d'Aubigné et ses perpétuelles riottes avec son maistre. » C'était méconnaître sa probité et le calomnier. En résumé, sans nier que ces dissentiments avec un homme tel que Duplessis puissent jeter un jour fâcheux sur le caractère de d'Aubigné, reconnaissons que l'accord était difficile entre deux serviteurs dont l'un « le Pape des Huguenots » a joué toute sa vie le rôle de conciliateur, dont l'autre ne brilla point par des qualités de modération.
Peut-être pourrions-nous encore réclamer en faveur de quelques autres personnages de moindre étoffe. Ainsi, Ségur, que nous voyons jouer un rôle important dans la correspondance de Henri IV, et fréquemment envoyé par le roi auprès d'Elisabeth, figure deux fois », et seulement à côté de d'Aubigné, dans {'Histoire, pour y jouer un rôle diplomatique des plus effacés. Dans la fameuse négociation de Languedoc (1^77), si habilement menée par d'Aubigné, Ségur est a un homme facile^ » une sorte d'homme de paille et de comparse que le maréchal Danville trompe et joue à plaisir. Un passage de la Vie, déjà cité, où d'Aubigné menace Ségur de le faire passer par une fenêtre, nous