‹ OEuvres completesChapitre 32 sur 73 · chapitre viu · texte numérisé non relu

chapitre viu

Si tels furent la conduite et les sentiments de d'Aubigné dans la pratique de l'amitié, on peut croire qu'il n'a trahi aucun des devoirs d'un chef de famille.

Nous avons vu en quels termes il parle de sa docte mère qu'il ne connut point, de son père qu'il connut si peu. Nous savons aussi l'amère douleur que lui fit

i. Allusion & an passage de YHist. unir., t. II, col. 676.

ressentir la mort de sa première femme. Quand il ne nous raconterait pas lui-même ces trois années de nuits pleines de larmes, l'étrange maladie qu'il contracta c pour vouloir s'empescher de pleurer, » ses œuvres, remplies de ce souvenir, nous montreraient l'exquise sensibilité d'une âme qu'on a peinte comme insensible à tout ce qui n'était pas orgueil ou intérêt. Mais nulle part cet accent de regret conjugal n'est plus touchant que dans une de ses Méditations 1 : « Tu ne m'as point blessé aux extrémités et membres qui, retranchés, laissent le reste traîner quelque misérable vie, mais tu m'as scié par la moitié de moi-mesme, tu as fendu mon cœur en deux et dissipé mes entrailles, en arrachant de mon sein ma fidèle, très aimée et très chère moitié, laquelle, comme génie de mon ame, me tenoit fidèle compagnie à tes louanges, m'exhortoit au bien, me retiroit du mal, arrestoit mes violences, consoloit mes afflictions, tenoit la bride à mes pensées desreglees et donnoit l'esperon aux désirs de m'employer à la cause de la vérité. » Sous ces figures un peu forcées, on sent bien la violence d'une douleur inconsolable, la justice rendue à la salutaire influence d'une femme douce et pieuse I

Nous ne reviendrons pas sur la blessure infligée au coeur d'un père par un fils indigne, « aimé outre mesure, » qu'il tenta vainement de sauver et de ramener; nous avons suffisamment montré que ce cœur sai-

i. Voir t. II, p. 20î, et aussi Poésies religieuses, t. III , pp. 276-279. Parmi les vers latins composes par d'Aubigné, quatre pièces sont consacrées au regret de Suzanne de Lezay. M. Dufour, de Génère, avait bien voulu revoir pour nous une copie de ces vers latins, extraits des manuscrits de Bessinges; mais nous n'avons pu l'utiliser. (Cette copie est conservée à la Bibliothèque protestant* de la rue des Saints-Pères.)

SUR TH.-AGRIPPA DAUBICNÉ I I f

gnait autant d'affection trompée que d'orgueil paternel humilié.

Un fils naturel, Nathan, « recommandable par probité de vie et doctrine non commune, auquel il a permis, lui et les siens, de porter son nom, » l'eût consolé dans sa douleur, s'il n'avait rougi jusqu'à son dernier jour « de son ord péché, » scrupule qui peut paraître étrange, mais qu'explique le regret de sa première femme et l'ordinaire austérité de sa vie dans la période de maturité.

La correspondance accuse l'inquiète sollicitude de d'Aubigné pour l'éducation de ses filles, son affection pour ses gendres, Josué de Caumont, sieur d'Adde, « son brave Dadou, » et Benjamin de Valois, sieur de Villette, le mari de Louise-Arthémise, qu'il appelait « son unique et sa fillette. » S'il témoigna quelque préférence à celle-ci, ce partage inégal prouve la partialité, mais non la sécheresse de cœur.

Théophile Lavallée va jusqu'à insinuer, sans oser toutefois excuser Constant, que les ressentiments paternels étaient exagérés, qu'ils n'étaient point partagés dans la famille. Par contre, il nous montre le père uniquement occupé d'affaires d'intérêt, âpre au gain, dur à ses débiteurs, d'humeur procédurière, s' efforçant de tromper ses enfants sur ses revenus en se disant réduit à la misère, enfin laissant un testament entaché, « comme tous les actes de ce personnage, de duplicité et d'obscurité'. »

Nous ne suivrons point Lavallée dans le détail des affaires et intérêts de famille, ce serait tout un dossier à produire et un procès dénué pour nous d'intérêt.

i Théoph. Lavallée, la Fmmille fdmbignJ, pp. ai, 4$, 46.

Il6 NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE

L'auteur nous fournirait lui-même des arguments contre sa thèse, car il nous montre à la fois d'Aubigné « malheureux en affaires, » victime de confiscations — ajoutons privé de ses pensions — et dur en affaires, âpre au gain. En vérité, ce n'est pas aux gens dépouillés et réduits à la gène qu'il faut demander d'être larges et, comme l'on dit, coulants en affaires. La prodigalité est facile aux consciences vénales ; les honnêtes gens sont obligés d'y regarder de plus près. Lavallée a surtout puisé les éléments de son réquisitoire dans les papiers autographes de Sansas de Nesmond, gendre de Caumont d'Adde, dont le biographe lui-même trace le portrait suivant : « c'était un Gentilhomme catholique, n'ayant que peu de bien, mais fort instruit et fort méchant, neveu d'un Président au Parlement de Paris, comptant d'autres parents dans la magistrature... C'était le procédurier le plus retors qu'on puisse imaginer, se complaisant dans les chicanes, courant à un procès comme à une fête. On comprend ce que devait peser auprès d'un tel homme la réputation de son beaupère d'Adde et celle du grand-père de sa femme!

L'inventaire du défunt sous les yeux, le même biographe ajoute : « qu'il aimait le luxe et vivait dans une sorte d'opulence. » Nous n'avons pas à défendre d'Aubigné d'une assertion qui n'est pas d'ailleurs tournée en accusation directe. Par goût, autant que par nécessité, il était simple et économe. Une lettre, peut-être adressée à Constant, gouverneur de Marans, nous le montre gourmandant assez vertement son compagnon d'armes, sur ses habitudes de luxe et de dépense, sur sa volerie, sa vanité pour ses oiseaux. Il lui reproche ses grands bâtiments pour la montre, et surtout ce sot respect humain qui le fait rougir de sa

SUR TH. -AGRIPPA d'aUBIGNÊ l ÏJ

bibliothèque et de ses vers, parce qu'il est du bel air d'être ignorant et de préférer la chasse aux belles lettres. Cette vanité de paraître, d'Aubigné la laisse à son Baron de Faneste, il est, lui, le brave Enay y il lui suffit d'être ce qu'il est réellement.

En présence de tant de fortunes scandaleuses, comparant ses longs services à sa médiocrité, d'Aubigné avait bien quelque droit de se trouver maltraité. Il avoue pourtant lui-même avoir reçu du roi « autant de biens qu'il lui en falloit pour durer et non pour s'eslever. » En somme, si d'Aubigné fut maigrement appointé de 7.000 livres de pension, c'est qu'il ne voulut pas plus acheter les faveurs de la Régente qu'il n'avait fait celle du Roi par ses complaisances. D'Aubigné a été intègre et incorruptible, mais il n'a pas eu la modestie de sa probité.

Page 1