CHAPITRE IX
Nous avons apprécié le caractère moral de notre Réformé; voyons quelle fijt la nature, l'étendue, la portée de son esprit.
Un trait qui frappe tout d'abord à la lecture de ses œuvres, c'est la lutte d'une haute intelligence, fortifiée de toutes les connaissances scientifiques de son temps, contre les vulgaires préjugés. 11 croit aux miracles, aux prodiges, aux apparitions, aux pressentiments, au surnaturel, en un mot, et discute sérieusement des faits de sorcellerie et des pratiques diaboliques. Elles régnent, il est vrai, avec Catherine, sa cour italienne et ses alchimistes. Bodin, un précurseur de
Il8 NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE
Montesquieu, l'un des esprits les plus éclairés de son temps, écrit sa Demonomanie, et, trois ans après, sa Republique. Les savants réformés, Ambroise Paré, Bernard Palissy, qui voient la nature de près et ont secoué le joug « des superstitions romaines, » échappent davantage à ces faiblesses. D'Aubigné ne les a dominées à aucun âge. A six ans, « veillant dedans son lict, pour attendre son précepteur, il ouït entrer dans la chambre, et puis en la ruelle de son lict... une femme fort blanche, qui luy ayant donné un baiser froit comme glace, se disparut. » Cette hallucination enfantine a hanté son cerveau toute sa vie, et, dans sa vieillesse, il la revoit encore et l'enregistre dans sa Vie. Tempérament fiévreux, il donne corps à ses visions. N'oublions pas non plus qu'il s'est, dans sa première jeunesse, « amusé aux theoricques de la magie. » Il a le pressentiment certain de la mort de son père; il prédit à ses parents maternels qu'un jour ils lui feront hommage. Il annonce à deux misérables leur mort et jusqu'au nombre de coups sous lesquels ils doivent succomber. D'Aubigné a vu un tableau de tout ce qui depuis est arrivé et « les mémoires de toute la Chrestienté distinguée par provinces, » entre les mains de Gaspard Baronius, neveu du Cardinal, et il y croit assez pour consigner le fait dans l'Histoire universelle, c Voilà, ajoute-t-il, où il s'est fait sçavant en prédictions, et non pas pour avoir eu chez luy le Muet qu'on luy reprocha. » 11 faut lire dans la Vie la description de ce muet « que les plus doctes ont tenu pour daemon encharné, » le récit de ses divinations et « ses pensées les plus secrettes, desquelles il faisoit rougir et paslir chacun. » D'Aubigné avait fait défense à ses enfants et domestiques d'interroger le Muet sur
l'avenir, et ceux-ci naturellement ne faisaient pas autre chose. Quoique le père leur donnât l'exemple de la réserve, ses ennemis ne manquaient pas d'attribuer aux révélations du Muet les salutaires avis que d'Aubigné puisait dans « son employ aux affaires et sa longue expérience. » Sans avoir la prétention d'expliquer ce mystère, disons qu'on se heurte à l'insondable, aussitôt que la raison délaisse l'ordre des phénomènes naturels.
Nous ne reprocherons pas à l'écrivain d'enregistrer certains faits invraisemblables dont il a été le témoin, et en quelque sorte la victime. Sa bonne foi est évidente, lorsqu'il nous raconte que « un soir lui arriva chose qui sera attestée par six ou sept hommes d'honneur encore vivants : c'est qu'estant couché sur la paillasse, en achevant sa prière, il receut trois coups d'une large main, ces trois coups si resonnants que toute la compagnie à la lueur d'un grand feu eut les yeux fichez sur lui, dés le premier coup... Sur les mesmes mots (do la prière recommencée), il receut trois autres coups plus grands que les premiers, aux yeux de tous... » Le même soir, le capitaine d'Aubigné, son cadet, venait d'être tué. « Les diverses interprétations, il les garde pour les familières instructions de sa maison. » Bien qu'il ait oublié de les fournir, au moins dans sa Vie, nous pouvons conjecturer que d'Aubigné vit là un avertissement céleste, un peu rude, du deuil qui le frappait. Dans une imagination vive, après une pénible journée, pendant un sommeil fiévreux, le rêve se confond avec la veille, l'hallucination avec la réalité; le souvenir ne les distingue plus et, après l'événement, tout se transforme en pressentiment.
Ces hommes, intrépides en présence d'un danger réel et devant la mort, demeurent déconcertés et rêveurs devant des apparitions qui feraient de nos jours sourire un enfant. A Moncontour, raconte l'historien, le vieux juge du lieu, grand vieillard « en vêtement sale et tout plumeux, » arrête le roi pour lui faire un long discours rempli de prédictions sinistres. Henri promit de ne point oublier la harangue, et d'Aubigné en est tellement frappé, qu'il lui consacre deux colonnes de son Histoire 1 .
Ce qui étonne, c'est que d'Aubigné, qui fait profession « d'oster ces bigotteries de son livre, ne recevant pour prodiges que ce qui Test à bon esdent, » qui se pique de distinguer entre les phénomènes naturels intéressant l'histoire, et les relations « des augures et prodiges, » ne fasse pas difficulté de recueillir lui-même de toutes mains et consigner les anecdotes les plus invraisemblables ou les moins intéressantes, c C'est une demoiselle de Bacouë qui rêve la mort de deux enfants; » c'est une grand' mère « dont les mamelles, après une prière, furent à l'instant pleines de laict, » et qui, pendant dix-huit mois, nourrit un nouveau-né privé de sa mère ; c'est la description d'une « estoile sans queue, formant lozange, qui parut au ciel vingtsix mois et demi, sinistre présage, au dire des savants eux-mêmes, pour l'auteur du massacre de la Sainct- Barthelemy ». » Ailleurs c'est un nuée ronde, d'une couleur horrible à regarder; « ceste nuée sembloit un chapeau, qui avoit au milieu de soi une ovalle, des couleurs d'une gorge de coq d'Inde, que leur