‹ OEuvres completesChapitre 35 sur 73 · T. I*», p. 422 et suivantes · texte numérisé non relu

T. I*», p. 422 et suivantes

moindres actes ; à l'aide de signes, il découvre aux assistants leurs plus secrètes pensées. Malheureusement, nous n'entrevoyons les réponses de la Rivière qu'à travers les lettres de son correspondant. Tandis que le médecin fait « Madame Nature puissante de tout cela, » d'Aubigné ne songe pas un seul instant à contrôler les faits eux-mêmes. La critique scientifique lui est aussi étrangère que la méthode de critique historique. « C'est un Daeraon incarné » que Dieu inspire « pour convaincre ceux qui lui ostent la gloire du surnaturel. » Une telle explication suffit à sa science, ou pour mieux dire, à sa foi.

Dans une autre lettre, d'Aubigné, partagé entre l'humanité et le respect des Écritures qui ont prononcé contre les Sorciers et Enchanteurs, réclame au moins une juridiction sérieuse et compétente pour les accusés de sorcellerie. Pendant une grande peste, qui ravagea le centre de la France, les loups venaient ravir les enfants jusque dans les maisons et le peuple crut aux loups-garous. Un misérable fou, s'accusant d'avoir dévoré toutes les victimes, allait subir le supplice, quand un magistrat d'Angers s'avisa de lui demander : « Qui avoit mangé Pierre Hérault? » c Moi, repondit le monstre. » Pierre Hérault était le lieutenant criminel même qui présidait le tribunal. On refit le procès et le pauvre Homme fut trouvé innocent. D'Aubigné conclut que les sorciers doivent être punis sévèrement, « non pour leur fantaisie, mais pour leurs actions effectuelles, qui ne paraissent que trop. » A Pau, une belle fille, au sortir d'un prêche sur les sortilèges, s'en vint demander la prison comme criminelle de sorcellerie. Le président, un vieillard, « lassé des misérables procès qu'il avoit entre les mains, la renvoie; mais le geôlier

du Châtclet l'écoute et l'enferme. Les auditions de cette fille furent trouvées si admirables par le Parlement, que le Roy fut prié de vouloir assister à la confrontation de plus de quarante personnes prisonnières sur le rapport de la fille. » Le roi accepta et mena avec lui plusieurs personnes parmi lesquelles Duplessis- Mornay et d'Aubigné. La fille confessa être allée aux grands sabbats en esprit, aux petits en corps, avoir, sur Tordre du Mettre, déterré un enfant qui fut partagé entre quatre-vingts personnes. Sur ces révélations, trente-quatre d'entre elles furent condamnées : la fille assista a leur supplice, une corde au cou, a son grand regret de ne mourir point, « ayant esté, dés l'âge de neuf ans, menée au sabat et marquée du Diable. » Quelles terribles et douloureuses révélations sur l'ignorance et la crédulité d'un siècle, où les dénonciations d'une hallucinée, affolée par une sotte prédication, envoient au supplice trente-quatre victimes, condamnées sous les yeux du roi et des plus doctes personnages !

La troisième lettre à la Rivière semble démentir quelque peu le passage de la Vie où d'Aubigné se défend d'avoir c essayé aucun experiment » de la magie. 11 nous confesse que c la folle vivacité de sa jeunesse n'a rien trouvé de difficile de quoy elle n'ait voulu pouvoir parler; » qu'il c s'accosta » neuf mois à Lyon d'un aventurier, Loys d'Arza, se donnant pour « magicien et bastard d'un duc de Milan. » Ce charlatan le fit passer de l'astronomie à la judiciaire (l'astrologie), lui interpréta le quatrième livre d'Agrippa », la Clavicule de Salomon, les Fascinations de Zoroastre, « avec

i. Agrippa Je Nettesheim, médecin et phdoeopbe, 1486*1 $35.

force autres petits livrets de cette marchandise. » Malgré ce mépris, que nous croyons sincère à l'époque où il écrit, « cette marchandise» permit à notre nouvel adepte de charmer la cour de Catherine, « où les magiciens estoient merveilleusement recerchez. » Les filles de la Reine se couvraient le visage de leur masque en lui parlant, de peur qu'il ne lût leurs pensées. H disait à Tune le nom de son amant, il montrait à une autre, dans un miroir, « le plus accompli de ses trois amants. » À ce jeu, et dans cette cour, notre magicien avait bien des chances de tomber juste, et Ton conçoit qu'il fut pour ces filles un objet de terreur et d'irrésistible curiosité.

Un jour, d'Aubigné prêta le concours de sa science au roi Henri III, qui, lassé de voir sa mère exploitée par les magiciens, voulut dévoiler la supercherie du curé de Saint-Saturnin de Tours. Celui-ci, placé entre une récompense et le gibet, finit par tout confesser. A ce propos, d'Aubigné nous apprend qu'il avait curieusement étudié, dans le fameux Jouan Picatrix de Tolède, « sur les poincts des images d'or et de cire; car ils avoyent esté cerchez sur les accusations de la Mole et de Cauconnas. » Ainsi d'Aubigné, tout en faisant la part des tours de physique et des mystifications, dont sa jeunesse s'est amusée, est demeuré en quelques points le disciple convaincu de Louis d'Arza. Il estime « qu'il y a des sorciers qui, trompez par le Diable d'un plus honneste nom, en trompent les autres. » Même au milieu des éclairs de son bon sens, la Demonomanie ne perd pas tous ses droits.

Un gentilhomme des parents de d'Aubigné s'est épris d'amour, a poussé jusqu'aux promesses de mariage, pour une demoiselle de moindre condition, très laide,

SUR TH. -AGRIPPA d'aUBIGNÉ l 2f

et de contraire religion. Notre savant ne cloute point que pareil mystère ne soit causé par philtres et drogues pharmaceutiques, agissant sur la partie du cerveau où gît l'imagination. A côté du mal, il indique le remède. 11 faut, dit-il, « priver de la fréquentation, donner des exemplaires nouveaux et nouvelles idées, suggérer en la place quelque chose qui vainque le premier objet. » La nourriture excellente, les puissantes odeurs, les tableaux choisis, les musiques ravissantes ne sauraient nuire à distraire le gentilhomme amoureux ; quant aux « amulettes et marmelades de pommes de Capendu, » nous aimons à croire que le médecin la Rivière n'en a pas reconnu l'efficacité.

Lescot, dont l'auteur entretient son savant correspondant, nous paraît un simple prestidigitateur. Il tire de sa pochette un amas d'habillements de sa hauteur, ou bien faisant asseoir autour d'une table vingt-sept personnes, il force la compagnie à « penser une mesme carte, hors mis la plus belle qui en aura une à part. » Qui n'a vu, peut-être exécuté, le tour de la carte forcée? Mais voici qui est moins banal. Un jour, il lui propose de l'emmener « par dessus le Louvre. » « Je ne say s'il l'eust peu faire, mais je ne le voulus pas essayer. » Parole de charmante naïveté, où l'on ne sait qui domine du doute, de l'admiration, ou de l'effroi. D'Aubigné, dira-t-on, avoir peur! Mais lui-même confesse qu'un mot de Lescot « lui gela le sang. » Il est vrai que ce terrible homme, peu soucieux de son salut, qui se bat une nuit par semaine avec le diable, fit une mauvais fin, « bien digne de sa vie : » Un cocher More, en Toscane, l'enleva un beau jour en l'air, au galop de quatre chevaux noirs 1 « Tels galands, ajoute d'Aubigné en forme de conclusion, ne sont différents des

sorciers que de noms et se damnent avec plus de lustre. »

D'Aubigné est puissant par l'ardeur de sa foi, la probité de ses convictions, l'imagination, qualités qui font le poète et le grand écrivain. Ce qui est hardi chez lui, c'est le caractère, non l'esprit. Sous ce rapport, il est inférieur à Ramus, à Bèze, à l'Hôpital, à Mornay. L'étendue manque à cette intelligence. Son instruction, si vaste qu'elle nous paraisse, surtout pour un homme d'épée, est un bagage d'érudition scolastique plutôt que littéraire, acquis prématurément par un enfant précoce qui s'est, a longs intervalles, remis sur les bancs, mais qui n'a jamais secoué F ancien joug, affranchi sa raison.

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