chapitre x
Au sortir d'une visite à l'Académie de Genève, d'Aubigné écrit à M. Thompson, précepteur de ses enfants. L'éducation, lui dit-il, y est excellente, solide, elle fait de bons grammairiens « qui ne sont pas, comme ceux des Jesuittes, fondez à la piaphe. » On y forme des Pasteurs modèles, « tant pour interpréter l'Escriture fidèlement que pour travailler contre les mauvaises moeurs. » Voilà qui est bon, mais le visiteur fait ses réserves. « Quelques Docteurs de ce lieu, lassez des intrigues de logique, se défendent du labeur par la conscience, et pensent avoir assez dict contre un sophisme aigu, de l'avoir nommé sophisme, sans prendre la peine de le demesler et perser, tant en la malice
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des vocables et omonimies, qu'en celle des constructions. » Eh quoil bons et candides docteurs, simples esprits, cœurs excellents, vous rêvez de substituer l'interprétation des Écritures et les préceptes de la morale aux Métaphysiques qui permettent de « desnoùer les ambages des distinctions ! » Mais vous avez compté sans ce soldat casuiste, armé de dialectique jusqu'aux dents, sans cet adversaire de du Perron et du Jésuite Cotton, qui n'entend pas voir discréditer ces armes dont il a, en un jour de triomphe, terrassé ces admirables théologiens! Sans doute d'Aubigné vit en un siècle de combats; on lutte avec la plume, avec la parole autant qu'avec le fer; soit, mais pourquoi vouloir faire de ces jeunes gens plutôt « des serpents » que de douces « colombes? » Sont-ils tous appelés à descendre en champ clos? N'en faut-il pas réserver pour la parole de Dieu, pour l'enseignement moral et la simple pratique des vertus évangéliques ?
Il n'est pas jusqu'aux filles que d'Aubigné ne veuille fortifier d'un peu de dialectique. A cet effet, il a composé une petite Logique pour les siennes, mais il désire qu'elles n'en usent « qu'en elles-mêmes, et non envers les personnes qui leur sont compagnes et supérieures. » Il peut être dangereux qu'une femme fasse sur son mari « usage des elenches. » Est-il bon, en effet, que la femme, cuirassée de logique, triomphe trop sûrement d'un mari, dont le cerveau peut n'être pas fortifié de tout cet arsenal. Le petit traité paternel devra donc enseigner à bien raisonner pour soi, non à discuter. D'autres exemples ont prouvé ce dont sont capables les femmes, parmi lesquelles l'auteur cite la Marguerite des Marguerites, Loyse Labé, la reine Elisabeth, Olympia Morata, les duchesses de Rohan, les
dames des Roches, illustrées par la muse d'Estienne Pasquier, Catherine de l'Estang, sa propre mère, dont il a conservé le Saint Basile grec, annoté de sa main 1 . Malgré son admiration pour l'excellence d'un tel savoir, il n'exhorte au labeur des lettres que les Princesses, pour le gouvernement et le maniement des affaires. Les lettres sont, à ses yeux, un luxe inutile pour les demoiselles de moyenne condition, comme ses filles, qui auraient pourtant bien voulu apprendre avec leurs frères*. La raison de d'Aubigné est plus poétique que plausible : « Quand le rossignol a des petits, il ne chante plus. » L'instruction n'est-elle donc pour les femmes qu'un aimable ramage? et puis, dirons-nous, le rossignol ne doit-il pas apprendre à chanter à ses petits ?
Les idées de d'Aubigné sur la pédagogie appliquée à ses propres enfants sont donc : pour les filles, une culture des plus modestes, qui ne leur puisse inspirer le mépris du ménage, de la pauvreté et du mari; pour les fils, une solide instruction, fortifiée de toutes les subtilités de la dialectique. D'Aubigné les veut prêts, comme lui, à descendre au besoin, armés de pied en cap, dans le champ clos de la discussion théologique.
i. On peut s'étonner de ne pas voir rappelé ici le souvenir de cette jeune Loyse Sarrazin, qui l'incitait si bien a l'étude du grec. A-t-U craint de mêler ce souvenir juvénile à celui de sa mère, dans une lettre adressée à ses filles?
2. Dans une lettre à M. de Rohan (T. I", p. 402), d'Aubigné écrit : € Dieu m'a visité de la perte de deux enfans. » Le contenn de la lettre semble indiquer qu'il s'agit de deux fils.
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