‹ OEuvres completesChapitre 39 sur 73 · I. Le Cardinal du Ptrrm, Paris, Didier · texte numérisé non relu

I. Le Cardinal du Ptrrm, Paris, Didier

îp NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE

Vie, que l'auteur écrivait pour ses enfants, a vu pour la première fois le jour en 1729...; la contradiction était impossible. » Depuis quand la véracité d'un écrivain devient-elle suspecte par ce fait seul que son manuscrit n'a pas été imprimé de son vivant? A ce compte, la plupart des Mémoires, forcément condamnés à attendre la mort de l'auteur, souvent même des contemporains, seraient un tissu de mensonges. « Comment, continue le critique, une pareille conférence n'a-t-elle pas été mieux exploitée par les Protestants? » 11 suffisait que les catholiques et du Perron fussent intéressés à étouffer un petit échec, pour que Y exploitation en devînt difficile.

Le biographe de du Perron insiste sur cet argument qui lui paraît décisif, que les deux lettres de d'Aubigné ont été écrites longtemps après l'événement et s'adressent à un ardent coreligionnaire. Les deux lettres étant sans date, on ne saurait affirmer qu'elles ont été écrites longtemps après la conférence. Que d'Aubigné, sur des questions religieuses, soit en correspondance avec un coreligionnaire plutôt qu'avec des catholiques, cela paraît assez naturel. Encore, si c'était la fidélité de sa mémoire qui fût mise en suspicion; mais les détails de cette conférence abondent, précis, originaux, pris sur le vif; c'est donc une question de bonne foi, de probité. Eh quoi ! Cette scène, ou plutôt ce roman, serait sorti tout entier du cerveau de d'Aubigné! Ce dialogue, sorte de prologue à l'action, ces dix prosélytes dont il s'agit de triompher, tous les témoins, les quatre cents personnes, docteurs de Sorbonne, jésuites, moines, membres du Parlement, et le menu détaillé du festin, et l'argumentation des deux parties, et le fameux syllogisme, et les perplexités de

l'évêque baigné de sueur, et l'intervention du roi, et le traité De dissidiis patrum, tout cela fantaisie, imagination, mensonge ! Mais d'Aubigné n'est plus un témoin suspect, un sectaire partial et gonflé d'orgueil, c'est un impudent charlatan, dont les œuvres suspectes et mensongères ne valaient certes pas la peine d'être exhumées de la poussière du château de Bessinges !

Quand d'Aubigné écrivait au ministre Goulard, en 1616, à Genève : « Lorsque la publique dispute que feus avec le cardinal du Perron me laissa à prouver les discords des Pères en mattiere de la foy, vous m'envoyastes un Alman... etc. » Faut-il donc supposer que Goulard, personnage considérable et des plus justement honorés, était de connivence avec son correspondant ou qu'il est dupe d'un hardi mensonge?

Quelque opinion que l'on se forme de la science théologique de d'Aubigné, on ne saurait nier qu'il ait joui d'une grande autorité parmi les siens, dans toutes les questions religieuses. Nous le voyons figurer dans presque toutes les assemblées provinciales de l'Ouest, et y jouer son rôle. Les Églises le protègent et réclament en sa faveur auprès du Béarnais. Au synode de Saint-Maixant, c'est lui qui « relevé les affaires toutes perdues. » A la grande assemblée qui dura près de deux ans, à Vendôme, à Saumur, à Loudun, il gagne, au milieu des compromis de conscience, l'honorable surnom de bouc du désert. Quand la duchesse de Bar, obsédée par les convertisseurs, cherche un appui et un refuge, d'Aubigné a l'honneur d'être un des trois conseillers qu'elle se choisit.

Notre polémiste devait se retrouver encore une fois face à face avec « son grand ami » du Perron, dans une nouvelle conférence. 11 s'agissait d'un accord

entre les deux religions. Notre Réformé avait eu soin de s'y préparer par une conversation préalable avec Dumoulin, Charnier, Durand et quatre autres Pasteurs. L'entrevue, pas plus qu'aucun des « colloques » où la dualité de culte a été mise sur le tapis, ne pouvait amener de résultat. Du Perron, malgré quelques grosses hardiesses contre Rome, comme l'élection d'un Primat en France, se sépara sans rien conclure. D'Aubigné, qui paraît avoir au fond une grande estime pour les talents du cardinal, le menaça en riant d'écrire au pape « ce qu'il avoit, en ce jour là, oùy dire sous un bonnet d'escarlatte. »

Le récit d'une autre dispute de d'Aubigné avec le Père Cotton nous entraînerait trop loin, d'autant qu'elle porte tout entière sur des subtilités de grammaire et de traduction. Au reste, la lutte ne fut pas longue. Comme le Père Jésuite perdait pied, « une grande barbe » lui vint tendre la perche en s'écriant : « Monsieur, on vous attend où vous savez, il y va de vostre promesse. Là dessus, Cotton quitta la compagnie, sans dire à Dieu à personne. » « C'est un rude homme, » s'écria Fervaques. « Oui, répondit d'Aubigné, qui aime ces jeux de mots, il en est aux rudiments. » Singulier mélange de recherche et de naïveté, d'érudition et de mauvais goût, de subtilités scolastiques et de plaisanteries soldatesques, où nous voyons, en même temps que l'expression de la vérité, une curieuse peinture des moeurs et de l'esprit du seizième siècle.

A cette théologie de moyen âge, toute hérissée de syllogismes, quelques succès qu'elle ait pu valoir à notre polémiste, nous préférons de beaucoup ces pages d'enseignement moral et dogmatique, où l'écrivain

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s'efforce de consoler, à la manière antique, des âmes affligées et persécutées.

Bien que du Perron, encouragé par de faciles succès, ait entrepris la conversion de la duchesse de Bar, et qu'à un moment, il ait cru la sœur du roi « en assez bon chemin et le cœur fort touché, » il est certain qu'elle demeura « en chemin » et resta fidèle à sa foi. C'est au moment où son mari tremblait sous l'excommunication, où elle-même était en butte à un véritable martyre, que d'Aubigné prend la plume et réconforte cette âme endolorie. Après les doux souvenirs de jeunesse et de respectueuse affection, que nous avons rappelés plus haut, le consolateur, oubliant un instant sa cliente, prend en main la cause de la liberté individuelle, interroge cette puissance, « ce monstre, cette idole » qui dispose des vies et des consciences. De quel droit le pape sépare-t-il ce que Dieu a conjoint ? Lui doit-on femmes, enfants, vie temporelle et éternelle? Ici plus d'argumentation scolastique, ni de vaine métaphysique. La question de droit et de liberté de conscience, nettement posée, ramène l'écrivain à son sujet favori, l'apologie de la doctrine protestante. Ce n'est plus une large exposition historique, comme dans ['Histoire universelle, mais une sorte de bréviaire éloquent, de catéchisme à l'usage des âmes hésitantes. 11 s'agit de les fortifier contre « les séducteurs de ce siècle qui choisissent les âmes affamées et destituées de la parole de Dieu, » contre les convertisseurs, contre un du Perron, à qui il veut disputer et ravir cette conscience. Nous ne résumerons pas ce petit traité qui est lui-même un résumé de quelques pages. Disons seulement que le controversiste y défend l'austère spiritualisme calviniste, y repousse « la mutation du

pain en chair précieuse de Christ, » l'adoration « des saincts de pierre et de bois » et des reliques, la vente des indulgences, la rémission des sacrilèges; s'appuyant sur les principes de la primitive Église, il rejette les traditions incertaines ou contradictoires, aussi bien que les inventions et nouveautés papales. H termine enfin en opposant la simplicité, la pureté du culte des protestants, à la parure, au luxe de ses adversaires.

11 y a chez d'Aubigné une veine de mysticisme qu'explique, surtout en ses dernières années, une vive piété échauffée par son génie poétique. Telle est l'inspiration des douze Méditations sur les Pseaumes. « Aux piccoteries des controverses » il a préféré les passages de l'Écriture qui sont a comme un esmail sur l'or, comme les pierreries exquises, et relèvent le langage le plus eslevé. » Ne sent-on pas en effet le souffle des Écritures et leur poésie originale dans plusieurs passages des Méditations, comme dans cette page éloquente de l'épître à la sœur du roi ? « Bienheureux qui meurt au Seigneur en la maison de Dieu, entre des mains fîdelles, pleuré de larmes sans feintes, et qui, agréable flambeau de l'Eglise, s'esteind aux regrets des bons, et ne délaisse pas une puante fumée au nez de la postérité. Au contraire, malheur de mourir sur le précipice de l'enfer, dans un lit assiégé d'idoles, environné de bouches blasphementes, d'un consert de démons, et voir les ennemys de Dieu, et de vous, qui avecq soupirs contrefaicts, préparent leurs impures mains à vous fermer les paupières. » Ces dures récriminations s'allient à une touchante familiarité : « Il faut oster du sein de Dieu les causes de son yre, non les moyens de punir, et ne faire comme je voyois ces jours mes petits enfans bien empeschez à dépeupler ma basse court

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de vervcnes, incurieux d'aracher les ofances, mais cuidants en vain faire périr les moyens des chastimens. » Quand d'Aubigné, opposant la beauté de l'âme à celle du visage, s'écrie : « Pleust à Dieu que (le duc de Bar) eust les yeux ouvers pour les beautez de l'ame!... Tous ces rayons esloingnez du grand soleil de lumière, ne sont que petits gaiges de la beauté sans mesure, de la félicité indicible, de l'incompréhensible splandeur qui est préparée aux Agneaux de Christ, en la face de l'Eternel, » ne croirait-on pas entendre Fénelon? Lui seul, en effet, parmi les écrivains catholiques, rappelle cette flamme mystique qui devait le rendre suspect à l'orthodoxie de Bossuet.

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