‹ OEuvres completesChapitre 40 sur 73 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

D'Aubigné, en écrivant son Histoire, s'était proposé un triple but : présenter l'apologie du protestantisme, de ses héros et de ses martyrs ; écrire l'histoire militaire du Béarnais; instruire par ses récits, quelquefois par son exemple, les capitaines de l'avenir.

Montluc, auquel d'Aubigné a souvent songé, écrit

au début de ses Mémoires: « Après tant et tant

de peines par moy souffertes pendant le temps de cinquante cinq ans que j'ay portez les armes pour le service des roys mes maistres, ayant passé par degrez et par tous les ordres de soldat, enseigne, lieutenant, capitaine en chef, maistre de camp, gouverneur des places... et mareschal de France, me voyant stropiat de presque tous mes membres..., j'ay voulu employer

le temps qui me reste à descrire les combats auxquels je me suis trouvé pendant cinquante deux ans que j'ay commandé, m'asseurant que les capitaines qui liront ma vie, y verront des choses desquelles ils se pourront aider. » Telle est aussi la prétention de d'Aubigné ; lui aussi voudrait que son livre devint « la bible du soldat. »

D'Aubigné écrit donc « en faveur et à l'honneur des gens* de guerre. » « Son labeur leur est voué proprement, » et, à certains chapitres, il leur conseille « de sauteroutre, pour chercher ce qui est de leur mestier. » Us n'ont pas à « jouer du pou 1 ce » longtemps, car la moitié du volume est remplie par les surprises et reprises des places de guerre protestantes et catholiques. Ce qui frappe aujourd'hui le lecteur, c'est l'étrange monotonie des incidents. Les plus grandes batailles de d'Aubigné ne sont le plus souvent que de « gentils » combats, comme celui de la Roche-Abeille. La lutte n'en est pas moins terrible et sanglante, mais l'horizon est étroit, les grandes lignes et la variété font défaut. Le reste du temps, il court la campagne, muguetant l'ennemi, cherchant à brûler l'amorce, à faire fumer le pistolet, mêlant, démêlant, enfonçant des gros de cavalerie, ou bien prenant de petites places et des bicoques par escalade, mines et pétards. Quelles que soient les inventions et les folles témérités du soldat, il n'y a pas cent manières de risquer sa vie devant l'ennemi; aussi l'horrible le dispute-t-il à la monotonie dans le récit de ces faits militaires. 11 a manqué à d'Aubigné la grande guerre et les batailles rangées. Que n'a-t-il eu au moins son siège de Sienne ! « 11 est, dit-il, homme de siège et sans capitulation. * Le lecteur préférerait quelquefois le voir capituler après une longue et héroïque défense comme Montluc.

SUR TH. -AGRIPPA d'aUBIGNÉ I 39

Ce n'est pas seulement aux gens de guerre que d'Aubigné donne des leçons militaires. M. Huguetan, avocat à Lyon, lui avait demandé « toutes les choses qui font besoin en un siège. » Dénombrement des hommes de guerre et de service, pionniers, canons, coulevrines, mousquets, piques, armures, quantité et fabrication de poudre, rien n'est oublié, pas même « l'huile de pétrole, » ce fatal engin d'incendie. L'abondance de ces détails prouve l'expérience du soldat, et l'intérêt en est relevé par quelques beaux préceptes, tels que celui-ci : « Faites justice pitoyable, hormis aux propos de lascheté, rébellion, cry de nation et trahison, » et cet autre, adressé à M. de Brederode, qui reçoit aussi de son correspondant une leçon militaire : « Un homme de bataille ne doit pas avoir seulement du courage pour soy, mais en suffisance pour en distribuer par paroles et par exemples à ceux qu'il voit branler. » Avec des hommes tels que nous connaissons Montluc et d'Aubigné, on est sûr au moins qu'ils ont toujours joint l'exemple au précepte.

M. de Sainte-Marthe avait demandé des détails sur le maréchal de Biron à d'Aubigné, qui lui envoie une véritable biographie. En effet, celui-là « vault la peine que sa vie soit au rolle des illustres, et non pas ceux qu'on y a mis pour avoir esté régents de classe. » N'est-ce pas un trait décoché en passant contre le biographe littérateur qui prise plus un homme de lettres qu'un soldat et qui avait, dès ifo8, fait paraître ses GaUorum do et r in a illustrium Elogia ? D'Aubigné lui reprocherait volontiers, comme à de Thou, « la trop ennuyeuse recerche des hommes de lettres de son temps, » au détriment des capitaines « mal partagez. » Parlez-nous d'un Biron; H a bien écrit un livre sur

Y Office du M ares chai de camp, mais c'est en se jouant et pour instruire, lui aussi, les capitaines de l'avenir. 11 a cette prodigalité, cet orgueil, cet insolent dédain, même de ses plus illustres pairs, qui sied aux grands seigneurs non moins qu'aux grands capitaines. Comme il demandait qui l'on avait envoyé à une rude escarmouche : « M. de Chastillon y est, » lui fut-il répondu. « 11 falloit y envoyer un homme de guerre, » reprend l'orgueilleux maréchal, au grand étonnement de tous ceux qui connaissaient Châtillon 1 .

On sait que d'Aubigné fut vice-amiral de Saintonge et de Poitou. Pour un ancien « Capitaine de carabins, » il semble assez expert dans la langue navale et ne décrit pas mal les combats livrés en ces parages marécageux des îles de Ré, d'Oléron, et aux abords de la Rochelle, combats assez simples et primitifs, si on les compare aux grandes batailles livrées, à cette même époque, dans les mers du Levant. En ces engagements cô tiers, on voit figurer pataches, chaloupes, traversiers, plutôt que galères et vaisseaux. 11 y a un élément qui manque trop souvent à ces batailles navales, c'est l'eau. Les bâtiments, à chaque instant, « s'assablent et s'eschouent, » Éviter ce danger ou le braver, échapper, dans ces passes étroites et ces marais, aux canonnades ennemies, ou bien « ajuster sa musqueterie, » comme on le voit au combat d'Oléron, constitue presque l'art unique des combattants.

Dans une de ses Odes, le poète rappelle qu'il a fait son apprentissage de marin, mais il avoue que sa nature

1 . Brantôme est plus équitable envers Chastillon : « Maintenant il me faut parler d'an très grand Capitaine, s'il en fut oncques. » (Vie des hommes illustres et grands capitaines, Disc. 79.)

SUR TH.-AOMPPA d'aUBIGNÉ I4I

fut mal fuite 1 » pour cette bataille incertaine, où le sol mouvant dérobe l'homme aux coups de son ennemi.

La où d'Aubigné excelle et, comme Ton dirait de nos jours, sa spécialité, dans sa vieillesse surtout, c'est la fortification. Si quelque chose montre, nous ne disons pas la profondeur, mais l'étendue de cet esprit, c'est le nombre de matières où la critique est forcée de confesser son incompétence à juger un tel homme. Nous sommes pourtant disposé à prendre ses titres au sérieux, non sur ses propres affirmations, mais sur des faits, sur ses œuvres, puisque trois villes suisses, Genève, Berne, Bâle, eurent foi en sa science, lui confièrent d'importants travaux qui furent en partie exécutés. Ces plans, discutés dans les Conseils de ville par des hommes du métier, nationaux ou étrangers, amèrement critiqués par les rancunes de propriétaires expropriés, n'avaient donc pas manqué de ce contrôle qui éprouve la valeur des conceptions. D'Aubigné se vante d'être surtout homme pratique, « empirique, » comme il dit. «La vérité, écrit-il à M.Turettini(i622), est que tout ce qu'avoit fait faire M. de Betune, assisté de M. de Vendasme, estoit bien selon l'art, et fort joly; mais j'ay apris à n'aymer rien de joly contre un

Prince qui menace de quarante canons Je cède en

science aux excellentes personnes à qui vous en pouvez communiquer, mais j'ose dire que un moindre médecin, qui a l'oeuil et la main sur son malade, en doit mieux ordonner qu'un suffisant, à qui on en porte l'urine bien loin. »

La lettre la plus importante, sur ce sujet des fortifications, est adressée au Conseil de Genève. Elle est

Page 1