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CHAPITRE PREMIER

Nous croyons n'avoir négligé dans l'œuvre entière de d'Aubigné aucun trait important capable de faire connaître sa vie, son caractère, son esprit, ses qualités et ses défauts. Notre jugement sur l'homme reposait sur une série d'actes et de paroles que notre devoir de biographe a été de trier soigneusement et de mettre en relief. Notre tâche de critique littéraire sera plus courte et plus facile, car nous ne prétendons ni résumer ici tant d'oeuvres originales, ni substituer au goût du lecteur une appréciation personnelle. Nous craindrions aussi d'encourir le reproche de partialité : on soupçonne toujours un éditeur, surtout l'éditeur de textes inédits, de faiblesse pour les écrivains qu'il livre à la publicité. Ce qui est vrai, c'est qu'un long commerce avec d'Aubigné finit par dissiper quelques-uns des nuages qui enveloppent trop souvent sa pensée; ainsi l'œil s'habitue à voir et à lire dans une demi-obscurité. Disons aussi qu'à estimer dans la pratique de la vie de hautes vertus et une incorruptible probité, le critique le plus impartial, gagné par la valeur morale de l'homme, risque parfois de pardonner trop facilement des vices de forme et les plus graves défauts de l'écrivain.

Nous parlerons d'abord de V Histoire universelle, qui

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est, avec Les Tragiques, la maîtresse pièce de l'œuvre de d'Aubigné.

L'Histoire semble composée sur un plan symétrique et bien conçu, que l'Imprimeur, c'est-à-dire l'auteur, expose au lecteur avec une visible satisfaction. Elle se compose de trois tomes et chaque tome de cinq livres. « Chacun de ses livres finit par une fin de guerre, ayant pour sa borne un edict de Paix ou chose equipolente, et lors que les guerres sont avancées a la conclusion d'un traitté, nostre Histoire prent l'essort, premièrement par un chapitre qui lie les affaires de France avec ses quatre voisins, et puis court en quatre autres les quatre parts du monde, gardant le dernier pour les conditions de la Paix, avec telle proportion, que qui voudroit prendre par collomnes tous les chapitres, avant le dernier de chaque livre, trouveroit en sa main une histoire de tout le Septentrion en bonne forme, de celui qui précède, une de l'Occident, et ainsi des autres deux. » On dirait un casier à tiroirs étiquetés, dans lequel l'auteur a fait entrer à sa place chaque denrée historique, suivant sa provenance. L'auteur n'a pas compris que ce procédé de classification peut convenir aux sciences naturelles, mais ne constitue pas une méthode d'exposition historique. Sans cesse le lecteur est distrait et dérouté par ce morcellement symétrique; il entre en méfiance contre une trop régulière ordonnance, se demandant comment le hasard a pu amener quinze paix ou traités à point nommé, pour conclure chacun de ses livres. C'est dans ce cadre artificiel que l'auteur a enfermé les emprunts faits aux historiens contemporains, ses souvenirs personnels et les mémoires qu'il demande avec insistance aux synodes et assemblées protestantes, aux

maîtres de camp des deux partis, aux ambassadeurs, aux étrangers. Cette division, subordonnant l'histoire du monde pendant plus d'un demi-siècle à des trêves, à des événements qui n'intéressent que la France, force l'écrivain à remplir certains chapitres outre mesure, à en laisser d'autres presque vides. De là, un embarras pour la division des chapitres qui se trahit, de la première à la deuxième édition, par de nombreux remaniements. Il rattache les tronçons épars de ses annales par des raccords pénibles, des transitions parfois naïves. Il revient sur ses pas et retourne au commencement de l'année, « ayant estendu quelques branches plus avant, » et, comme il a conscience de ce désordre, il ajoute: * L'histoire qui traite plusieurs choses est contrainte à cela, ou il faudroit qu'elle sautelast sans cesse et n'achevast aucun discours. » Ailleurs, il s'excusera « de sortir de l'année du livre, » ne voulant plus avoir à retourner « en lieu tant esgaré. » Bien que cette Histoire, écrite sous forme d'annales, porte le millésime à chaque page en titre courant, on a quelque peine à établir nettement l'ordre chronologique pour chacun des faits particuliers. Ailleurs encore, il confesse « qu'une feuille de copie perdue a tranché le discours des affaires d'Auvergne ; il le reprend, à charge d'y observer l'ordre, quand il y remettra la main. » Ou bien n'ayant pu, faute de mémoires, « donner un notable combat, il le promet à l'autre édition. » Notez que d'Aubigné a soixante-quinze ans quand il promet cette troisième édition, qui, à certains égards, n'eût pas été inutile 1 . Des mémoires, traduits pour l'insertion, au-

1. Dans la Vit, la confusion est plus grande encore. L'auteur écrit, il est vrai, sa correspondance sous les yeux, mais on sait qu'elle est rarement datée ; souvent aussi, il trace ses mémoires au hasard de ses souvenirs.

raient pu être résumés et soumis à une critique plus sévère. De longues histoires, romans de sérail, des tueries invraisemblables, même pour l'Orient, ressemblent trop à des remplissages. Encore ces ressources lui font-elles parfois défaut : « Que si en divers endroits, avoue-t-il, nous n'avons pu exprimer à nostre gré quelques exploits consequentieux, regardez d'où est datte le livre, c'est d'un désert, refuge ordinaire de la pauvreté comme de la vérité. Là, il a fallu travailler sans pupitre, sans conseil de doctes, avec peu de mémoires et peu exprès. » Parfois d'Aubigné refuse d'employer « des escripts excellents et laborieux, » comme ceux de Villeroi, « parce qu'il n'avoit qu'un but, les louanges de la cour. » Notre historien « aime mieux estre manque en quelques poincts qu'à estre esclave en tous. » Louable sentiment d'indépendance, dont on doit féliciter l'écrivain, sachant surtout que cette communication ne lui était faite « qu'à la charge de prendre loi des corrections de Villeroi. »

Aussi, malgré son titre, le monument de d'Aubigné n'est pas une Histoire universelle, mais plutôt l'histoire des guerres religieuses en France pendant le seizième siècle. Le reste n'est le plus souvent que hors-d'œuvre, pièces de rapport mal agencées, « bordures » destinées seulement à justifier un titre ambitieux. A un autre point de vue, cette œuvre puissante, originale, irrégulière, compromis entre l'histoire et les mémoires, n'a pas les proportions harmonieuses, le caractère impersonnel de l'une, encore moins la simplicité et les qualités spéciales au genre des mémoires.

Partout les grandes lignes du monument disparaissent sous une luxuriante végétation. Pourquoi, par exemple, décorer du nom de « victoire » un combat

où figurent treize à quatorze cents arquebusiers, cent cinquante enfants perdus et quelques chevaux? Tout semble au même plan et d'égale valeur, parce que le capitaine a vu de trop près ce que raconte l'historien. La perspective, qui met tout à sa place sur un champ de bataille, n'est pas le fait du combattant. Une bataille, au seizième siècle encore, se compose d'épisodes séparés, où chaque acteur principal, ignorant ce qui se passe à ses côtés, exagère par vanité, et souvent à son insu, sa part d'action personnelle. D'ailleurs, d'Aubigné raconte en homme du métier, pour les hommes du métier, et ne veut omettre aucun détail technique; ajoutez qu'il supprime des éclaircissements indispensables aux profanes et même à tout lecteur. Les récits de combats chez lui ressemblent à des parties de barres, dont la confusion se démêle difficilement. Si, parmi tant de narrations obscures, la bataille de Dreux se lit avec intérêt, c'est que l'auteur y fait mouvoir d'assez grandes masses, dont les lignes ne nous échappent pas, que les principaux acteurs sont des personnages connus, que le peintre a su donner du jour et de la perspective à un plus vaste tableau, enfin qu'il termine son récit par un résumé clair des « six choses notables en cette bataille. »

Parfois cependant d'Aubigné met en pleine lumière quelque chef héroïque, et lui prête des paroles de grand souffle. Un La Vergne et un Condé à Jarnac, un Rohan au siège de Lusignan, nous reposent de la mêlée, nous distraient de sa fatigante confusion et communiquent l'unité à une sorte de petit drame épique. L'historien, en racontant, obéit à son impression, à des souvenirs personnels, jamais aux règles du genre et aux lois de la proportion. Ainsi, pourquoi la

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rencontre de la Roche-Abeille est-elle narrée avec prolixité? D'abord, parce qu'il y assistait, et que sa narration trop complaisante y trouve une consolation aux défaites de Jamac et de Moncontour. De plus, en ce gentil combat, il n'y eut pas vingt hommes qui ne fussent tués à coups d'épée et armes d'hast. C'est une formidable rencontre d'honneur en champ clos, comme d'Aubigné les aime.

L'historien pouvait-il éviter les défauts que nous signalons? Ne tiennent-ils pas à l'étendue et à la nature du sujet qu'il embrasse sans l'étreindre, à son caractère, à sa vie agitée, à ses trop courts loisirs, aux persécutions qu'il a subies. Quand on voit l'auteur en butte à la haine des Jésuites, son livre condamné et brûlé, on se demande comment l'historien a pu ronger son frein, et, parmi de pareilles entraves, en donner deux éditions.

Dans une lettre à Sillery, il montre comment « le fardeau de son entreprise a redoublé sur la fin de son labeur, pour la peine qu'il y a, en ne servant que la vérité, à se garder des haynes fraisches et des intérêts encores en fleur. » Il y raconte comment deux censeurs acceptés par lui, l'Evesque de Nantes et M. d'Aillé, prirent frayeur de mouvements de troupes et s'envoyèrent excuser par un Carme déchaussé : « Mes imprimeurs, que j'avais faict venir de loin avec grand'despense, le papier, les presses aprestees, et, plus que tout cela, la conscience trez asseuree de n'avoir point franchy les barrières du devoir, me firent achever mon ouvrage aussytost attaqué à la solicitation des Jésuites et condamné par la brieve sentence du Lieutenant civil. » L'auteur réclame du moins le jugement de « quelques personnages de probité et de

lfO NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE

savoir, bien instruits au livre du monde, lesquels ayants veu et reveu ses trois tomes (deuxième édition) y cottent les poincts qui peuvent offenser..., afin de reparer tout en une édition qu'il veut donner au contentement de luy-mesme et de ses Seigneurs et amis. » Une lettre à M. de Lomenie [1624] nous apprend qu'il s'interrompit d'écrire l'histoire, au moins jusqu'à cette année, car il y confesse « qu'il n'y a pas donné, ny n'y veut donner aucun coup de plume, tant qu'il aura de si dangereux interprètes à ses pures et simples narrations. »

Dans son embarras de continuer son Histoire, et surtout d'obtenir un privilège, d'Aubigné frappe à toutes les portes. C'est ainsi qu'il supplie le jésuite Fulgence, un Vénitien, il est vrai, de faire venir son livre des Histoires, de l'honorer de ses censures et de lui envoyer des mémoires. Il consignerait volontiers entre ses mains ses derniers manuscrits corrigez et augmentez d'une bonne partie. Pour en finir avec les éclaircissements que l'historien nous donne lui-même, dans sa correspondance, sur ses persécutions et sur son ouvrage, citons encore ce passage d'une lettre à M. d'Expilli [1626]. L'auteur a enfin triomphé, son Histoire s'imprime, et il en juge la valeur : « Je suis à la fin de la correction et augmentation, pour faire dire à mon Imprimeur que ton Lecteur verra la différence qu'il y a entre les livres revestus en une bonne ville ou qui sont sortis tout deschirez du Désert «. » L'auteur n'a-t-il

x. David Clément, dans sa Bibliothèque curieux, historique et critique (t. II, p. t88 et suiv.), porte sur les deux éditions de YHist. uuh. on jugement comparatif fort exact. Réfutant l'opinion du Père Lclong, copiée par le Père Niceron dans ses Mémoires (t. XX V II 1, p. 220), David Clément s'exprime ainsi : « Je dirais plutôt que l'auteur a revu son Histoire k Genève, qu'il l'a corrigée et augmentée... J'ai confronté ces deux éditions; j'ai trouvé que l'auteur avait

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pas, en quelque sorte, devancé dans ces dernières lignes le jugement de la postérité sur son livre « incognu au vulgaire, hay et persécuté des mercenaires, aymé de peu et de bons ? »

L'Histoire universellt n'a plus à redouter la persécution, mais l'indifférence et l'oubli. Puissions-nous ramener sur l'historien l'intérêt, la justice et la sympathie de quelques lecteurs !

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