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CHAPITRE II

Ce serait un parallèle intéressant et fait pour relever le mérite de notre écrivain, de comparer d'Aubigné avec les historiens ses contemporains. Il en a cité quelques-uns avec honneur, entre autres de Thou, qui échappe en partie au parallèle, s'étant, malheureusement pour sa gloire et pour les lettres françaises, servi de la langue latine 1 . D'Aubigné lui a évidemment em-

firit usage de sa liberté dans la deuxième, qu'il y avait changé Tordre des chapitres, -qu'il en avait rassemblé deux en un, qu'il avait souvent partagé un en deux, qu'il avait divisé les chapitres en plusieurs articles, qu'il y avait distingué les choses remarquables en les faisant imprimer en caractères italiques, qu'il avait omis certains traits qui n'étaient pas asses circonstanciés, qu'il avait retouché le style et ajouté plusieurs choses considérables, dont il avait eu des instructions plus particulières depuis la première édition. » Après comparaison d'un passage dans chaque édition, le bibliographe ajoute : « Après cet échantillon, le lecteur sera en état de juger des prérogatives de la deuxième édition, que je préférerais pour l'usage, quoiqu'elle n'approche pas de la première, si 1 on a égard i la beauté de l'impression . Pour bien faire, il les faudrait avoir toutes deux dans une bibliothèque bien assortie. »

i. Historia met Umporit. L'ceuvre personnelle de de Thou, qui renferme 126 livres, s'étend des règnes de Louis X 1 1 et François I«* jusqu'à la naissance du Dauphin (1601). Les livres qui la continuent jusqu'à la mort de Henri IV sont de Nicolas Rigault.

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prunté le plan, et au moins l'idée générale de son Histoire universelle. De Thou fait aussi une grande part aux royaumes étrangers, mais il leur consacre des livres entiers, par conséquent une narration plus suivie, ce qui vaut mieux; il les termine volontiers par la mort de grands hommes, comme d'Aubigné par des édits de paix.

L'historien allemand, Léopold Ranke, prétend qu'on aperçoit partout dans le livre de d'Aubigné des extraits du président de Thou, de la Planche et des autres. Notre historien a mis dans son œuvre assez du sien, pour demeurer, malgré quelques emprunts indéniables, le plus original des historiens du seizième siècle. Ces emprunts d'ailleurs, il ne les a pas dissimulés. Il dira du président de Thou : « De cet auteur excellent, bien que j'eusse achevé avant luy y fay tiré beaucoup de choses, comme estant plus tardif a l'impression. »

S'il nous était possible d'analyser ici, même sommairement, quelques-uns des historiens de la seconde moitié du xvi ,! siècle, nous voudrions donner une place au calviniste Régnier de la Planche. Comme le titre de son livre l'indique », il a consacré tout son volume, plus de sept cents pages, au règne éphémère du jeune François 1 1 . Une éloquente prédication religieuse, une courageuse apologie de la Renaudie, l'intrépide conjuré d'Amboise, un âpre réquisitoire contre la maison des Guises, surtout contre le Cardinal de Lorraine, tels sont les principaux éléments de ce livre, auquel il ne faut pas demander la qualité maîtresse de l'historien, l'impartialité. D'Aubigné y arrive presque par un héroïque effort

ï . Histoire de V Estai de France, tant de la République que de ta Religion, sous le règne de François / /. i vol. petit in-18, de 76$ pages, uns nom de lieu, l J76.

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de sa volonté, souvent même en se fermant la bouche. Régnier de la Planche, honnête et sincère dans ses inimitiés, semble n'avoir d'autre souci que la poursuite de cette maison des Guises, « qui se rebecquent contre Dieu. » Un jour, nous raconte-t-il, parce qu'on le regardait « comme servant de conseil bien avant au mares chai de Montmorency, » il fut appelé au cabinet de la reine mère et interrogé, tandis que le cardinal de Lorraine l'écoutait, caché derrière une tapisserie. On avait espéré obtenir de lui quelques utiles révélations, sous menace, s'il ne disait tout ce qu'il savait, « d'estre mis en cage pour apprendre à chanter. » La Planche, « homme libre et d'entendement, » résista aux promesses comme aux intimidations, et, s'indignant contre « l'accouplement de la maison de France et de la maison de Lorraine, » fit subir au Cardinal de dures vérités. L'historien se donne quelque part le titre « d'homme politique plutôt que religieux » et confesse « s'estre abusé pour avoir mis en avant des différents de la Religion, non moins qu'en ce qu'il dit de l'intention qui avoit esmeu la Renaudie. » Cette passion de partisan, cette raison éloquente et courageuse qui lui avait déjà dicté son Livre des marchands, sont-elles bien le fait, dans le sens où il entend ces mots, d'un historien po/itique plutôt que religieux? Nous n'oserions l'affirmer. Sans doute, comme Régnier de la Planche le dit en terminant son livre, « la postérité admirera et détestera tout ensemble, en voyant la France servir, sous François II, de théâtre où furent jouées plusieurs terribles tragédies; » mais elle sera tentée de reprocher à cet honnête homme, modeste confident d'un des principaux acteurs, d'avoir été trop ému pour la raconter en historien impartial.

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C'est évidemment la Popelinière l qui tient la plus grande place, sinon dans l'oeuvre, du moins dans la pensée de notre auteur. Après quelques atteintes sur la faiblesse de son caractère, d'Aubigné rend, à plusieurs reprises, justice à la Popelinière. C'était un homme de guerre, en même temps qu'un écrivain. « Il a pris, dit-il lui-même, l'occurrence des guerres civiles pour juste occasion de joindre la connaissance des lettres à la pratique des armes. D'Aubigné ne pouvait manquer de priser une telle alliance de goûts chez un contemporain « qui savait faire autre chose que des histoires. »

L'auteur de VHistoire de France, qui la commence, comme d'Aubigné, à l'an iffo, « a passé également tous les grades ordinaires, soit sur terre, soit sur mer, soit en charge d'infanterie, soit en la conduite de cavalerie. » 11 a été employé pour des négociations politiques ou guerrières. Il « a eu en tous lieux assez de moyens pour s'enquérir et recercher les plus Grands de quelque condition qu'ils fussent, de ce qu'il pouvoit ignorer, voire d'acheter à deniers contans ce que l'humeur d'aucuns luy eut autrement dénié. » Sa fortune lui a permis de voyager beaucoup, « pour mieux concevoir à l'œil et plus au naïf et représenter les places, rivières, passages, rencontres, assemblées et autres notables particularités. » D'Aubigné, lui aussi, eut un instant de semblables facilités, mais la mort de Henri et les intrigues des Jésuites ne l'en laissèrent pas jouir longtemps 2 .

1 . Histoire de Franc* , enrichie des plus notables occurrences survenues h Provinces de l'Europe et pays voisins, soit en paix, soit en guerre, depuis fan iç$0 jusqu'à ce temps (1577). 2 vol. in-f°, 1581. La Rochelle, Abraham H. (Hânltin).

2. « 11 y « quinze ans que le roi Henri le Grand fat indaict par an Jésuite de défendre 4 M. d'Aubigné le travail de l'Histoire ; M. le cardinal du Kerron,

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La Popelinière, comme d'Aubigné, avoue ses emprunts, pour les premiers troubles, à Belleforest, et à r Histoire Ecclésiastique (de Th. de Bèze). Pour les autres, « les discours n'en sont dus qu'à lui et à ceux qui lui ont fourni quelques mémoires » « lesquels il nommera tousjours, s'ils le trouvent bon. » Il y a là un souci constant d'exactitude, auquel d'Aubigné ne s'est pas aussi rigoureusement astreint. Pour les affaires estrangeres, « il en parle, tantôt d'après les plus renommés auteurs, tantôt comme celuy qui en a veu et entendu bonne partie, mesmement, d'Angleterre, Flandres et pays voisins. » D'Aubigné dut plusieurs fois partir pour l'Allemagne ou l'Angleterre, mais ne partit jamais ; il refusa du roi cette dernière mission en de fâcheuses conjonctures, ne voulant, dit-il, « porter le noir. »

La Popelinière, rendons-lui cette justice, ne sait pas bien mentir, puisque, au rapport de d'Aubigné, il vint un jour lui confesser avec larmes que dans un passage de son Histoire, il avait « vendu sa plume. » Un maître en l'art de mentir, c'est Paul Jove, « qui disait haut et clair ne se soucier de mentir en affaires de conséquence, ou à l'appettit des Grands qui l'appointoient, d'autant que pour un de son temps qui cognoistroit le faux avec le vray, toute la postérité tiendroit ses témoignages pour véritables. » La Popelinière, qui rapporte ce cynique propos de l'évêque italien, confesse assez naïvement « qu'il aimeroit mieux mentir à ses contemporains, qui en fin pourroient descouvrir la vérité,

au contraire, poussa Sa Majesté i permettre, et puis à commander expressément, la poursuite de ce labeur, si bien que le Roi en vet'nt à promettre une somme raisonnable pour faire un Toyage aux pays esloignez, voir les places desquelles le sh a contribué au succès des siéger et combats... Ces promesses estant différées et mal sollicitées par un esprit bandé ailleurs, furent rendues vaines par la déplorable mort de ce grand Roi. » (Hist. univ., p. 1 1 .)

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qu'à ses arriere-neveux. » Cette confession rend vraisemblable l'accusation de d'Aubigné.

Le ton de la Popelinière est beaucoup moins superbe que celui de notre historien. Tandis que celui-ci n'a souci que de la vérité, si désagréable qu'elle puisse être, celui-là n'a d'autre souci que celui de « complaire ; » il n'épargne rien pour « agréer » à son lecteur.

La Popelinière est modéré comme d'Aubigné, le premier par tempérament, le second par empire sur sa passion. Sachons d'autant plus de gré à ce dernier de s'être, en ce point, réglé sur son devancier, d'en avoir parfois presque copié les expressions, quand il déclare vouloir éviter « l'envie que ces noms factieux de Papistes et de Huguenots ont apportée. » L'auteur de l'Histoire de France « condamne les fautes réciproques des deux partis, comme fort éloignées de Chrétiens ; » il essaie d'établir une balance égale. Bèze, le remerciant de l'envoi de son livre (Lettre du i f janvier i f 81), le louait de ne s'être « formalisé pour les uns ny pour les autres. »

Malgré son ton de gentilhomme militaire, la Popelinière a de singulières préoccupations d'homme de lettres; il se pique de créer des termes indispensables à la langue militaire 1 , « de bien exprimer le naturel de chaque chose par des noms et termes significatifs, » qu'il a inventés et mieux accommodés, s'efforçant de les rendre « les plus doux à l'ouye et à l'oreille qu'il lui a été possible. » D'Aubigné, lui, se crée sa langue, sans y songer et sans le dire, une langue unique au xvi e siècle. Lorsque la Popelinière parle de « la rudesse de son naturel langage, » on est tenté de sourire en se rappelant les véritables « franchises et severitez de

i . Assauts volontaires, recognoissanet, assaut colontl, etc.

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village,» « la rustique liberté» de d'Aubigné. Quand le premier invoque « la grâce de celuy qui pourra bienheurer le commencement, suitte et dernière fin d'un tel ouvrage, » on songe à « ce Dieu vivant, auquel seul appartient honneur et empire à l'éternité, » dont Tinvocation conclut si majestueusement} la belle préface de l'Histoire universelle.

La comparaison des deux historiens ne permet pas de douter que l'esprit du nôtre n'ait été quelquefois hanté par d'inévitables réminiscences, mais telle est la vivacité de l'impression, telle l'originalité du style, que c'est le devancier qui semble l'imitateur.

La Popelinière, se rappelant son Polybe, semble nous promettre des aperçus philosophiques, quand il reprend la matière de son histoire d'un peu plus haut, « considérant comme les causes des accidens humains s'entretiennent d'un lien éternel et connu de peu de gens. » Mais souvent ces promesses se réduisent à un vain étalage d'érudition, de rhétorique et de vulgaire sagesse. Comment s'étonner que les massacres de la Saint-Barthélémy, que l'assassinat de Coligny, ne lui inspirent que de froides réflexions morales sur l'incertitude des choses humaines, quand nous le voyons comparer les «décédez pour le fait de conscience au papillon, lequel voletant autour de la lumière, en fin en esprouve la vertu qui le brusle pour trop aimer? » L'historien se console de ces atrocités, en pensant que les victimes « esprouverent la vérité de leur Religion, heureuses d'échanger contre une gloire perdurable une vie trainee parmi les ordures de la vanité de ce monde. » Puis, après une longue dissertation pour prouver que « nous faisons nostre fortune nousmesmes, » l'auteur conclut que « les François n'ont d'un

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bon jugement preveu les accidens. » Ainsi les catholiques ne sont pas innocents, mais les protestants sont coupables de n'avoir pas deviné qu'on ne les attirait à Paris que pour les égorger et que la Cour tramait depuis longtemps « ces matines parisiennes! » L'historien, on le pense bien, nie la culpabilité du roi ; il va plus loin et conteste aux victimes le droit de légitime défense, s'appuyant sur l'exemple du Christ ! Combien, au sortir de la lecture de ces pages, l'on apprécie davantage la mâle sobriété d'un d'Aubigné qui, presque seul de tout son siècle, a su échapper aux obsessions de l'érudition antique, en présence des drames sanglants de l'histoire qu'il avait vécue! Combien l'on admire ce sang-froid de l'historien assez maître de lui pour s'en remettre à la terrible éloquence des faits, sans y mêler la sienne !

La Popelinière pousse l'esprit pratique jusqu'aux dernières limites et développe, avec une complaisance naïve, qui rappelle un peu trop les quatrains de Pibrac, des adages tels que ceux-ci : « En toute chose il faut considérer la fin. » Comme il a blâmé l'imprévoyance des Réformés, il leur reproche de « rebouscher les yeux à toutes raisons aparentes, de mespriser la considération de tous moyens humains, de s'enfondrer de gayeté de cœur à tous périls et pertes évidentes. » Sans doute, la Popelinière ne manque pas d'un certain bon sens humain et pratique; mais d'Aubigné, qui personnifie la résistance héroïque, l'esprit chevaleresque et militaire du protestantisme, a pour devise : « Fais ce que dois, advienne que pourra, » C'est lui qui a dit dans un vers d'allure toute cornélienne :

«• Je vois et que je veux et mm ce que je puis. *

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En un mot, la morale de la Popelinière, c'est Futile ; celle de d'Aubigné, le devoir.

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