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D'Aubigné appelle quelque part Tacite « son maistre, » et avec raison. Il a comme lui, au milieu de sa prose, des images et des formes poétiques ; il a aussi le bonheur d'expression et ces rencontres de mots créés, qu'inspirent seules la foi sincère ou les haines vigoureuses. Ce grand style, qui peint d'un mot, qui substitue à l'idée abstraite l'image saisissante, ne l'abandonne même pas entre les bras de la mort. Nous l'avons vu, demi-mourant à Castel jaloux, dicter les premiers vers de ses Tragiques. Jusque dans son testament (écrit le 30 avril 1630, neuf jours avant sa mort), il peint d'un mot la cupidité des princes, en parlant « de leurs mains longues, » et la miséricorde de Dieu, « à qui il tend les bras et consigne son ame. » Certes, ce n'est pas le tabellion qui a trouvé ces images. D'Aubigné n'est pas, comme on l'a dit, un écrivain de transition ; si sa vie s'est attardée jusqu'au premier tiers du xvn e siècle, il n'en appartient pas moins tout entier au xvi e . Sa phrase ne s'est pas encore dégagée de la période latine ; il ne la moule, ni ne la cisèle, mais la laisse flotter indécise et comme désarticulée (nous parlons de sa prose historique), à moins qu'une forte émotion ne lui inspire un mot énergique, un trait concis et admirable, qui ramasse et condense la phrase. Sa narration négligée, confuse, partant sou-

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vent obscure, semble parfois n'être que le cadre mal dégrossi dans lequel il enferme ses discours, morceaux de prédilection soigneusement travaillés, où l'orateur atteint souvent le plus haut degré de l'éloquence. Ces grands discours, qu'on a reprochés à l'historien, sont la beauté, parfois même le repos du livre. Ce ne sont pas, d'ailleurs, de purs exercices oratoires, mais aussi des documents justificatifs, faisant connaître la situation, les vœux, les exigences des partis; un discours renferme souvent une exposition de doctrine, un manifeste de parti, une apologie; quelques-uns même sont des pièces officielles. Sainte-Beuve a judicieusement remarqué qu'il y avait en d'Aubigné beaucoup moins de hasard et de verve à bride abattue qu'on n'est habitué à le supposer : « Plusieurs de ses discours sont tout à fait dans le goût et le ton de ceux des meilleurs historiens de l'antiquité, fermes, pressés, pleins d'oppositions et d'antithèses pour les pensées comme pour les mots Ils sont pleins de réminiscences latines et d'une langue de Renaissance encore plus que gauloise, qui n'en est pas moins belle et originale de combinaison et de mélange. »

Rien n'égale la richesse des images chez d'Aubigné, prosateur ou poète. On pourrait lui adresser le reproche d'Estienne Pasquier à Montaigne : « Tu es trop espez en figures 1 . » Ces métaphores, qui se pressent sous sa plume, il les emprunte à tous les métiers, et avec tant de naturel, qu'elles ne sont pas l'ornement, mais la substance de son style, ou plutôt son style même. Comme d'Aubigné a été maréchal de camp, ingénieur, amiral, il emprunte ses images à ces divers

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métiers, sans compter les termes de vénerie, fauconnerie, voire même de médecine. Qu'il y ait abus et profusion de métaphores en ce style cavalier, soldatesque, familier, trivial même, cela est certain. Il n'exprime pas, il peint toutes ses pensées, les plus simples, les plus ordinaires ; sa plume est un pinceau.

Selon que les nouvelles lui arrivent, rares ou abondantes, elles sont « gelées ou dégelées. » Un courage persistant devient « une vertu qui fume encore. » D'un maréchal épuisé de fatigue et d'insomnie, il dira que a la terre lui est venue sur le visage; » d'une contrée bien connue de lui, qu'elle est « son vieux bréviaire. » Son expérience redoute « les haynes frai s ch es et les intérêts en fleur. » La confiance de l'historien reçoit les mémoires qu'on lui envoie « sans trebuchet. » A Genève, sa patrie d'adoption, où il est venu prendre « le chevet de sa vieillesse et de sa mort, il a voué son dernier fumeau. » Condamné à mort, d'Aubigné se nomme « un banni etesté. » Parle-t-il d'une charité courageuse? elle n'est point « cachée sous le muids. » Il appelle son cœur « sa pièce du milieu ; » il ne dira pas je vieillis, mais « le poil blanc m'avertit de me haster. » Aider quelqu'un, c'est « mettre l'espaule sous la sienne. » Reçoit-il lui-même un secours ? « on a mis de l'huyle à sa lampe. » D'Aubigné a des comparaisons plaisantes et inattendues; un ami maladroit veut forcer sa nature : « Tu es propre à cela, lui écritil, comme un crucifis à jouer du sublet. » Tantôt ses images sont familières et, si l'on peut dire, domestiques; ainsi les débauches de son fils Constant « lui ont osté l'orillier de la maison, » et ses maladies morales réclament « un grand changement d'air et le bain de ses sueurs. » A l'héroïque Rohan il conseille de

prendre « la chemise blanche que ses sueurs demandent. » C'est surtout quand il parle de sa conscience et de la cause de Dieu, que sa colère et sa foi ne tarissent plus d'images bibliques et ambitieuses : « La vérité a attaché à sa ceinture la clef du temple de l'honneur; » « Dieu n'a pas le bras racoursi aux miracles; » « Dieu scait vendanger les esprits de ceux qui l'abandonnent ; » et lui-même, grand justicier du Parti, se regarde comme « le rasoir des langues venimeuses. »

Les métaphores militaires débordent à chaque page; elles sont le fond de sa langue. Transcrivons au hasard : « Mettre l'estendart au vent, ou au sac, allumer la mesche, faire brusler l'amorce, percer la picque basse, mugueter l'ennemi, » faire un logement en vue de l'ennemi, v la truelle en main, l'espee de l'autre. » Braver et menacer, c'est « fermer le poing, enfoncer le chapeau ; » au contraire, se soumettre honteusement, c'est « parler le chapeau à la main, la main estendue, » ou même « mettre une bouze de vache sur sa teste 1 » La trivialité n'est pas pour lui déplaire; il écrira couramment : « Tourner le c... à la mangeoire; » et encore, c'était un capitaine excellent le c... sur la selle, etc. » Tournez la page, le poète vous offrira les plus gracieuses images : marcher devant un prince, un jour de bataille, c'est « lui servir de miroir et lui abattre la rosée. » Ce qu'il a dit de ses épigrammes, qu'elles « sentaient un peu la mesche et la poudre, » est vrai de tout ce qui sort de sa plume, prose ou vers.

L'amiral des côtes de Saintonge se trahit aussi fréquemment : « Dieu a conduit mon petit vaisseau à baisser la voile et terrir au havre de grâce; » « Nous avons besoin de pilotes de tempeste et non pas d'eau

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doulce; » « Notre amitié a jeté ses ancres sur le roc asseuré de la vertu ; » « Une tranquillité de durée et non un nid d'alcyons. »

Il énonce certains axiomes expressifs qui sont de petits tableaux : oc Les chiens ne cognoissent plus celuy qui leur porte le pain, quand les veneurs ouvrent la porte du chenil ; » « J'ay appris aux escuries que les chevaux de bon espron ne laissent pas d'avoir la bouche bonne et estre de facile arrest ; » « Il faut ouvrir la gueule au bœuf qui a foulé le grain; » ou encore, « Un excellent médecin, auquel on apporte l'urine de loin, (ne vaut pas) un moindre, qui voit l'œil du malade et qui taste son poulx. »

Est-il besoin de dire qu'un tel écrivain cultive l'antithèse et la cultive à .outrance ? Ce sang qu'il a vu couler en tant de combats, ne l'inspire pas toujours mieux que Théophile, Brébeuf, Corneille, et autres poètes postérieurs, dont le xvn e siècle n'avait pas encore affiné le goût. D'Aubigné écrira : « Le sang qui a signé la guerre n'est pas encore sec par les champs, et aussi peu seiche l'encre qui vient de signer la paix. » 11 ne craint pas les jeux de mots par allitération : « On est venu des ergos aux fagots et puis des arguments aux armements; » a Les erreurs dégénèrent en horreurs; » « Les distinctions (subtiles) sont exstinctions de la vérité. » Il opposera fort complaisamment les mots « ouvertement et couvertement, » « travailler du pic et de la pique, » etc.

D'Aubigné affecte volontiers le pluriel des substantifs abstraits; il écrira: «vos hardiesses, vos prudences, des magnanimités, tant de constances esmerveillables, les succès de nos attentes, les franchises et severitez de mon village. » S'il abuse de ces formes,

il faut reconnaître qu'elles donnent souvent à la phrase une grande et fière allure.

En résumé, si la langue de d'Aubigné a échappé au pédantisme érudit de la Renaissance par cette luxuriante imagination qui tire ses expressions non des livres, mais de la nature, de la vie courante, du champ de bataille, de tous les métiers, n'allons pas jusqu'à prétendre que son style ne soit pas fortement imprégné de latinisme. D'Aubigné ne serait point de son siècle; mais, quoique nourri de grec et de latin, il n'en hérisse pas sa prose et ses vers; il est trop riche de son propre fonds pour emprunter même aux anciens. C'est un érudit, qui se dissimule toujours sous la casaque du soldat; il a tenu plus longtemps et plus volontiers l'épée que la plume.

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