CHAPITRE IV
A seize ans d'Aubigné adressait sa première pièce de vers à M. de Ronsard. Comme toute la France, il a admiré, envié le chef de la Pléiade; mais, bien que son disciple en sa jeunesse, d'Aubigné, même dans son Printemps, dans ce qu'on pourrait appeler ses Juvenilia, n'a point autant ronsardisé qu'on le pourrait croire 1 .
1 . Voici le langage que d'Aubigné lui-même prête an « bonhomme Ronsard » en ta préface des Tragiques (T. I V, p. 6.) : « Mes enfants, deffeudez rostre mère (la langue françoise) de ceux qui veulent faire servante une Damoyselle de bonne maison. Il y a des vocables qui sont françois naturels, qui sentent le vieux, mais le libre françois... Je vous recommande par testament que vous les employiez et deffendiez hardiment contre des maraux, qui ne tiennent pas élégant ce qui n'est point escorché du latin et de l'italien, etc. » Qu'il y ait eu
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Nous ne voudrions point surfaire la valeur des œuvres exhumées par nous de la bibliothèque de Bessinges, et nous avouons en toute sincérité que si le tome V T 9 rempli par la correspondance de notre écrivain, renferme des révélations curieuses, des documents historiques intéressants, des pages d'une admirable éloquence, le tome III, qui contient Y Hécatombe à Diane, et, sous le titre de Printemps, des poésies de toutes sortes, Stances, Her aides, Elégies, Sonnets, Chansons, etc. (sans compter un poème didactique en quinze chants, la Création), n'augmentera guère la gloire du poète des Tragiques. D'Aubigné semble un peu de cet avis, mais il ne faudrait pas trop le prendre au mot. Tout en parlant avec dédain des poésies qu'il a « autrefois brouillées en sa jeunesse, » le poète n'en témoigne pas moins une certaine faiblesse pour ces premiers essais auxquels il trouve « quelque fureur qui sera agréable a plusieurs. » En dépit de l'arrêt brutal dicté plus tard par le poète vieilli aux héritiers de ses manuscrits : nre t seca (brûlez, coupez), ces mots de l'auteur lui-même prouvent qu'il n'en eût pas réprouvé la publication , .
D'Aubigné est un homme d'impression ; son style, sa prose, et surtout ses vers, ont subi l'influence de toutes les situations, de tous les milieux, de tous les
chez Ronsard an double courant, grec et latin d'une part, gaulois et français de l'autre, que le premier ait, chez le lyrique, submergé le second, que le poète ait, un instant, comme le dit La Bruyère, détourné, retardé la langue, cela se peut: mais on voit combien est injuste la sentence de BoUeau, qui a condamné Ronsard, pour avoir, par principe et de parti pris, ■ en français, parlé grec et latin. »
i. Un manuscrit de YHtcatombe à Disne, d'une écriture très soignée, portant quelques corrections de la main de d*Aubigné, était évidemment destiné par lui i l'impression. On trouve même dans ses papiers le brouillon d'une table, sorte d'ébauche d'une classification définitive de ses écrits.
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iges qu'il a traversés. D'abord disciple attardé de Ronsard, avant de trouver sa veine, au milieu de quelques lueurs de sentiment, il a débuté par entasser dans son Printemps les mièvreries et les recherches des poètes de la Pléiade 1 . Mais, croyant et passionné, il ne saurait soupirer longtemps ses amours dans cette langue d'emprunt, molle et artificielle. Esprit véritablement gaulois, il est né satirique. Comme la haine du mal enfante l'hyperbole et que l'indignation fait le vrai poète, en pleurant sur les martyrs de la foi et sur les misères de la France, en flétrissant la corruption florentine, il donne carrière à « son satirique Démon » avec une furie vengeresse que nul poète français n'avait encore atteinte et n'a jamais dépassée. Avant notre siècle, nous n'avons qu'un grand satirique politique, c'est d'Aubigné. Que les éclairs sortent d'une nuée épaisse, c'est la condition de tous les orages ; les éclairs d'un ciel serein ne sont jamais qu'un pâle et lointain reflet. Le poète, dans ses Tragiques, se dédommage par avance de la sagesse que s'imposera l'historien. 11 maudit, il stigmatise, il couvre d'opprobre et déshonore des victimes que l'on serait tenté de prendre en pitié; et pourtant, le poète nous les fait si bien haïr, que, quand nous les retrouvons, devenues ses justiciables dans V Histoire, nous reprocherions presque à l'historien son impartiale longanimité.
i. D'Aubigné se moquait plus tard de ces mignardises du siècle passe : « Ma persécution, écrivait-il à If"»* de Rohan, ne faict soutenir des tfltre* de doutes rigueurs, de belle meurtrière et de favorable mort, que nous apKqnkms autrefois à nos maistresses du siècle. » (T. I», p. 396.) D'Aubigné sent pourtant qu'il est resté homme daxvi» siècle. Dans sa rieilksse, il se mène de son style archaïque et fait paaaer un petit factnu ■ au rabot de Paria. » Il demande qu'on le corrige « au style du siècle et de Paris. » Peut-être quelque ironie se cache-t-clje sous cette modestie apparente.
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Veut-on sentir au vif combien la verve enfiévrée du satirique diffère de la mesure que s'impose l'historien ? Que Ton compare dans les Tragiques et dans V Histoire le portrait de Henri III :
« Le geste efféminé t l'œil d'un Saràanapale 1 , »
donnant à ceux qui le voient t'idée
* En la place d'un Boy, d'une p fardée,
Si, qu'au premier abord, chacun estait en peine
S'il voioit un Roy femme on bien un homme Roynet •
Admirable développement du « semivir » de Virgile, immortelle flétrissure imprimée au front du roi des Mignons, par l'indignation puritaine du poète huguenot. A l'historien, il suffira de faire comprendre que le roi n'a tenu aucune des promesses du prince, d'autant plus coupable d'avoir perverti des dons naturels : C'était « un prince bien disant, d'agréable conversation avec les siens, amateur des lettres, libéral par delà tous les rois, courageux en jeunesse et lors désiré de tous; en vieillesse, aimé de peu, qui avoit de grandes parties de Roi, souhaité pour l'estre, avant qu'il le fust, et digne du royaume, s'il n'eust pas régné : c'est ce qu'on en peut dire en bon François. » Ainsi, tandis que dans son poème, d'Aubigné s'abandonne à « la passion partisane » et avoue qu'avant tout, il a voulu « esmouvoir, » dans YHisîoire> s'inspirant d'un souvenir de Tacite jugeant Galba, il se borne au rôle de narrateur équitable et impartial.
Ne demandons pas la modération aux poètes ven-
i. Trûfiqms. Princes, t. IV, p. 94.
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geurs qui écrivent à l'adresse de la postérité des Tragiques, des Némésis, des Châtiments. Horace, le sage Horace lui-même, semble excuser les violences d'Archiloque. Permettons à ces justiciers de s'enivrer en leur propre fureur, de dépasser dans leurs audaces Juvénal et Pétrone. Ne paient-ils pas d'ailleurs assez cher leur triomphante immortalité? Car le goût imprescriptible conserve ses droits. En méconnaissant cette loi que la mesure est peut-être la seule véritable force, en oubliant que l'invective continue risque de fatiguer le lecteur et de discréditer le poète, ils savent, ces illustres et sublimes insulteurs, que, s'ils enlèvent d'enthousiastes admirations, ils ne gagneront jamais complètement le suffrage des délicats.
M. Sayous « a justement apprécié le style des Tragiques, en condamnant « les périodes empêtrées, les ellipses inouïes, les digressions, les sens rompus et mal renoués qui font souvent de telle de ses pages un dédale inextricable au milieu duquel la pensée fuit, échappe à la vue et disparait quelquefois pour ne plus reparaître; » mais, ajoute le critique, reconnaissant le génie du satirique : « un peu plus loin, et même au plus épais du labyrinthe, on retrouve tout à coup le poète avec son vers d'airain, ses hardies et fortes images, son trait de feu et ses coups de massue. »
D'Aubigné a conscience de ses obscurités, mais il aime mieux solliciter la patience de ses lecteurs et leur recommander plusieurs lectures que s'imposer à lui-même un sérieux travail de correction. Deux éditions des Tragiques ont paru de son vivant; le manus-
I. Études littéraires sur les écrivains français de la Rt formation. (1841),
II , p. 221.
crit de Bessinges(tome VII) a été imprimé par M. Ch. Read en 1872, et dans notre édition en 1877. La comparaison de ces diverses éditions permet de remarquer que le poète ajoute des vers, et modifie son œuvre plutôt qu'il ne la corrige et ne l'amende. Ce n'est pas à d'Aubigné qu'on pourrait reprocher que ses écrits sentent l'huile; aussi bien, il est malaisé de polir des vers improvisés « à cheval ou dans les tranchées, » de limer un poème qui a été le fruit d'une fiévreuse inspiration. Les titres mêmes de cette épopée du Calvinisme, Feux, Fers, Vengeances, etc., trahissent l'exaltation du satirique. Ces malédictions sont le cri d'une âme troublée, parfois hallucinée, mais à laquelle la passion dicte des vers sublimes. Dante peignant le supplice des réprouvés a-t-il trouvé un vers plus expressif que d'Aubigné qui ne voit sortir de l'enfer
* Que l'éternelle soif de l'impossible mort ? »
Et quelle plus rayonnante peinture du bonheur des élus expliquant eux-mêmes leur divine extase :
* Car nous sommes vestus de splendeur éternelle ! »
Ces vers d'une sublime et simple beauté ne sont pas une heureuse rencontre. Le poète a souvent de ces inspirations, de ces coups d'ailes tout puissants, mais son goût ne distingue pas entre le terrible et le hideux. Parmi les bûchers, les cris d'angoisse, les flots de sang versé, il trouble et épouvante son lecteur plutôt qu'il ne le touche et ne l'émeut. Toutefois, au milieu de ces épouvantements, de ces malédictions infernales, le satirique, subitement rasséréné, soupire parfois quelque
vers d'une tendre mélancolie qui semble une brise rafraîchissante. Est-ce là un effet de contraste habilement ménagé par l'artiste, quelque chose comme la science des demi-teintes, des clairs-obscurs, ou plutôt des tons poussés au noir, qui font saillir la pleine lumière? Nullement; ce sont des cris arrachés à l'âme même du poète-soldat, du sectaire farouche, du mystique rêveur; et ses violentes antithèses ne semblent que l'expression prime-sautière d'un esprit tour à tour agité de sentiments divers, en proie à toutes les émotions qui peuvent secouer une poitrine humaine.
Cette variété d'accents et de tons n'apparaît pas seulement d'une œuvre à l'autre; mais, dans le même ouvrage, toujours sincère en ses élans, l'auteur des Tragiques tour à tour déverse un fiel amer ou brûlant, ou répand des larmes de compassion. Il est à remarquer que les premiers livres sont plus satiriques, les derniers plus mystiques et religieux. Le dernier livre, celui du Jugement, où le poète, enivré de colère et de foi, va chercher l'Éternel jusque dans la profondeur des cieux, ne s'inspire-t-il pas du plus ardent mysticisme? Le satirique s'est transformé en prophète vengeur, et, s'il s'arrête de chanter, c'est que
Extaticqu* (il) u f*smt nu giron de son Ditui
Nous avons déjà signalé dans la Lettre à Madame, $o:ur du Roi t de véritables effusions mystiques, un souffle enflammé de poésie biblique; et, ce qui peut surprendre, ces accents religieux se concilient, jusqu'en son extrême vieillesse, avec l'esprit satirique et gaulois de l'écrivain. L'année même de sa mort, il édifie et scandalise tour à tour le Conseil de Genève par le re-
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cueillement de ses Méditations et ta crudité gauloise de son Baron de Faneste.
Si la muse des Tragiques châtie avec emportement les mignons de cour, raffinés d'honneur, singes efféminés, mais dangereux, du Valois leur maître, on se rappellera que le blessé de Castel-Jaioux traçait ses premiers vers vengeurs à vingt-cinq ans. Dans le Baron de F*neste,\e satirique, plus que sexagénaire, ne daigne plus s'irriter; il se contente de bafouer un hobereau gascon, affamé, copiste maladroit des galants et des raffinés, qui, n'ayant que la cape et l'épée, n'ose user de son épée, type grotesque de ces gentillâtres bavards, poltrons, ignorants, venus des bords de la Garonne pour chercher fortune dans la domesticité des grands seigneurs à la cour de la Régente. Panache, bottes, éperons, poignard, épée, rien ne lui sert que pour paraître. Enay, au contraire, est le modèle de ces braves huguenots de l'ancien régime qui, sans grand profit pour eux, ont porté leur maître d'au delà des rives de Loire au trône de France, qui ne paient guère de mine, mais préfèrent Vitre au paraître. Enay offre une généreuse hospitalité au famélique gascon; il est vrai qu'il la lui fait payer d'une grêle de railleries que Faeneste ne comprend pas, ou fait semblant de ne point comprendre : ventre affamé n'a point d'oreilles.
Que le patois gascon du Baron soit une invention médiocre, que ce jargon, malgré sa clarté, ait pu nuire au succès du roman 1 , cela se peut, mais quelle mine
1. P. Mérimée dit au contraire, dans U préface de ton édition dn Bmrom d$ F**tsU (p. xv ni), que ce genre de comique était alors fort goûté, et il •'appuie «or l'exemple des comédie» de Molière pour prouver que la mode eu dura amas longtemps. Il est trop facile de répondre que le patois des paysans de Molière est pins clair, et n'est d'ailleurs qu'as accident comique, loin de se prolonger dans an roman de trois cents pages.
abondante de contes plaisants et racontés avec une légèreté d'allure qu'on n'attendait pas de la férule un peu lourde de d'Aubigné ! Dans ce cadre anecdotique et romanesque reparaît le controversiste. Le gentilhomme protestant ne perd pas l'occasion de remporter de faciles victoires théologiques sur un convive qui, en défendant mollement les miracles, la messe et les reliques, tient moins à triompher qu'à réparer longuement les brèches de son estomac. Dans ce roman, aussi bien que dans le pamphlet du Sancy, d'Aubigné nous apparaît comme un véritable ancêtre de Voltaire. C'est la même verve, le même esprit dans la polémique religieuse, assaisonné d'un sel plus grossier'.
La contradiction entre des œuvres si diverses n'est qu'apparente. Le double caractère persistant de l'homme et de l'écrivain est le génie oratoire et satirique et le dogmatisme religieux. Ce dogmatisme éclate tantôt dans une controverse sérieuse et éloquente, plus volontiers encore dans une polémique satirique. C'est une des originalités de d'Aubigné que cette piété exaltée et profonde qui se concilie avec la gaieté, avec une franchise téméraire, avec une verve parfois bouffonne et cynique*.
L'esprit d'invention que nous avons déjà signalé
i. Remarquons en passant que d'Aubigné emploie fréquemment un des procédés de satire familiers aux auteurs de la M/nippée, celui qu'on pourrait appeler : la confession involontaire. Ce genre d'ironie produit les effets les plus comiques en mettant en scène des victimes qui se flagellent elles-mêmes impitoyablement.
a. Il est telle des épigrammes de d'Aubigné qui n'est qn'orduriere. La curiosité exigeante de l'érudition contemporaine ne nous permettait guère de supprimer quelques pièces et quelques rognures, auxquelles la réputation de l'auteur n'avait rien k gagner. Nous l'aurions fait cependant, si nous ne savions combien il est difficile de s'arrêter, une fois qu'on s'est engagé dans cette voie de suppressions et d'expurgations arbitraires.
chez d'Aubigné s'est porté sur la versification et la prosodie française. S'il n'a pas inventé les vers mesurés (c'est-à-dire le système métrique substitué au système syllabique), il s'y est du moins essayé après une discussion sur ce sujet avec La Noue et Rapin et un défi porté par ceux-ci à notre auteur. 11 nous semble avoir raison contre eux en soutenant que « nul vers mesuré ne pouvoit avoir grâce sans les accents non seulement d'eslevation, mais de production, et que la langue firançoise ne pouvoit souffrir, sans estre ridicule, ce dernier des accents. * A lire les pièces de vers mesurés composées par d'Aubigné, à l'exemple de Baïf et de Jodelle, on se confirme dans l'opinion qu'il les a justement condamnés et qu'il eût pu les supprimer sans grand dommage pour sa gloire. Il conclut que « tels vers de peu de grâce à les lire et prononcer, en ont beaucoup à estre chantés, comme il a veu en des grands conserts faits par les musiques du Roy. » C'est sans doute pour ce motif que, malgré ces critiques, il leur a fait grâce. La Noue attaque encore d'Aubigné sur l'article de la musique. Ce dernier est accusé d'aimer trop « à paistre la partie sensuelle, » de se plaire « au gros bruit. » Reproche qui ne nous surprend pas trop, car notre mélomane est avant tout un soldat et un batailleur, et il ne s'en défend que mollement. Rien chez lui ne trahit l'artiste et la délicatesse de goût.
D'Aubigné, toujours en quête d'innovations, est encore avec Louis Megret, Jacques Pelletier, P. Ramus et Antoine de Baïf, parmi les novateurs qui rêvèrent de substituer à l'orthographe étymologique l'orthographe de prononciation. Entre divers avantages, il y voit celui « d'espargner aux estrangers le tiers de leur labeur. » Il faudrait, pense-t-il, l'autorité
d'un roi savant et d'un excellent chancelier secondé des meilleurs parlements. D'Aubigné se trompe doublement : le souci de la prononciation, si différente de province à province, a cette époque surtout, ne pouvait que compliquer les difficultés orthographiques ; chaque province aurait eu son orthographe, comme elle avait sa prononciation. D'autre part, un roi et son chancelier peuvent, du jour au lendemain, interdire d'écrire des actes en latin, ordonner de les rédiger en français, mais leur autorité échouerait devant une réforme orthographique. De pareilles révolutions ne se décrètent pas ; c'est l'usage, ce souverain maître, qui les accomplit peu à peu.