CHAPITRE VI
Pourquoi d'Aubigné semble-t-il, presque de son vivant, avoir été enseveli dans l'oubli ? Pourquoi sur l'homme, sur son œuvre, quelques dédaigneuses critiques, quelques éloges plus rares encore, un silence presque universel ? Notre étude a répondu d'avance. La vie de d'Aubigné, son caractère, les défauts et plus encore les beautés de ses écrits, expliquent cette longue conspiration, ou plutôt cette connivence de la rancune et de l'injustice.
« Que voulez-vous que j'espère parmy ces cœurs abastardis, écrivait l'auteur des Tragiques, sinon de voir mon livre jette aux ordures. » Ses œuvres, conservées dans les familles protestantes, puis insensiblement délaissées pour leur langue rude et archaïque, auraient pu y espérer un retour de faveur, mais la censure catholique ne s'était pas contentée d'attendre l'oubli fatal et la désuétude des nouvelles générations. Un grand nombre d'exemplaires avait péri ; YHistoire universelle avait été brûlée, l'édition de 1630 du Baron de Funeste poursuivie et confisquée par les rigueurs du Conseil de Genève. Aussi ne s'étonne-t-on pas de lire, dans la préface d'une édition de 1731, l'anecdote suivante: «Le grand Condé, se trouvant assez peu occupé dans son gouvernement de Bourgogne, voulut relire le
l82 NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE
Baron de Faneste, mais on le chercha inutilement dans tout le pays ; enfin ses gens lui déterrèrent un F/tneste, à un prix excessif qu'ils payèrent sans marchander. » En 1674, le médecin Gui Patin demande, dans une lettre, qu'on lui envoie un ou deux exemplaires d'une édition nouvelle des Tragiques, qu'il croyait qu'on venait de publier; mais Gui Patin est un original. Il faut donc la fantaisie d'un grand seigneur désœuvré, ou la passion d'un médecin bibliophile, pour que nous voyions par hasard lever l'espèce d'interdit jeté au xvi i c siècle sur les écrits de d'Aubigné. D'ailleurs, dès le vivant de l'auteur, les exemplaires manquaient absolument : « On achetait, écrit-il lui-même, des impressions entières, comme on avait fait de deux livres polémiques siens, pour les jetter au feu, » et, d'autre part, comme l'atteste une lettre de Joseph Scaliger, la réputation de causticité de l'auteur lui faisait attribuer des pamphlets auxquels il était étranger. Infaillible moyen pour tuer un écrivain, de supprimer ses chefs-d'œuvre et de lui prêter les sottises d'autrui !
Il n'y avait donc plus de place dans la France monarchique et catholique pour cet incorrigible Alceste politique, qui fit bien de chercher à Genève, avec € le chevet de sa vieillesse et de sa mort, »
un endroit écarté Où étitrt homme if honneur il eût la liberté!
Brantôme, appréciateur plus sérieux de la vaillance des capitaines que de la vertu des dames, trace le portrait de d'Aubigné en trois lignes : « 11 est bon celuy-là pour la plume et pour le poil, car il est bon capitaine et soldat, très sçavant et très éloquent et bien disant, s'il en fut oncques. »
SUR TH. -AGRIPPA d'aUBIGNÉ l8?
L'historien italien Davila, tout dévoué à la reine Catherine et aux Valois, le nomme six fois dans son récit des guerres civiles de France et l'associe glorieusement à Duplessis-Moraay dans la résistance aux tentatives de conversion du roi. « Ils s'efforçaient, écrit-il, de démontrer qu'il ne fallait pas préférer les espérances du monde à sa conscience. »
L'Estoile, plus royaliste que catholique, en citant une réponse au roi de ce « vrai et franc Huguenot, » ne peut s'empêcher de la trouver a un peu bien eslongnee de ce grand respect et obéissance qu'ils protestent de rendre à leurs rois, » mais il ne dissimule pas une certaine sympathie pour « ce brave gentilhomme et docte, » qui osa défendre en plein Conseil, devant la Régente, une religion en laquelle « ni Pape, ni Cardinal, ni prélat, evesque, ne quelconque autre personne ne les pouvoit dispenser de la subjection naturelle et obéissance qu'ils dévoient à leurs rois et princes souverains. » L'Estoile ne craint pas d'appeler d'Àubigné « l'un des plus beaux esprits du siècle. »
Si ces témoignages, favorables à notre Réformé, ne sont pas les seuls au xvi e siècle, nous croyons pouvoir affirmer qu'ils sont rares, des plus concis, peu en rapport avec l'importance de ses services et l'intimité dont il jouit auprès du roi. On s'étonne de ne le voir nommé que deux fois dans la volumineuse correspondance de Henri IV, à propos des négociations pour la paix, dont il fut chargé auprès du maréchal Danville, et dans une lettre à Condé. Il n'a même pas l'honneur d'une lettre ou d'un billet dans ces neuf volumes! Simple hasard, mais qui semble conspirer à son effacement. D'Àubigné a payé la rançon de son intégrité, de sa vertu, d'un caractère difficile, qui ne lui per-
mirent jamais de s'insinuer et d'occuper les premiers rangs.
Duplessis-Mornay et Sully n'ont pas plus de sympathie pour d'Aubigné qu'il n'en a pour eux. Les Mémoires des sages et royales œconomies a* Estât ne le nomment que pour le charger des plus graves accusations. À les en croire, les visées de notre Huguenot mal content n'allaient à rien moins qu'à jeter au milieu de la France les fondements d'une république calviniste, libre et absolument indépendante du souverain. A la date de if8f , ils le citent parmi ceux qu'entraînait le vicomte de Turenne sous la protection de l'Électeur Palatin. C'est, appliqué à un particulier mal en cour, l'éternel grief invoqué contre le parti protestant tout entier. Nous avons montré ce que ces accusations avaient d'exagéré 1 .
Au xvn e siècle, le silence se fait de plus en plus profond sur sa mémoire. Mézeray, esprit libre et assez impartial, cite avec éloge une action d'éclat de d'Aubigné 2 . M me de Caylus, arrière-petite-fille de d'Aubigné, par les femmes, a consacré à son aïeul quelques lignes insignifiantes dans ses Souvenirs.
Fait-on, par hasard et en passant, mention de d'Aubigné, c'est rarement pour le louer. Nous trouvons son nom cité avec indignation dans une brodhure de 163 1 J, pour avoir « exagéré les calomnies » en rapportant sur Catherine de Médicis un méchant discours tiré de la légende de Saint Nicaise.