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l88 NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE

N'éprouve-t-il pas, lui aussi, « ce certain plaisir » dont il parle, à discuter si longuement cette ridicule légende de Marie l'Égyptienne, passant plus ou moins directement « des lieux infâmes » au rang de sainte canonisée ? Si Bayle est le précurseur de Voltaire, il est surtout le petit-fils d'Érasme ; audacieux et prudent à la fois, il attaque ce qu'il paraît défendre.

L'auteur de Y Histoire de l'Êdit de Nantes, Élie Benoit, ne manque pas de répéter contre d'Aubigné les griefs connus : « Libres et satyriques discours, reproches continuels de ses services. » « Aubigné, y est-il dit, qui se croyait mal payé de ses services, extorqua par ce moyen (un brevet contenant une distribution de vingt-trois mille écus à divers particuliers) une somme modique de vieux restes d'une pension qu'on lui avait retenue. » (15*98.) Ne semble-t-il pas que les termes mêmes de l'auteur impliquent contradiction et qu'il eût dû écrire non pas extorsion, mais restitution partielle ?

VHistoire universelle n'est pas mieux traitée en plein xvi 1 i e siècle; question de goût, il est vrai, plus encore que de politique. L'auteur de la préface de 1731 du Baron de Faneste juge VHistoire « si mal rédigée et d'un style si plat, qu'elle est dégoûtante, » mais les Mémoires de sa vie « sont écrits d'un style aisé et beaucoup plus agréable. » Appréciation toute naturelle chez l'éditeur. VHistoire a défié les retouches par son sujet et sa masse imposante; les Mémoires, courts et anecdotiques, ont subi d'agréables manipulations.

Si l'on a la patience de feuilleter les nombreux recueils, Bibliothèques raisonnées, Bibliothèques curieuses. Annales littéraires, qui ont pullulé au xvm c siècle, on voit leurs auteurs se copier les uns les autres et s'em-

pnintcr les mêmes platitudes. C'est bien traiter d'Aubigné que lui donner quelques lignes de biographie vague et incolore; ainsi fait d'Auvigny, auteur du recueil des Hommes illustres de France, tandis qu'il consacre un volume à Coligny, un à Tavannes, deux à Mayenne, deux aux Rohans, un à Gontaud de Biron, à Montluc, à Strozzi, etc.

Un autre semble reprocher à notre Réformé de n'être pas un fervent catholique et exprime ses regrets en ces termes : « Tous les états, toutes les conditions, depuis le sceptre jusqu'au capuchon, ont passé par son étamine. 11 serait à souhaiter seulement que ce pilier de la Religion réformée eût traité un peu plus sérieusement les choses sacrées. »

Citons un dernier extrait de ces annales littéraires qui les résume toutes. Après avoir rappelé la condamnation de V Histoire universelle, le critique ajoute pour la justifier : « L'auteur est en effet fort satyrique et parle fort mal de tous ces princes (Charles IX, Henri 111 et Henri IV), dont il révèle sans ménagement les défauts, vrais ou faux, qu'on leur a attribués. Son style est des plus mauvais, il ne s'exprime point comme les autres hommes, mais par des métaphores quelquefois si obscures, qu'on ne l'entend point. Son Histoire est moins une narration suivie qu'un discours libre ou un entretien. Au reste, il y a bien des choses curieuses qu'on ne trouve point ailleurs. »

La Beaumelle, dont la critique est aussi superficielle que le goût peu sûr, admire la Confession de Sancy : « Cette satyre est un chef-d'oeuvre; elle est fine, délicate, remplie d'allusions et de fiel. Le plus bel esprit de ce siècle ne la désapprouverait pas. » 11 écrivait ce jugement avant sa brouille avec Voltaire. L'auteur des

Hémoires de Maint enon est au contraire impitoyable pour le Baron de Fanes te, qu'il juge en ces termes : <x C'est un dialogue entre un homme sage et un Gascon évaporé qui raconte ses aventures. On y cherche l'auteur de la Confession de Sancy, et l'on n'y trouve qu'un mauvais plaisant... Ce n'est qu'un dégoûtant amas des plus plates trivialités, moitié gascon, moitié français. » Moins sévères, le grand Condé, Bayle, Vertot, goûtaient fort le Baron de Fsneste, et nous serions bien étonné que Voltaire l'eût dédaigné.

Dans un mémoire lu à l'Académie française par le marquis d'Argenson (i7ff)> ou ^ on s'attendait à trouver un peu plus de critique et d'impartialité que chez les auteurs précédents, nous lisons ce jugement : « Le style et les préjugés de l'historien font les défauts de son histoire... Quoique homme de cour, il se sert de basses expressions, et, ne se donnant pas pour homme de lettres, il s'est fait un style de métaphores insupportable aux lecteurs; il est immodéré, quand il parle des catholiques, et traite sans respect les vices d'Henri ///. » Ce dernier trait, en plein xvm e siècle, ne confond-il pas ? Si le marquis académicien n'a guère lu d'Aubigné, il a du moins appris à l'école de Commines et préconise le grand art « de savoir se taire » sur les vices royaux.

En résumé, si nous consultons le xvm e siècle sur d'Aubigné, nous voyons tous les littérateurs de l'érudition ecclésiastique répéter le même jugement : c'est un cynique, sans respect pour les puissants de la terre, qui ne sait ni composer, ni écrire; cependant ils ne dissimulent pas que certaines hardiesses piquantes ont allumé leur curiosité. Quant aux penseurs et aux philosophes, c'est à peine s'ils ont nommé d'Aubigné : il est trop croyant, trop religieux.

SUR TH. -AGRIPPA d'aUBIGNÉ IOI

Après deux siècles d'oubli, l'Académie française, en 1828, donna le signal de la réhabilitation pour d'Aubigné, en rappelant l'attention sur le xvi e siècle. Que l'Académie n'eût pas alors, en dictant son programme, une visée si haute, que le jugement des deux lauréats 1 , embarrassés d'un trop vaste sujet, soit superficiel, nous le croyons volontiers; mais l'impulsion était donnée, et Sainte-Beuve, préludant à sa carrière de critique, prit prétexte de cet appel pour substituer au discours de rhétorique demandé un sérieux travail d'érudition 2 . Remontant aux sources, cherchant à « ressaisir un premier âge dans sa fleur, » il retrouvait à la suite de la Pléiade et ressuscitait en quelque sorte d'Aubigné. Aussi l'étonnement ne fut pas trop grand, lorsqu'en 1835", dans la préface du Dictionnaire de l 1 Académie, Villemain demanda pourquoi l'auteur des Tragiques et de l'Histoire universelle, « le véhément d'Aubigné, » n'était pas compris parmi les écrivains qui avaient le mieux parlé notre langue.

Peut-être a-t-ii manqué quelque chose à Sainte- Beuve pour estimer à son prix la vraie grandeur et l'austère vertu; il n'en a pas moins eu le premier, parmi nos contemporains, le sentiment de d'Aubigné et de sa valeur. Par deux fois, à vingt-cinq ans de distance, il lui a rendu une éclatante justice. Cette mine, si laborieusement exploitée par tant de biographes érudits, tant de critiques et de littérateurs, les Lalanne, les Mérimée, les Géruzez, les Feugère, les Read, les Sayous, les Heyer, les Bordier, les

1. Philarète Chastes et Saint-Marc Girardin partagèrent cette année le prix décerné par l' Académie française.

2. Tableau historique et critique de la Poésie française au seizième siècle. (Paris, Charpentier, 184).)

1Ç2 NOTICE SUR TH. -AGRIPPA d'aUBIGNÉ

Lenient, — et nous en oublions sans doute, — c'est Sainte-Beuve qui Ta rendue à la lumière après deux siècles, et, si une édition des oeuvres complètes d' Agrippa d'Aubigné a été entreprise de nos jours, nul doute que l'illustre critique n'ait, par ses travaux et son initiative, quelque part lointaine dans cette publication longtemps attendue.

Un historien qui a plongé dans le passé par son érudition et sa sympathie pour toutes les misères, qui l'a souvent fait revivre par la chaleur de son âme et de son imagination, Michelet, a tracé en quelques lignes ce portrait d'Agrippa d'Aubigné : « En d'Aubigné, l'histoire c'est l'éloquence, c'est la poésie, c'est la passion. La sainte fierté de la vertu, la tension d'une vie de combat, l'effort à chaque ligne, rendent ce grand écrivain intéressant au plus haut degré, quoique pénible à lire; le gentilhomme domine et l'attention prolixe aux affaires militaires. 11 a des magnanimités inconcevables, jusqu'à louer Catherine ». »

En quelques mots, Michelet embrasse l'homme et l'écrivain tout entier. Que ces lignes si vraies de l'historien-poète du dix-neuvième siècle soient l'inscription pieusement déposée par notre admiration sur le monument de l'historien-poète du xvi e siècle!

i. Michelet. La Ligue et Henri IF (p. 46e).

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