‹ OEuvres complètes (volume 2)Chapitre 230 sur 340 · EN TROIS ACTES ET EN VERS · texte numérisé non relu

EN TROIS ACTES ET EN VERS

Représentée, pour la première fois, le 7 décembre 1799.

J'ai veugé les vieillards, outragés trop loug-temps. ( Les Tuteurs vengés , scèue dern. )

« JLjn composant cette comédie, je me suis dit :

« Je la dédierai au vieillard dont les vertus ont « mérité l'estime de tous ses concitoyens;

« A celui que le respect et l'amour de ses fils envice ronnent, et dont toute la vie est pour eux un (c module;

« A celui qui n'a cessé d'être tendre époux, bon " père, citoyen utile....

« Je la dédie à 3ion pkre. »

Telle était la dédicace que j'adressais au meilleur des hommes, qui n'eut, dans une vie de soixante seize ans, ni un ennemi, ni un procès. Je ne puis résister au désir d'entrer dans quelques détails sur mes respectables parents. C'est un hommage qui m'est commandé par la piété filiale; c'est un hommage que je leur rends au nom de tous leurs en-

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lants, qu'ils aimaient avec une égale tendresse, et qui en ont conservé une égale reconnaissance. Cet hommage sera apprécié par les concitoyens de mon père qui lui ont survécu, et qui n'ont point dû perdre le souvenir de ses vertus ; il le sera surtout par notre bonne mère, qui , à l'âge de quatre-vingt-onze ans, pourra lire, elle-même, cette expression vraie de notre tendre amour pour elle, de notre admiration pour sa piété si sincère et si tolérante (*).

Si ses trois fils n'ont pas très -strictement suivi les principes religieux qu'elle cherchait à leur inculquer, plus par ses exemples que par ses discours, c'est que, comme tant d'autres, il nous a bien fallu payer tribut au siècle qui nous a vus naître; c'est que nous avons de bonne heure, opposé le raisonnement à certains préceptes de l'église qui nous paraissaient blesser à la fois la justice et le bon sens. Mais toujours, dans ces discussions sur des matières religieuses, que 1 âge et quelques études nous permettaient d'élever dans le sein de notre famille, nous admirions la morale

(*) Elle habite maiiitenaut la campagne, chez son tioisième fils (Henri), qui joint à lamitié qui unit les trois frètes, le même goût pour les letlr(;s, et tous les moyens de réussir dans la carrière littéraire. Il a remporté plusieurs prix dans nos académies de province; et s'il ne donne pas plus souvent des ijreu%es de son talent, c'est que sa timidité, et peut-être uu peu de paresse, le retiennent trop lorip-tcnips sm- dilTcrents ouvra^jes qui! .1 presque achevés.

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])iirc el louchante de nos bons parents. Forts des argunienls que la raison fournit sur de telles malières, nous n'étions combattus par eux que par le sentiment et la douceur. Et tel était pourtant sur eux-mêmes l'empire de cette raison, sur eux qui n'ont jamais manqné de leur vie à nne seule des pratiques de la religion catholique ("), que, lorsque nous les poussions dans leurs derniers retranchements, en leur demandant s'ils pensaient que tout homme né dans une autre religion que la leur pût être sauvé, ils nous répondaient que la raisou se refusait à croire que le maître de l'univers ne fut pas un être tout rempli de justice et d'amour pour les hommes , et qu'il ne pouvait les punir de les avoir fait naître hors de notre Église. Ce seul raisonnement, inspiré par un sens droit, par des coeurs vraiment vertueux, condamnait à jamais

(*) Ma mère, à yi ans, malgré les prières de sa famille, de son cm'c , jeûne encore tout le carême, par la seule raison quelle n'y <1 jamais man- «lué. Elle jeûne de plus un jour de chaque semaine, pour l'exécutiou d'un \<eu qu'elle Ht dans une maladie qui attaqua l'enfance de mon frère aîné. Oe plus, cette femme si pieuse, d'un esprit si distingué, d'une raisou si calme, et d'une sensibilité excessive, tout en lisant les bons livres de notre littérature et en répétant les beaux morceaux de notre théâtre, n'est jamais allée de sa vie au spectacle , par scrupule religieux. Je l'ai même entendue reprocher à son époux d'y aller trop souvent.- Mon père s'en excusait sur sa passion pour la musique, et assurait uaïvement qu'il feiniait les yeux pour ne pas voir les actrices. Et son second (ils a fait cl joué des comédies! et le temps arriva oii le bon vieillard en était de\crui fin !.. O lendies.sp palcrnelle !

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tous ces prêtres persécuteurs, ces cruels partisans tle l'inquisition, qui ne connaissent d'autres arguments que la force , ces criminels auteurs des massacres des Albigeois, de Méfindol, et de la Saint- Barthélerai. Tout homme qui tolère mes opinions , fussent-elles des erreurs , m'intéresse ; tout homme qui prie et pardonne, me touche; mais celui qui, 1 écume à la bouche , me menace de me punir parce que ma raison se refuse à penser comme lui. et qui, armé de Tépée guerrière, me frappe pour me forcer d'entier, est un monstre à mes yeux, un fanatique en délire, le destructeur d'une religion de paix et d'amour, et le fléau de toutes les sociétés. Mais laissons là les discussions reUgieuses. Elles ne sont pourtant pas si étrangères qu'on pourrait le penser à l'art de la comédie. L'Eglise n'a-t-elle pas eu de tout temps des comédiens de plus d'un genre; et les comédiens ne peuvent-ils pas compter des saints de leur profession , et entre autres un martjT (*)! En France , quoique là seulement les comédiens soient excommuniés, c'est à la religion et à ses mystères que l'art de la comédie dut son origine. Aujourd'hui, pkis que du temps de Molière, nous trouverions, si on nous laissait faire , dans nos modernes dévots , des caractères tiès-propres

(*) Saiut Genest, comédien sous Théodose , fxit frappé de la grâce dans le courant d'une représenlation, et périt martyr.

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à la scène : tels, ces incrédules d'hier, que l'ambition a si proraptemeiit convertis; tels, ces missionnaires ardents qui , au lieu de chercher à rétablir le vrai culte prescrit par l'évangile, veulent rendre au peuple les grossières superstitions de nos ayeux , qui , dans les chaires , dans les places publiques , déclament contre la philosophie , du style dont les prédicateurs de la ligue déclamaient contre Henri IV; tels, ces journalistes*infames qui, pour plaire au parti qu'ils croient dominant, rappellent les tortures et les bûchers de l'inquisition! etc. , etc.

Les Tuteurs 'vengés , que j'avais dédiés, comme je Faidit, à mon père, eurent assez de succès pour flatter mon amour-propre et m'encourager à suivre ma carrière , mais pas assez pour attirer cette affluence du pubhc, qui satisfait d'autant plus un auteur qu'elle contribue tout à la fois à sa fortune et à sa gloire. Cette comédie , quoique très-bien accuedlie et très-bien jouée, ne procura point d'argent à la caisse du théâtre, et après quinze ou seize représentations fut abandonnée.

Je conçus ma pièce d'après une idée que je crus nouvelle, et qui l'était en effet, mais qui n'offrait rien de très -piquant, en ce qu'elle me faisait rentrer dans le genre de nos vieilles comédies , où des valets jouent les rôles principaux, et où leurs ruses font à elles seides toute l'intrigue. J'avais pensé

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qu'il serait plaisant de mettre sur la scène un tuteur qui, loin d'être berné «par les valets et les amants, se moquerait d'eux à son tour, après les avoir attirés dans le piège qu'il leur avait tendu. Tous mes moyens, quoique légers, étaient assez bien conduits , et le dénouement sortait bien du sujet. Aussi la [pièce, à la représentation, fît -elle plaisir, mais n'excita point cet enthousiasme que l'on a toujours droit d'attendre d'une idée nouvelle. Depuis, j'ai cherché à me rendre compte de ce peu d'effet qu'avait produit ma pièce, et je crois l'avoir trouvé dans le genre même de la comédie, qui a tout-à-fait vieilli. Cinquante ans plus toi ma petite comédie aurait obtenu un bien plus grand succès. A cette époque les valets étaient encore des personnages importants , et tenaient sur le théâtre le rang qu'ils avaient dans la société, comine conseils et complaisants de leur maître. Mais depuis la révolution , qui a changé tout-à-fait nos mœurs, les maîtres n'admettent plus les valets dans leurs salons, nos dames ne font plus usage dans leurs intrigues, de leurs galantes femmes de chambre, et en résultat, nos valels, mieux payés, moins humiliés, ont perdu peut-être quelques-unes de leurs prérogatives, mais ont retrouvé d'autres avantages qui rendent leur existence plus heureuse, tout en ittirant sin^ leurs maîtres plus de considération.

Une chose assez singulière, et dont il sera facile de s'apercevoir à la lecture de cette pièce, c'est que la censure du temps où je l'écrivis me contraignit à faire un tour de force. Elle ne permettait pas alors que l'on se servît d'un autre titre que de celui de citoyen : les noms de monsieur^ de 772adame m'étaient formellement interdits. On doil concevoir quel dut être mon embarras ; car il m'était impossible d'appeler mes valets citoyens et ma jeune personne citoyenne. Je pris le parti de n'employer aucune de ces dénominations, et, si le mot de madame m'est échappé une ou deux fois dans la pièce imprimée , c'est que probablement il était indispensable; et qu'une fois la pièce jouée, je crus devoir me permettre cette petite infractioii aux lois d'une censure qui a toujours été , comme on le voit, aussi douce, aussi juste, aussi spirituelle qu'elle l'est encore aujourd'hui.

PERSONNAGES

BO^NNARD , tuteur de Sophie.

Mademoiselle BONNARD , sœur du tuteui .

SUSETTE , suivante de Sophie.

CHARLES , valet de Bonnard.

SOPHIE , pupille de Bonnaid.

BEL VAL , amant de Sophie.

DUBOIS , valet de Belval.

La 5cene est aux euviions de Paiis, clan» une maison de camjiagnf.

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