SCÈNE VIL
La. Comtf.ssk de PICADA , Le Duc de POPOLl , DESTOUCHES.
LA COMTESSE
Ah ! c'est vous , cher duc : je suis bien aise de vous rencontrer. Je pariais de vous tout à l'heure.
LE DUC
Et moi également, je parlais de vous à monsieur, et je vous donnais tous les éloges que vous méritez.
LA COMTESSE, saluant Destouches.
Ah 1 monsieur. Vous le connaissez ? j'espère que j'aurai bientôt aussi l'honneur....
' DES TOUCHES, lui rendant son salut.
Madame....
LA COMTESSE
Et vous disiez à monsieur....
LE DUC
Que vous étiez la femme la plus vive, la plus répandue et la plus discrète de l'Espagne.
Oui, j'ai beaucoup d'amis à la cour, et je me flatte d'avoir leur confiance. Eh bien ! moi , je ne puis m'empécher de vous avouer que je disais un peu de mal devons.
LE DUC
Un peu 1 mais vous m'avez donc bien traité ?
LA COMTESSE
Je disais , en parlant de la jeune Éléonore de la
3o4 LA PRINCESSE DES URSINS.
Tremoille , que l'amour n'entrerait pour rien dans votre mariage.
DESTOUCHES
Je suis de l'avis de madame.
LE DUC
Eh bien ! c'est ce qui vous trompe : c'est une petite fille dont je serai très-amoureux quelque jour. Je n(i serai pas plutôt son mari....
DESTOUCHES
Son mari ? Je ne sais quelle singulière idée me passe par la tête, mais, selon l'usage des Anglais, je parierais volontiers que vous ne Tépou serez pas.
LE DUC
Que je ne l'épouserai pas , moi ?
LA COMTESSE
Mais c'est une chose faite. On n'attend plus que la nouvelle reine pour signer le contrat et lui présenter les nouveaux époux.
LE DUC
Et vous voulez parier que ce mariage ne se fera pas! mais qui peut vous faire naître cette idée ?
DESTOUCHES
D'abord la manière dont vous parlez de votre future ; et puis vous y regarderez à deux fois , quand le moment approchera d'engager cette liberté dont vous tiriez à Paris un si grand avantage.
LE DUC
Fort bien : mais ici nous ne sommes pas à Paris , el nos dames de la cour ont un éloignement pour la galanterie... Demandez plutôt à la chère comtesse.
ACTK 1, SCENE Vil. 3o5
LA COMTESSF.
Demandez plutôt à tout le monde. Je ne sais pourquoi vous m'interpellez sur cet article. Est-ce ma faute à moi si certains scandales ont eu lieu à la cour ? Certes, si on a su l'aventure de la duchesse de Méroze avec ce jeune bachelier, ce n'est pas moi qui l'ai révélée; si le petit chevalier français a montré partout le portrait de la duchesse Frigidonc , on ne peut pas m'en accuser. Quant à ce que j'ai dit à la princesse de votre aventure avec la chanteuse de la cour....
DESTOirCHES.
Ah ! monsieur le duc, je vous reconnais.
LE DUC
Oui, j'ai toujours conservé le même goût pour la musique. Mais que vous avez donc mal fait d'interrompre la comtesse ! vous alliez connaître toute la chronique scandaleuse de Madrid.
Ah! duc, vous êtes un vrai serpent. Vous voulez me nuire auprès de monsieur , en me faisant une réputation que je ne mérite pas. Si je parle quelquefois ici de toutes ces intrigues , c'est que la princesse aime à s'en amuser, et que l'on est toujours bien aise de lui faire passer un quart-d'heure agréable. Je dirai plus : dès qu'elle en rit , cela devient pour nous tous une affaire très-importante. [Au duc.) Et vous-même, pour vous faire bien venir , vous avez toujours quelque historiette prête , que vous inventez à coup sûr; car personne n'en connaît les héros.