ACTE I, SCENE V. jG
CLARA
( Un peu froidement. )
On attend Edouard. Et ma joie en est telle....
MADAME FOLLE VILLK.
Votre joie! ali! vraiment personne n'y croira:' Vous allez m'attrister de cette gaîté-là. Mais vous êtes Anglaise, et la mélancolie Par sa douce langueur sait cliarmer votre vie. On ne prend point ici les choses comme il faut : On prétend que le rire est notre grand défaut En France; j'avoûrai qu'un rien souvent l'excite. Que, de peur d'en pleurer, de tout nous rioi s vite : Avons-nous tort? non. Vous, d'un air indolent, Vous acceptez l'ennui sentimentalement.
Ce ton froid pour celui....
CLARA
Allons, je vois, ma chère, Que vous allez médire encor de l'Angleterre.
MADAME FOLLEVILLE
IN on, j'y vois quelque bien ; mais beaucoup plus de n)al .
D'abord tout bon Anglais veut être original;
11 a pour sa personne une estime très-grande,
Et hors de son pays se croit de contrebande ;
Il regardera tout, mais n'approuvera rien.
Ce n'est qu'à son London que l'on travaille bien.
Toujours par quelque endroit il se singularise :
Il deviendra grossier pour jouer la franchise.
Prodiguera son or sans être généreux.
Quand je lis des joiu^naux les articles nombreux .
Que nous annoncent-ils ? des collections rares ,
i66 L'ORATEUR ANGLAIS.
Des procès scandaleux; des traits au moins bizarres. A la ville , à la cour, chez vous tout est roman. Le baronnet aussi pour le sien fît un plan ; Il prend un orphelin, qu'il élève à sa terre, Et ne s'informe pas quel est le nom du père : Puis ce bon Edouard, qu'on chasse injustement , Se retrouve aujourd'hui membre du parlement; Quelque autre original lui valut cette chance... Enfin chez les Anglais rien ne va comme en France ; Et Ton trouve à la fois chez ce peuple vanté L'orgueil du despotisme avec la liberté.
CLARA
Vous VOUS montrez pour nous, madame, un peu sévère.
MADAME FOLLEVILLE
Oui , peut-être un peu trop. C'est votre belle-mère Qui contre ce pays me'donne de l'humeur : Tenez , je ne puis plus supporter sa hauteur.
CLARA
Quoi ! vous me quitteriez ?
MADAME FOLLEVILLE
Puis-je quitter ma lille!
Mon amitié pour vous me rend de la famille. Mais cependant, Clara, le moment doit venir Où l'on me forcera peut-être de partir. Je serais loin d'ici si vous m'étiez moins clière. La contrariété change mon caractère.
Notre grande lady, qui fait le bel esprit , Sur un rien, sur un mot toujours me contredit; Des dames de Paris elle raille à son aise. Et moi je lui réponds comme femme , et Française.